‹ Jean RivardChapitre 9 sur 37 · LA SUCRERIE · texte numérisé non relu

LA SUCRERIE

A l'iine des extréinilés de la propriéLé de Jean Rivard se trouvait, dans un rayon p(m étendu, un , 1 .'V bosquet d'environ deux cents érables uil avait dès le \ Jv;| commencement résolu d'y établir une sucrerie/ ^/ I Au lieu d'immoler sous les coups de la Iiache ces ^ • ■ superbes vétérans de la forêt, il valait mieux, disait Pierre, les faire prisonniers et en tirer la pins forte k rançon possible.

Nos défricheurs improvisèrent donc au beau milieu du bosquet une petite cabane temporaire, et après quelques jours employés à compléter leur assortiment de goudrclles ou goudiïïcs, d'auges, cnsscaux et autres vases nécessaires, dont la plus grande partie avaient été préparés durant les longues veillées de l'hiver, tous deux, un bon malin, par un temps clair et un soleil brillant, s'attaquèrent à leurs deux cents érables.

Jean Rivard, armé ^e sa hache, pratiquait une légère entaille dans l'écorce et l'aubier de l'arbre, à trois ou quatre pieds du sol^ et Pierre, armé de sa gouge, fichait de suite au-dessous de l'entaille la petite goudrelle de bois, de manière ù ce qu'elle iJi'it recevoir l'eau sucrée suintant de l'arbre et la laisser tomber goutte à goutte dans l'auge placé directement au-dessous.

Dès les premiers jours, la teiiipéralure étant favorable à l'écoLilement de la sève, nos défricheurs purent en recueillir assez pour faire une bonne brassée de sucre. Ce fut un jour de réjouissance. La chaudière lavée fut suspendue à la crémaillère, sur un grand feu alimenté par des éclats de cèdre, puis remplie aux trois quarts de l'eau d'érable destinée à être transformée en sucre. Il ne s'agissait que d'entretenir le feu jusqu'à parfaite ébullition du liquide, d'ajouter de temps eu temps à la sève déjà bouillonnante quelques gallons de sève nouvelle, de veiller enfin, avec une attention continue, aux progrès de l'opération : tâche facile et douce pour nos rudes travailleurs.

Ce fut d'abord Pierre Gagnon qui se chargea de v l ces soins, ayant à initier son jeune maître à tous les J^^ détails de l'intéressante industrie. Aucune des phases de l'opération ne passa inaperçue. Au bout de quelques heures, Pierre Gagnon allant plonger dans la chaudière une écuelle de bois, vint avec sa gaieté ordinaire la présenter à Jean Rivard, l'invitant i,^fayie une trempette^ en y émiettantdu pain, invitation que ce dernier se "garda bien de refuser.

Pendant que nos deux sucriers savouraient ainsi leur trcmpetle, la chaudière continuait à bouillir, et l'eau s'épaississait à vue d'œil. Bientôt Pierre Gagnon, y plongeant de nouveau sa micouennc, l'en retira remplie d'un sirop doré presqu'aussi épais que le miel.

Puis, vint le tour de la lire. Noire homme, prenant un lit de neige, en couvrit la surface d'une couche de ce sirop devenu presque solide, et qui en se refroidissant forme la délicieuse sucrerie que les

Canadiens ont baptisée du nom de tire (*) ; sucrerie d'un goût beaucoup plus fin et plus délicat que celle qui se fabrique avec le sirop de canne ordinaire.

La fabrication de la tire qui s'accomplit au moyen de la manipulation de ce sirop refroidi, est presque invariablement une occasion de réjouissance.

[ I On badine, on folâtre, on y chante, on y rit, I I La galle fait sortir les bons mots de l'esprit.

C'est à l'époque de la Ste. Catherine, et durant la saison du sucre, dans les fêtes qui se donnent aux • sucreries situées dans le voisinage des villes ou des villages, que le sirop se tire ou s'étire avec le plus d'entrain et de gaîté.

Nos défricheurs-sucriers durent se contenter pour cette première année, d'ini pique-nique à deux ; mais il va sans dire que Pierre Gagnon fut à lui seul gai comme quatre.

Cependant, la chaudière continuait à bouillir,

Et de la densité suivant les promptes lois, La sève qui naguère était au sein du bois En un sucre solide a changé sa substance.

Pierre Gagnon s'aperçut, aux granulations du sirop, que l'opération était à sa fin et il annonça par un

[') Tire, Irempelle ou Trempine, GoxtdreUe ou Gouaille, Casseaux ou Caseaux ou Cassols etc., mots destinés comrafe beaucoup d'autres à notre futur dictionnaire canadien-français. Il a bien fallu que nos ancêlres inventassent des mots pour désigner des choses qui n'existaient pas en France. Ces mots d'ailleurs sont expressifs et vivront toujours dans la langue du peuple Canadien.

Le mot micouenne est tiré du sauvage et est employé fréqviemment dans les anciens ou\ rages sur le Canada.

