‹ Jean RivardChapitre 30 sur 37 · CINQ ANS APRÈS · texte numérisé non relu

CINQ ANS APRÈS

Gustave Charmenil à Jean Rivard.

'• Mon cher ami,

" Je commence à croire que Madame de Staël avait raison quaniOnê^3ip!îTqueïè^^ n'était que

de l'égoïsme à deux. Depuis que tu as eu le bonheur de recevoir ce grand sacrement, c'est à peine si tu m'as écrit deux ou trois petites lettres. Je garderais rancune à ta Louise si je pensais que c'est^Ue qui te fait oublier ainsi tes meilleurs amis. Pourquoi ne m'écris-tu pas de longues lettres, comme autrefois? Tu sais combien je m'intéresse à ton exploitation ; je voudrais en connaître les plus petits détails ; je / voudrais surtout savoir si tu as bien conservé l'ardeur /• ' et l'enthousiasme de tes premières années. Chaque \j' fois que je me rencontre avec un de nos amis de | collège, tu deviens notre principal sujet de conver- ' sation. Tous savent depuis longtemps le parti que tu as embrassé et chacun est dans l'admiration de ton courage et de tes hauts faits. De tous ceux qui ont fait leurs classes en môme temps que nous, pas un n'est aussi avancé que toi, pas un n'est marié ; la plupart attendent après une fortune qui ne viendra probablement jamais. Je suis peut-être moi-même au nombre de ces derniers, quoique ma position se soit quelque peu améliorée depuis l'époque où je te faisais le confident de mes nombreuses tribulations.

JEAN RIVABD

Tu comprends bien que je ne subsiste pas encore des revenus de ma profe.<sion ; je l'avouerci même en confidence que j'en relire à peine assez pour payer le loyer de mon bureau; j'ai beau proclamer en grosses lettres sur la porte et dans les fenêtres de mon étude mou nom et ma qualité d'avocat, la clientèle n'e.i arrive pas plus vite. Le fait est qu'il y a maintenant, suivant le vieux dicton, plus d'avocats que de causes; que diable! nous ne pouvons pas exiger que les voisins se brouillent entre eux pour nous fournir l'occasion de plaider. J'ai donc pris mon ji parti: j'attends patiemment que les vieux patriciens moulent sur le banc des juges ou descjgnden t dans les champs élysees; j'attraperai peut-être alors ^in petite pirtde leurcUentèle.~TlTïliTtêTit[ân't7'jêlrouvi par-ci par-là quelque chose à g igner ; je sais passabl meni l'anglais, je me suis mis à faire des trcaductiûfls cette besogne ne me déplaît pas trop ; je la [iréfère à métier de copiste qui n'occupe que les doigts ; j'étudi aussi la slénographie ou pluiût la phonogràphie,. e bientôt je pourrai, en attendant mieux, me faire ^^JBP^^dr i'' IlP-^l'^'Jê^.gs^^ett'es. Tu vois que je ne perds ^ pas courage et que je sais prendre les choses philosophiquement.

'•Nous sommes un assez bon nombre de hotre confrérie ; nous nous encourageons mutuellement.

'•Nous avons cru découvrir dernièreaient un moyen de nous faire connaître, ou comme on dit parmi nous, de nous mettre en évidence : Nous sonimes à raiîùt de toutes les contestationi^âl.ecla raies, et s'il s'en présente une, soit dans une ville soit dans un comié, vile nous nous rendons sur les lieux,

accompagués de iios amis. Là, juchés sur un escu"

