‹ Jean, sire de JoinvilleChapitre 10 sur 467 · XVJ EXAMEN CRITIQUE DES EDITIONS · texte numérisé non relu

XVJ EXAMEN CRITIQUE DES EDITIONS

« estoit ung peu mal ordonnée et mise en langage assez rude, ay icelle ;c veue, au moins mal qu'il m'a esté possible; et l'ayant polie et dressée en « meilleur ordre qu'elle n'estoit auparavant, pour donner plus grand co- « gnoissance des grandz et vertueux faictz de la très-chrestienne maison « de France , ay icelle voulu mettre en lumière. »

Que ne méritait pas un éditeur qui prenait tant de peine? N'était-ce pas comme un second auteur qu'il fallait égaler au premier ? Antoine de Rieux le pensait tout bas; mais, comme il eût été embarrassé de le dire luimême, il se procura un interprète dans la personne du Toulousain Guillaume La Perrière, espèce de compère, qui sans manquer à la modestie, put donner libre carrière à ses éloges, comme à son éloquence, dans un avertissement au lecteur, dont la conclusion mérite d'être citée : a Et « pour fin, il plaira considérer, dit-il, que ce n'est moindre louange de « bien polir un diamant ou ung aultre pierre fine, que de la trouver « toute brute. Pareillement ne doibz pas attribuer moindre louange au « présent autheur d'avoir réduit en bon ordre et élégant style la présente '( histoire, qu'à celuy qui en fut le premier compositeur. «

On est aujourd'hui d'un avis complètement différent, et M. Daunou a eu toute raison de dire qu'Antoine de Rieux, au lieu de corriger le style, d'ajouter, d'omettre et de déplacer beaucoup d'articles, aurait bien dû s'attacher uniquement à publier une copie littéralement fidèle de son manuscrit'. Mais faut-il croire, avec le savant écrivain, que ce manuscrit fût un des plus précieux ? Ce qui m'en fait douter, c'est qu'il débutait par de grossiers anachronismes, puisqu'il montrait Joinville dédiant à un roi de France du nom de Louis, un livre qu'il aurait entrepris à la sollicitation de la mère de ce roi, épouse de saint Louis. Or c'est bien le manuscrit, ce n'est pas Antoine de Rieux, qui est responsable de toutes ces erreurs; car elles se retrouvent dans l'édition de Claude Ménard : là aussi c'est le fils et la veuve de saint Louis qui remplacent son arrière-petit-fils et la femme de Philippe le Bel. Le manuscrit dénaturé par Antoine de Rieux était donc l'équivalent de celui dont Claude Ménard s'est servi , et l'on peut être assuré que, dans l'un comme dans l'autre, la pensée et la langue de Joinville avaient subi les plus graves altérations.

Claude Ménard n'en était pas moins dans son droit quand il blâmait le système de son devancier, en réclamant la bienveillance pour sa propre édition qu'il avait voulu rendre aussi fidèle qu'il était possible. « Lec-

1 Hisforiena de France, t. XX, p. xi.vi.

ET DU TEXTE DE JOINVILLE. xvij

« teur curieux, dit-il, je croy n'estre besoin d'employer autres paroles à « priser cet' histoire , puisqu'avec son déguisement premier, qui Tavoit ce diformée, huict presses différentes l'ont fait rechercher, en sorte que « celle-ci, pure et sans vermeillon, n'en peut moins espérer de ta courci toisie Mon cher Anjou t'avoit dès-jà fourny l'original premier de

ce ceste pièce, et si l'autheur de sa publication s'en fust aquité de bonne

« foy, certes il nous eust obligez en la descharge de cette peine. Mais

c< une visite m'ayant porté, quelques mois sont, à Laval, et furetant çà

c( et là quelque aliment à ma curiosité, le sieur de La Mesnerie me fist

ce voir un ramas de diverses papperaces, qu'un vieil ministre-, ancien

c( compagnon des apostasies et du licol de Marlorat, luy avoit données :

« restes honorables des reformes qu'ils faisoient, la torche en la main,

■< dans divers monastères pendant les troubles premiers; et ne l'euz si

« tost, que comparant l'un à l'autre, je reconnus estre vray, ce que j'ay

« creu toujours, l'imprimé n'avoir goust aucun du temps qu'il portoit.

ce Et l'ayant faict voir à beaucoup de bons esprits, ils m'ont doucement

ce engagé, comme tu vois , à cette diligence, dont je n'ay regret, pourveu

« que ce soing te vienne à plaisir; ozant me promettre que trouveras

ee ce livre tout autre que les premiers, dans lesquels on ne s'est contenté

ce de polir, ou plustost gaster le langage, pcslemeslcr l'ordre de l'autheur

« et sa suitte : non si belle en vérité, mais quel droit d'y toucher sans

(t crime? L'on a plus faict, y adjoutant beaucoup de choses qui n'en

i< cstoient pas, ce que la conférence peut justifier aisément tellement

« qu'au manier de ces membres esparpillez, de ces os disloquez, il m'a

ce semblé voir le désastreux Hypolitc dans Ovide :