Aujourd'hui on ne se donne guère de soin pour trouver des mots français ; on s'empresse d'adopter les mots anglais. Qui voudra prétendre que c'est une amélioration ?

hourra qui retentit dans toute la forêt, que le sucre était cuit! La chaudière fut aussilùl enlevée du brasrêFe't déposée sur des branches de sapin où on la laissa refroidir lentement, tout en agitant et brassant le contenu au moyen d'une palette ou mouvelle de bois ; puis le sucre fut vidé dans des moules préparés d'avance.

On en fit sortir, quelques moments après, plusieurs Idéaux pains de sucre, d'un gi-ain pur et clair, - ~ \

Ce résultat fit grandement plaisir à Jean Rivard. * .• "T^ Outre qu'il était assez friand de sucre d'érable, — dé- J \\j] faut partagé d'ailleurs par un grand nombre de ■--■'^ jolies bouches, — il éprouvait une satisfaction d'un tout autre genre : il se trouvait, à compter de ce jour, au nombre des producteurs nationaux ; il venait d'ajouter à la richesse de son pays, en tirant du sein des arbres un objet d'utilité publique qui sans son travail y serait resté enfoui.*^ C'était peut-être la plus ""7 douce satisfaction qu'il eût ressentie depuis son arri- f vée dans la forêt. Il regardait ses beaux pains de ' sucre avec plus de complaisance que n'en met le marchand à contempler les riches étoffes étalées sur j les tablettes de sa boutique.

Du moment que Jean Rivard fut en état de se charger de la surveillance de la chaudière, Pierre Gagnon consacrait la plus grande partie de son temps à courir d'érable en érable pour recueillir l'eau qui découlait chaque jour dans les auges. C'était une rude besogne dans une sucrerie non encore organisée et où tous les transports devaient se faire à bras.

Pierre cependant s'acquittait de cette tâche avec sa gaîté ordinaire, et c'était souvent au moment où

son maître le croyait' épuisé de fatigue qu'il l'amusait le plus par ses propos comiques et S3s rires à gorge déployée.

Au bout d'une semaine, tous deux s'acquittaient de leurs lâches respectives avec assez de promptitude ; ils pouvaient même y mettre une espèce de nonchalance, et jouir de certains moments de loisir qu'ils passaient à chasser l'écureuil ou la perdrix, ou à rêver, au fond de leur cabane, que le soleil réchauffait de ses rayons printaniers.

— « Sais-tu bien, disait un jour Jean Rivard à son homme qu'il voyait occupé à déguster une énorme trempette^ sais-tu bien que nous ne sommes pas, après tout, de ces plus malheureux !

— Je le crois certes bien, répondit Pierre, et je ne changerais pas ma charge d'Intendant pour celle de Sancho Panza, ni pour celle de Vendredi, ni pour celle de tous les Maréchaux de France.

— Il nous manque pourtant quelque chose

—Ah ! pour C'i, oui, c'est vrai, et ça me vient toujours à l'idée quand je vous \ois jongler comme vous faisiez tout à l'heure.

— Que veux-tu dire ?

— Oh ! pardi, ça n'est pas difficile à, deviner; ce

qui nous manque pour être heureux commeiit

donc ? eh ! c'est clair, c'est la belle Dulcinée de

Toboso.

— Pierre, je n'aime pas ces sortes de plaisanteries ; ne profane pas ainsi le nom de ma Louise ; appellela de tous les noms poétiques ou historiques que tu voudras, mais ne l'assimile pas à la grosse et stupide amante de Don Quichotte. Tu es bien heureux, toi, de badiner de tout cela. Si tu savais pourtant com-

bien c'est triste d'être amoureux, et de vivre si loin de son araie. Malgré mes airs de gaîté, je m'ennuie quelquefois à la mort. Ah î va, je suis plus à plaindre que tu ne penses

— Oh ! puisque vous n'êtes pas en train de rire, dit Pierre en regardant son maître d'un air un peu surpris, je vous demande pardon. Tonnerre d'un nom ! (c'était là son juron ordinaire,) je ne voulais pas vous faire de peine. Tout ce que je peux dire pourtant, c'est qu'à voire place je ne m'amuserais pas à être malheureux.

— Gomment cela ?

— Je veux dire qu'il nie semble que quand on a la chance d'être aimé de Mademoiselle Louise Routier, on devrait être content. J'en connais qui se contenteraient à moins.

— Qui t'a dit que j'étais aimé ? ^

— Tout le monde, tonnerre d'un nom ! C'est bien connu. C'est naturel d'ailleurs. Enfin on sait bien qu'elle n'en aura jamais d'autre que vous.

— Ça me fait plaisir ce que tu dis là, Pierre. Je sais ■ bien moi aussi, que lors de notre séparation je ne lui étais pas tout-à-fait indifférent. Je t'avouerai même confidentiellement que j'ai cru m'apercevoir qu'en me tournant le dos, après avoir reçu mes adieux, elle avait les larmes aux yeux.