ÈCONOMlâtE. 61

benu, ?ur une chaise, sur une voiture, sur n'importe quoi, à la porte d'une église, au coin d'une rue, dans une salle publique ou dans un cabaret, nous haranguons, de toute la force de nos poumons, les libres et indépendants électeurs. ISous parlons avec force, car dans c^es çirçûnsi3iices, il importe plus, comme dit Voltaire, de frapper fort que dé'frâp[)er juste.^^^^ ^- Nous passons en revue toutes les affaires du pays, et ^

tu comprends que nous ne ménageons pas nos adver-? -^ saires ; nous leur mêlions sur le dos tous les malheurs • z, publics, depuis le désordre des finances jusqu'aux .^5' mauvaises récoltes. Quand nous nous sommes bien étrillés, que nous avons épuisé les uns à l'égard . J des autres les épithètes de chenapans, de traîtres, /.^^ voleurs, brigands, et mille autres gracieusetés pa- / ^ reilles, et que les électeurs ont paru nous comprendre, f"^ Qous nous relirons satisfaits. Il est probable qu'entre ) ^ eux ils sont loin de nous considérer comme des évan- > gélistes, et qu'ils se moquent même un peu de nous, \ ^ car ces indépendants électeurs ne manquent pas de Ij^ malice, comme nous pouvons nous en convaincre assez souvent. Ce qu'il y a de désagréable dans le mélier, c'e^t qu'il prend quelquefois envie à ces messieurs de nous em[jêcher de parler, et qu'ils se mettent à crier, d'une voix qu'aurait enviée le fameux Stentor de la mythologie : ^' il parlera, non il ne pariera pas, il parlera, non il ne parlera pap,"' et que nous sommes là plantés en face de cet aimable auditoire, n'apercevant que des bouches ouvertes usqu'aux oreilles et des bras qui se démènent en tous sens. Nous recommençons la même phrase cinquante 'ois sans pouvoir la finir : bien heureux encore si, )our ne pas nous faire écharper, nous ne sommes

pas obligés de prendre la poudre d'escampette, ilî n'existait que ce moyen pour nous mettre en évidence^ m'est avis qu'il vaudrait tout autant se passer de gloire^ Qu'en penses-tu, mon ami ? Pour moi, j'en suis venu| à trouver, soit dit entre nous, le rôle que nous jouons tellement humiliant, et môme dans certains ca^ ;^ tellement démoralisateur, que je suis décidé d'aban-' .^donner la partie, à la peine de rester inconnu touta /ma vie. Toi, mon cher déf richeur^e sai s bien qui tu abhorres tout ce fracaSj et que tu n'aimesjji tant que la vie paisible et retirée. Je serais volontiers (fe ton avis, si j'avais une jolie petite femme comme ta Louise, je consentirais sans peine à vivre seul avec elle au fond des bois. Mais cet heureux sort n'est réservé qu'aux mortels privilégiés.

"Je crains bien que mes affaires de cœur n'aient plus le même intérêt pour toi, maintenant que te voilà vieux marié et père de famille. Sais-tu ce qui m'est arrivé depuis que j'ai perdu ma ci-devant belle inconnue? Eh bien ! mon ami, te le dirai-je? après m'ôtre désolé secrètement pendant plusiurs mois, après avoir composé diverses élégies toutes plus larmoyantes les unes que les autres,après avoir songé à m'expatrier, j'ai fini par me consoler; j'ai même honte de Je l'avouerj je suis déjà depuis ce temps-là, devenu successivement admirateur de plusieurs autres jeunes beautés; de fait, je me sens disposé à aimer tout le beau sexe en général. Je suis presque alarmé de mes dispositions à cet égard. Que dis-tu de cet étrange changement ?

Il est vrai que je ne suis pas aveuglé et que je me permets volontiers de juger, de critiquer même les personnes qui attirent le pliis mon attention. L'une

ISCONOMISTE. G3

est fort jolie, mais n'a pas d'esprit ; l'autre est trop affectée ; celle-ci est trop grande et celle-là trop petite. Tu rirais bien si tu lisais le journal dans lequel je consigne mes impressions. Je vais, pour ton édificatiou, l'en extraire quelques lignes ;

" 20 Juin. — Depuis plus d'un mois, mes vues se portent sur mademoiselle T. S. Elle a une taille charmante, un port de reine, un air grand, noble, une Cgure douce et distinguée ; elle est très-aimable en conversation ; elle ne chante pas, mais elle est parfaite musicienne. J'iguore si elle m'aimerait, mais ; Je me sens invinciblement attiré vers elle. Ce que/ j'ai entendu dire de ses talents, de son caractère, de ■ ses vertus, me la font estimer sincèrement.