— Oh! pour ça, je n'en doute pas; et si vous n'aviez pas été là je suis sûr que ses beaux yeux auraient laissé tomber ces larmes que vous dites ; même je ne serais pas surpris qu'après votre départ elle se fût enfermée toute seule dans sa petite chambre pour y penser à vous tout à son aise le reste de la journée.

— Le reste de la journée, peut-être, mais ce

qui m'inquiète, c'est que depuis bientôt six mois que nous sommes partis de Grandpré ]e n'ai pu lui adresser qu'une pauvre petite lettre, l'automne dernier. Tu snis que depuis le commencement de l'hi- A'erje lui ai écrit une longue lettre chaque semaine, mais que faute d'occasion pour les lui envoyer elles sont encore toutes dans le tiroir de ma table. Si elle savait combien j'ai toujours pensé à elle, je suis sûr qu'elle m'en aimerait davantage ; mais elle ignore dans quel affreux isolement nous vivons, et elle peut croire que je l'ai oubliée. Tu sais combien elle est recherchée par tous les jeunes gens de Grandpré ; il ^iip tiendrait qu'à elle de se marier, et qui sait si elle (ne l'est pas déjà? Tiens, cette seule idée me bouleaverse l'esprit...

— Moi, mon Empereur, je n'ai pas l'honneur d'être en connaissance avec Mademoiselle Louise Routier, mais je gagerai tout ce qu'on voudra qu'elle a trop d'esprit pour en prendre un autre, quand elle est sûre de vous avoir. Vous vous donnez des inquiétudes pour rien. D'abord, les garçons comme vous. Monsieur Jean, soit dit sans vous flatter, ne se rencontrent pas à toutes les portes ; c'est vrai que vous n'êtes pas .<tussi riche que beaucoup d'autres, mais vous le feerez plus tard, parceque vous n'avez pas peur de /travailler, et que, comme vous le dites tous les jours, Ile travail mène à la rich esse. Ensuite, ce qui vous 4»et-a«-des'sus de tous les autres garçons qui vont chez le père Routier, c'est que vous avez de l'éducation, et qu'ils n'en ont pas ; vous pouvez lire dans tous les livres, vous pouvez écrire toutes sortes de jolies lettres, et vous savez comme les jeunes filles

aiment ça ; enfin vous avez du cœur, du courage, et les filles aiment ça encore plus que tout le reste. C'est clair que vous lui êtes tombé dans l'œil, et que ^•ous êtes destinés l'un pour l'autre ; ça c'est écrit dans le ciel de toute éternité

— Eh bien ! mon bon ami, dit Jean Rivard en se% levant, quoique je n'aie pas toute ta certitude, ton bavardage cependant me fait du bien. 11 est clair qu'un amoureux doit avoir un confident. Je me sens maintenant soulagé et je ne regrette pas de l'avoir dit ce que j'avais sur le cœur.

Pendant le cours des trois semaines que nos défricheurs consacrèrent à la fabrication du sucre, Mlle. Louise Routier fut un fréquent et intéressant sujet de conversation. Jean Rivard eût donné volontiers tout son sucre d'érable pour la voir un moment dans sa cabane goûter un peu de sirop, de tire ou de trempette. Ijorsqu'il faisait part de ce souhait à Pierre Gagnon : « Oh 1 laissez faire, disait celui-ci, avant deux ans vous verrez que Madame viendra sans se faire prier, et que les années d'ensuite elle vous demandera des petites boulettes pour ces chers petits qui ne seront pas encore assez grands pour venir à la sucrerie.»

Jean Rivard ne croyait pas à tant de félicité mais ces propos de son compagnon avaient l'effet de l'égayer et de convertir ses pensées de tristesse en rêves de iionheur. ^-/^

Nos deux hommes firent environ trois cents livres de sucre et plusieurs gallons de sirop. C'était plus qu'il ne fallait pour les besoins ordinaires de l'année, et Jean Rivard songeait à disposer d» son superflu de la manière la plus avantageuse, lors de son voyage

à Graiidpré, qui ne devait pas ùLrc retardé bien longtemps.

Mais n'oublions pas de consigner ici une perte lamentable que fit notre ami Pierre Gagnon.

On dit que l'écureuil ne s'apprivoise jamais; la conduite du jeune élève de Pierre Gagnon semblerait venir à l'appui de cette assertion. Un jour que le petit animal, perché sur l'épaule de son maître, l'accompagnait dans sa tournée pour recueillir la sève, tout-à-coup il bondit vers une branche d'arbre, puis de cette branche vers une autre, sautillant ainsi de branche en branche jusqu'à ce qu'il disparut complètement pour ne plus revenir.

' Pierre Gagnon ne chanta plus du reste de la journée, et son silence inusité disait éloquemment le deuil de son âme et toute la profondeur de son cha-

A grin.

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