"Je voudrais la connaître davantage et pouvoir lire dans son cœur.

" 15 Octobre. — J'apprends aujourd'hui que mademoiselle T. S. est sur le point de se marier ; on m'assure même qu'elle était engagée depuis longtemps. Encore une déception ! Heureusement que je ne lui ai jamais fait part de mes sentiments, et qu'elle ignorera toujours que j'ai pensé à elle.

^' 10 Janvier. — J'ai rencontré hier soir une jeune personne que j'admirais depuis longtemps, mais à qui je n'avais jamais parlé. Je l'ai rencontrée à une petite soirée dansante, et j'en suis maintenant tout-àfait enchanté. Je l'ai trouvée encore mieux que je me l'étais représentée. Elle m'a paru bonne, sensible, intelligente.- Elle louche bien le piano, chaule bien, et parle, avec une égale facilité, l'anglais et le français.

" Mais on m'assure que Mlle. H. L. a une foule

d'admirateurs et qu'elle est même soupçonnée d'être

un peu coquette. J'attendrai donc, avant de me

'déclarer ouvertement amourenx.

i " 6 Mars. — Je suis toujours dans les mêmes dispo-

/sitionsà l'égard de Mlle. H. L. Je l'ai vue encore

^. ': plusieurs fois dans le cours de l'hiver, je lui ai

K I môme fait qnelqaes visites particulières, je continue

^ ( à la trouver charmante, mais c'est à cela que se bor-

-"' ' nent mes démarches. Ghaqne fois que je pense à

. aller plus loin, un spectre se dresse devant moi !

v^' ' J6 gagne, en tout, à peine cent louis par année.

' ^i " ^'■'^ chose pourtant me déplait chez elle

f3r jelle n'aime pas les enfants! Gomment une femme

peut-elle ne pas aimer les enfants?

.y " Une autre chose m'effraie aussi: elle atiiche J{un luxe de toilette propre à décourager tout autre Nou'un Grésus.

" Il est probible que j'aurai bien lot à consigner dans mon jouinal le mariage de Mile. H. L. avec quelque heureux mortel qui n'aura eu que la peine de naître pour s'établir dans le monde."

"■ A l'heure où je t'éci-is, mon cher Gustave, je ne pense plus à M"* H. L,, qui ne me pai'ait susceptible d'aimer personne, et qui, je crois, mérite un peu le titre de coquette qu'on lui a donné. Mou indifférence vient peut-être aussi de ce que j'ai fait, il y a quinze jours, la connaissance d'une jeune personne dont l'esprit et la be^mté jcmt^complétement subjugué mon cœur. Elle sort d'un des couvents de cette ville, où elle a f lit de brillantes études. G'est un peu le hasard qui me l'a fait coiinaître. En sortant du couvent, elle a passé quelques jours avec ses parents

dans l'hôtel où je prends ma pension. Elle portait encore son costume d'élève cjui lui faisait à ravir. Elle peut avoir de dix-sept à dix-huit ans. C'est une brunette. Ses traits sont réguliers et sa figure a quel-^ que chose de mélancolique qui provoque la sympathie. Sa beauté n'a rien d'éclatant; mais je n'ai jamais vu de plus beaux yeux que les siens. Elle ne pai-aiï-sait pas savoir qu'elle était belle. Son maintien, sa voix, ses paroles, rien ne décelait chez elle la moindre affectation. Elle n'était pas même timide, ^ \ tant elle était simple et candide. En causant avec! elle, je m'apeiçus qu'elle possédait une intelligence ■ remaïquable ; je la ûs parler sur les diverses études \ qu'elle a cultivées au couvent. J'ai été surpris de ; l'étendue et de la variété des connaissances qu'on \ inculque aux élèves de ces institutions. Quel charme on éprouve dans la conversation d'une femme ins- I truite, qui n'a pas l'air de le savoir! l

'• Nous avons parle ensemble littérature, poésie, histoire, botanique, beaux arts; elle parle de tout avec aisance et sans la moindre pédanterie. Elle avait sous la main un volume de Turqueiy et les Platinées Littéraires de Menupchet qu'elle paraissait savoir par cœur. L'histoire du Canada, celles de France, d'Italie, de la Terre S;iiiite et des autres principaux pays du inonde, semblent lui être familières; elle a jusqu'à des notions de physique et d'asironomie. A l'en croire pourtant, elle ne sait que ce que savent la plupart de ses amies de couvent. D'où vient donc, lui disais-je,que p;irnii les jeunes personnes qui fréquentent la société, on en rencontre si peu qui savent parler autre chose que modes, bals ou soiiées? 11 faut croire, répondit-elle naïvement, que les frivO'

lités mondaines leur font oublier ce qu'elles ont - j appris. Puis elle m'exposait, avec un air de sincérité 1 charmante, la ferme résolution qu'elle avait prise de r I fuir la vie dissipée, de ne jamais aller au' bal, etc.; ' I je ne pouvais m'empèclier de sourire, en songeant combien peu de temps dureraient ces belles dispositions.

" Elle sait un peu de musique et de chant, dessine et brode à la perfection ; ce qu'elle regrette, c'est de .n'avoir pas acquis les connaissances nécessaires à la jfemme de ménage. Elle m'a signalé les lacunes qui (existent à cet égard dans le système d'éducation de nos couvents, et elle raisonne sur ce sujet avec la ; sagesse et le bon sens d'une femme de quarante ans.

" J'ai passé dans sa compagnie et celle de sa mère quelques-unes des heures les plus délicieuses de ma vie.

" En quittant l'hùtel, ses parents m'ont poliment invité d'aller les voir de temps à autre. Tu peux croire que je n'y manquerai pas. Je te dirai probablement son nom dans une dénies prochaines lettres. IJe crois que sa famille n'est pas riche : tant mieux, car de nos jours les jeunes filles riches ne veulent avoir que des maris fortunés.

" Tu lèveras les épaules, j'en suis sûr, mon cher défricheur, en lisant ces conûdences déjeune homme ? Que veux-tu? il faut bien que le cœur s'amuse. Une fois rendu à ses vingt-quatre ou vingt-cinq ans, il est bien difficile à un jeune homme de ne pas songer au mariage. C'est ma marotte à moi, j'en parle sans cesse à mes amis. Si je suis longtemps célibataire, je crains même que cela ne devienne chez moi une monomanie. C'est singulier pourtant

)mme les gens diffèrent à ce sujet ! Il y a environ ois mois, un de mes amis, marié depuis six mois, e disait : mon cher Gustave, marie-toi aussitôt que

pourras; si tu savais combien l'on est heureux, uîs la société d'une femme intelligente et bonne !s I le croyais sans peine. Mais l'autre jour, ce même ni me rencontrant s'écria tout-à-coup: ah! mon ter Gustave, ne te marie jamais ; tu ne connais i..;,^ is tous les embarras, toutes les inquiétudes, toutes l, v s tracasseries du ménage. Depuis un mois, je / ^ lis chez le médecin et l'apothicaire plus de- dix fois ir jour; ma femme est toujours malade, et je .^

ains que nous ne perdions notre enfant

" Et la voix lui tremblait en me disant ces mots. " Aujourd'hui même je parlais de mariage à une j itre de mes connaissances, ^ère de quatre enfants. 11 ) ait l'air abattu et en proie à une profonde mélan- \ lie. Vous n'avez pas d'idée, me dit-il, de ce qu'il i r-. i coûte pour élever une famille ; on ne peut suffire / ^ IX dépenses, et on voit approcher avec effroi le rao- / ) eut où il faudra établir ses enfants. Avant d'aban- 1 ^ inner votre heureux état de célibataire, faites des ! v^ argues, mettez-vous à l'abri de la pauvreté ; vous/^iji^j^ lUs épargnerez de longs tourments pour l'avenir. ' "^ " Chaque fois que j'entends faire des réflexions mblables, je me dis : en effet, n'est-ce pas folie à oi de songer au mariage ? Ne ferais-je pas beauup mieux d'amasser peu à peu un petit pécule, puis

voyager, faire le tour de notre globe, étudier les oeurs, les institutions des différentes nations, et venir dans mon pays, me consacrer, libre de soins d'inquiétudes, à la politique, aux affaires, devenir présentant du peuple et me rendre utile à m^^ ^patriote, L„... J^^;:^^^^^^.

JEAN RlVAItD

" Mais ce rêve ne dure que ce que durent les rêves.

iJjCar le cœnr est toujours là qui parle. Tout me dit que

^' sans les plaisirs du cœur il y aura toujours un vide

*" dans mon existence. Toi, mon cher Jean, dis-moi

donc ce que tu penses de tout cela. Tu es déjà vieux

•'' marié, tu espère de famille, tu dois connaître le pour

et le contre de toutes les choses du ménage, tu peux

\ en parler savamment.

'• Malgré toutes mes préoccupations amoureuses, je trouve encore le temps cependant de lire et de faire \ quelques éludes. Mon ambition a pris une tournure 3^ f|intellecluelle. J'ai une soif inextinguible de connais- ^ \sances. J'ai le tort de prendre goût à presque toutes S^ les branches des connaissances humaines, ce qui me ^n , rendra toujours superficiel. Je trouve heureux celui ' /) V qui a une spécialité et ne cherche pas à en sortir. ; L'histoire, la philosophie, les sciences, m'intéressent beaucoup plus qu'autrefois. Je me suis dévoué depuis quelque temps à l'étude de l'économie politique : j'y trouve un charme inexprimable. En étu- ^ d i a n 1 1 e s sources de la richessenational e , o n e u v i e n t y yTloujours à la conclusijon q^ue rao;riculture-j£lL.es^^^ . -5- plus sûre e^lpplns féconde. Je lisais l'autre jour un ouvraije sur les causes de la misère et sur les moyens de la faire disparaître ; l'auteur terminait ainsi : " L^ "prohlèmede la misère ne sera complètement résolu| " tant pour le présent que pour l'avenir, que lorsque " le gouvernement aura résolu celui de la multiplica! " tion de nos produits alimentaires proportionnelle! " meut à celle de la population, en améliorant 1? "culture des terres eu labaur et eu défrichant le^ " terres incultes." En lisant ces derniers mots je mi mis à penser à toi, et je fermai mon livre pour rôvei

plus librement à 2a benedestinéejjue tu t'es faite, destinée que j'appelle glorieuse et que tous tes amis envient.

" Ecris-moi longuement, mon cher ami, et surtout n'oublie pas de me parler en détail de ton exploitation ; ne me laisse rien ignorer sur ce sujet. Parlemoi aussi des belles et grandes choses que lu accomplis dans ta petite République. Sais-tu que c'est un grand bonheur pour toi,etencore plus pour Rivardville, d'avoir eu pour curé un prêtre commeniotre ami Doucet? Un homme de son intelligence et de son caractère est un véritable trésor pour une localité. A vous deux, vous allez opérer des merveilles, et faire bientôt de Rivard ville le modèle des paroisses. Quelle noble et sainte mission ! Si je ne puis vous imiter, au moins je vous applaudirai de loin. Mes compliments à ton ami. Mes amitiés aussi à ta Louise. Embrassez pour moi vos petits enfants, que vous devez tant aimer!"

" Tout à toi,

" Gustave CHAajiENiL."

Réponse de Jean Rivard.

"Merci, mon cher Gustave, de ton aimable épitre, à laquelle je vais répondre tant bien que mal. Mais je dois avant tout repousser le reproche que tu m'adresses de ne pas t'écrire assez souvent. IS'ai-je pas fidèlement répondu à chacune de tes lettres ? D'ailleurs, en admettant que je t'aurais négligé sous ce rapport, n'aurais-je pas d'excellentes excuses à t'apporter? De ton aveu même, tu as beaucoup plus de loisir que moi ; lu n'es pas un grave père de famille comme

:^Yo

Kmoi ; tes doigts ne sont pas roidis par le travail ; 'écrire est pour toi un amusement. Sois sûr d'une fchose cependant : c'est que, malgré ce que tu pourrais Rappeler mon indifférence, il ne se passe pas de jour que je ne pense à toi; dans mes entretiens avec notre ami Doucet, ton nom revient sans cesse. Quel bonheur pour nou?, mon cher Gustave, si nous pouvions nous rapprocher un jour !

"Quand je prends la plume pour t'écrire, tant de choses se présentent à mon esprit que je ne sais vral-l ment par où commencer. Le mieux pour moi, je crois, serait de me borner pour le moment à répondre aux questions que tu me poses et à te fournir les renseignements que tu désires sur mon exploitatioa| rurale.

''Quant aux résultats de mes travaux auxquels tu parais prendre un si vif intérêt, il me serait facile de t'en entretenir jusqu'à satiété ; mais je m'attacherai à quelques faits principaux qui te feront aisément deviner le reste.

"J'espère qu'au moins tu ne me trouveras poini par trop prolixe ni trop minutieux, si je te résume, en quelques pages, l'histoire de mes opérations agricoles depuis cinq ans.

" Mais je commencerai sans doute par faire naître sur les lèvres le sourire de l'incrédulité en l'annonçant que les cinquante acres de forêt qui me restaient à déboiser, à l'époque de mon mariage, vont élre ensemensés l'année prochaine ?

''Cinquante acres en cinq ans 1 Quatre-vingt-cinq acres en sept ans ! Ne suis-je pas un terrible défricheur ?

"•C'est pourtant bien le cas.

" Cela n'offrirait rien d'extraordinaire toutefois si je n'avais pas eu chaque année à mettre en culture tout le terrain défriché durant les années précédentes à semer, herser, faucher, récolter, engranger ; si je n'avais pas eu à en clôturer la plus grande partie, à faii'e les perches et les piquets nécessaires, opérations qui demandent du temps et un surcroit de main-d'œuvre considérables ; si je n'avais pas eu à construire la plus grande partie de mes bâtiments de ferme, élable, écurie, bergerie, porcherie, hangar et remise ; si je n'avais pas eu enfin au milieu de tout cela à m'occuper des affaires publiques, à administrer les biens de ma famille, et à surveiller en quelque sorte l'établissement de tout un village.

'•'■ Mais j'ai fait encore une fois de nécessité vertu ; j'ai redoublé d'activité, je me suis multiplié pour faire face à tout à la fois. "

"As-tu déjà remarqué cela? Un travail nous semble d'une exécution impossible ; qu'on soit forcé dTFén [reprendre, on s'en acquitte à merveille.

"Je me trouve donc aujourd'hui, cinq ans après mon mariage et sept ans après mon entrée dans la forêt, propriétaire de quatre-vingt-cinq acres de terre en culture ; une quinzaine d'acres sont déjà dépouillés de leurs souches, et le reste ne peut tarder à subir le même sort.

" Si tu savais avec quel orgueil je porte mes regards sur cette vaste étendue de terre défrichée, devenue par mon travail la base solide de ma future indépendance !

"Je me garderai bien de te donner, année par année, le résultat de mes récoltes, le tableau de mes recettes et de mes dépenses, cela •/ ennuierait ; qu'il

te SLifBse de savoir que les défrichements, clôturages, constructions et améliorations de toutes sortes effectués durant cette période l'ont été à même les économies que j'ai pu faire sur les revenus annuels de mon exploitation, et les vingt-cinq .'ouisqui composaient la dot de ma femme.

"A l'heure qu'il est je ne donnerais pas ma propriété pour mille louis, bien qu'il me reste beaucoup à faire pour l'embellir et en accroître la valeur.

"L'amélioration la plus importante que j'ai pu J effectuer depuis deux ou trois ans, celle que j'avais j désirée avec le plus d'ardeur, ça été l'acquisition de] quelques animaux des plus belles races connues, vaches, porcs, chevaux, moutons, qui se reproduisent rapidement sur ma ferme,et seront bientôt pour moi, j j'espère, une source de bien-être et de richesse.

" Tu sais que j'ai toujours aimé les belles choses ; la vue d'un bel animal me rend fou et je résiste difficilement à la tentation de l'acheter. Je n'assiste jamais à une exposition agricole sans y faire quelque r acquisition de ce genre.

"Ces diverses améliorations m'ont fait faire de

^Ni.

grandes dépejises, il est vrai, mais tout ne s'est pas

'*^ jfait à la fois; chaque chose a eu son temps, chaque

-i? I année sa dépense. De cette manière, j'ai pu voir

\ mon établissement s'accroître peu-à-peu, s'embellir,

iprospérer, sans être exposé jamais au plus petit em-

'barras pécuniaire.

" Le seul achat que j'aie eu à me reprocher un peu, c'est celui d'un magnifique cheval dont les formes sveltes, élégantes, la noble tête, la forte et gracieuse encolure m'avaient complètement séduit» Après beaucoup d'hésitation, j'avais fmi par l'acheter

à im prix relativement considérable. Je m'étais dit, , ] pour justifier mon extravagance, que ce cheval servirait d'étalon reproducteur pour tout le canton 5

de Bristol ; que par ce moyen je me rembourserais ^^~'' en partie de la somme qu'il m'avait coûté, sans *^' compter qu'il contribuerait à renouveler en peu \ d'années les races de chevaux dégénérés possédés , ;r par la plupart^es habitants du canton. Mais j'eu^ CT » le chagrin cette fois de n'être pas approuvé par ma ::' -• Louise qui prétendit que j'aurais dû attendre quelques y

années encore avant de faire une acquisition aussi^^'"^ ^ coûteuse. C'était la première fois que Louise me^',-^ ' <^ faisait une remarque de ce genre et je m'en sou-\ . ^àf viendrai longtemps. Sans vouloir me justifier tout-/ à-fait, je dois dire pourtant que Lion (c'est le nom de |> ce noble quadrupède) n'est pas sans avoir exercé '| quelque influence sur les destinées du canton. Tusais( combien les cultivateurs canadiens 'afTollent des che- j vaux. C'est pour eux un sujet intarissable de conversa- ^ tion. L'arrivée de L/o?z à Ri vardville fut un desévéne ments del'année. Toute la population voulut le voir; pendant longtemps on ne parlaque de /./■o?i,etpersonne n'était plus populaire àdix lieues à la ronde. Tu ne se ras pas surpris d'entendre dire dans quelques années que les habitants du canton de Bristol et des environs possèdent une magnifique race de chevaux. Je prends aussi occasion des nombreuses visites qui"^ me sont faites pour inculquer dans l'esprit des culti- j valeurs quelques notions simples'^ ryfàlTquPs siîr *-' ÙLg.ricul.turej sur les meilleures races d'animaux, sur T

les ustensiles agricoles, et même sur rimporlance Xç.^^ des améliorations publiques, des institutions muni- ^L;; cipales et de l'éducation des enfants. Sous ce der-

74 JEAN RîVARB.

nier rapport, nous aurons à accomplir de grandes choses d'ici à quelque temps.

''Quoiqu'il en soit cependant, et malgré tout le bien que Lion peut avoir fait dans le canton, je serai désormais en garde contre l'achat d'animaux de luxe, et je ne dévierai plus de la règle que je m'étais d'abord imposée de ne faire aucune dépense importante sans le consentenienLde, ma femme.

"Ta me fais dans ta lettre d'intéressants extraits de ton journal. Je pourrais t'en faire d'un tout autre genre, si je'voulais ouvrir le cahier où je consigne régulièrement les faits, les observations ou simplement les idées qui peuvent m'être par la suite de quelque utilité.

"Tu y verrais, par exemple, que tel jour j'ai fait l'acquisition d'une superbe vache Ayrshire, la meilleure pour le lait; — que tel autre jour ma bonne Caille m'a donné un magnifique veau du sexe masculin, produit d'un croisement avec la race Durham ; — qu'à telle époque j'ai commencé à renouveler mes races de porcs et de moutons; — qu'à telle autre époque, j'ai engagé à mon service une personne au fait de la fabrication du fromage ; enfin mille autres détails plus ou moins importants pour le cultivateur éclairé, mais dont le récit te ferait bâiller, toi. mon cher Gustave. "

" Mais je ne veux pas finir ma lettre sans répondre au moins un mot à l'autre question que tu me poses et qui, je soupçonne entre nous, t'intéresse beaucoup plus que celles auxquelles je viens de satisfaire. Tu veux savoir de moi comment je ms trouve de l'état du mariage, et si, après l'expérience que j'ai pu acquérir jusqu'ici, je suis prêt à conseiller aux autres d'en faire autant que moi ?

lêcoNOMiSTE. VJJJP

" Tout ce que je puis dire, mon cher, c'est que je le voudrais, pour rien au monde, retourner à la ne de célibataire. Voilà bientôt cinq ans que j'ai îontracté cet engagement irrévocable, et il me semble jue ce n'est que d'hier. Si lu savais combien le temps passe vite lorsque l'on fait la route à deux ! On n'est pas toujours aussi gai que le premier jour des noces, nais on est aussi heureux, plus heureux peut-être. La tendres§e.,qu'ojn éprouve l'un pour l'autre devient ^ le jour en jour plus profonde, et lorsque, après ^^ luelques années de ménage, on se voit entouré de X leux ou trois enfants, gages d'amour et de bonheur,""*^---^ 3n sent qu'on ne pourrait se séparer sans perdre une ^ partie de soi-même. "^

" Je te dirai donc, moucher Gustave, que, suivant] \^ moi, le mariage tend à rendre l'homme meilleur, en' iéveloppant les bons sentiments de sa nature, et que \ ^ :ela doit suffire pour rendre le bonheur plus ^'^ complet.

" Le rôle de la femme est peut-être moins facile ; '";^ 5a nature nerveuse, impressionnable, la rend sus- ^ ceptible d'émotions douloureuses, de craintes exagérées; la santé de ses enfants surtout la tourmente sans cesse ; mais en revanche elle goûte les joies ineffables de la maternité ; et à tout prendre, la mère de famille ne changerait pas sa position pour celle de la vieille fille ou celle de l'épouse sans enfant. Ainsi, marie-toi, mon cher Gustave, aussitôt que tes moyens te le permettront. Tu as un cœur sympathique, tu aimes la vie paisible, retirée, tu feras, j'en ''~^ suis sûr un excellent mari, un bon père de famille.

"Que je te plains de ne pouvoir te marier, lorsque tu n'as que cent louis par année ! il est si facile d'être heureux à moins 1

76 ^ t/> JEAN RIVARD

" Quelque chose me dit cependant que celte jeune pensionnaire dont tu me parles avec tant d'admiration saura te captiver plus longtemps que ses devancières. Ne crains pas de m'ennuyer en m'entrete-. nant des progrès de votre liaison. Malgré mes graves occupations, comme tu dis, je désire tant te voir heureux, que tout ce qui te concerne m'intéresse au plus haut degré.

" Notre ami commun, le bon, l'aimable Octave Doucet fait des vœux pour ton bonheur. Ma femme aussi te salue.

" Ton ami,

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