« On ne connoist plus rien de tout mon corps en moy ; « Ce n'est du haut en bas qu'un ulcère , un etfroy. »

Claude Ménard ne se montre pas moins sévère contre Antoine de Rieux dans l'Epîtrc dédicatoire qu'il adresse à Louis XIII, en déposant à ses pieds l'Histoire de Joinville, ec laquelle, dit-il, mesprisable en ses rides, Cl simple en son parler, est belle toutesfois en sa candeur, très haute en ce ses préceptes, qu'une main trop hardie voulut ci-devant altérer à sa ce mode et la difformer ; mais dont l'original, sauvé, par rencontre heuee reux, du pillage et des feux qui bruslerent autrefois cette pauvre ce France, pourra découvrir et condemner l'efronterie. « Sans s'arrêter à la vivacité extrême de ces expressions, il faut féliciter Claude Ménard

xvil) EXAMEN CRITIQUE DES ÉDITIONS

d'avoir attaché tant d'importance à reproduire exactement son manuscrit; mais il taut surtout féliciter Joinville d'avoir échappé au danger qu'il eût couru , si ce nouvel éditeur eût voulu rivaliser avec le premier. Quand on voit, dans la dédicace à Louis XIII , que la religion est la tige de l'intellect , qu'elle est aussi un riche flambeau qui soleille nos cœurs, qu'elle ùxq par une sainte dextérité les toilettes d'erreur qui couvrent notre vue, entin qu'elle a tousjours parfumé le lys de ses musqués doux flairans, on ne peut s'empêcher de reconnaître que, dans cette lutte inégale, Antoine de Rieuxeût été vaincu, et Joinville plus abinié que jamais. Il fut définitivement sauvé le jour où parut la grande édition de 1761 , à laquelle travaillèrent successivement Melot, Sallier et Capperonnier. J'omets à dessein celle de Du Gange, qui, à défaut de manuscrits, avait pu éclairer, par une suite d'observations judicieuses et de savantes dissertations, le règne de saint Louis, sans réussir à nous rendre le véritable Joinville. Les nouveaux éditeurs, au contraire, avaient à leur disposition un texte jusqu'alors inconnu, dont l'écriture, la langue et les récits offraient des caractères d'ancienneté ou d'exactitude incontestables. C'était donc un événement littéraire que l'acquisition du manuscrit dont la Bibliothèque royale venait de s'enrichir, et l'on ne doit pas s'étonner que les savants chargés par le gouvernement d'en préparer la publication aient pu s'en exagérer un peu la valeur. Autant il est facile aujourd'hui de redresser cette erreur, autant il était difficile alors d'y échapper. Voici les propres paroles de Capperonnier '. « C'est, dit-il, au règne de Louis XV, « si glorieux et si heureux pour les lettres, les sciences et les arts, qu'il « étoit réservé d'être encore pour les gens de lettres une époque mémo- 'c rable par la découverte du véritable manuscrit de Joinville.... Le ma- « nuscritdont il s'agit est un petit in-4" écrit sur vélin à deux colonnes, « et comprend trois cens quatre vingt onze pages : l'écriture est d'une « forme et d'un tour à la faire reconnoître au premier coup d'œil pour « écriture du commencement du quatorzième siècle. La comparaison « que l'on peut faire de cette écriture avec celle de plusieurs autres maie nuscrits dont la date est incontestablement avouée du quatorzième siè- « cle, seroit, en cas de besoin, une nouvelle preuve pour établir l'anti- « quité que nous croyons devoir attribuer au manuscrit de Joinville. ". Mais il vaut mieux en appeler à la lecture du manuscrit même, et y < renvoyer ceux qui auroient quelque doute là dessus. Le langage et

' Fréface. p. vui.

ET DU TEXTE DE JOINVILLE. xix

« Torthographe sont des règles que Ton peut consulter, sans craindre « de se tromper sur le siècle auquel appartient un ouvrage. »

Après avoir consulté les mêmes règles, qu'il connaissait mieux, et comparé l'écriture de ce volume avec celle d'autres manuscrits, M. Paulin Paris exprima le premier, en 1839, une opinion différente et plus exacte, dans un mémoire devenu fort rare, qui tut réimprimé vingtans plus tard en tête de l'édition de Joinville publiée par M. Francisque Michel ' , avec des dissertations de mon savant confrère M. Amhroise Firmin-Didot. Ce manuscrit, qu'on avait jugé de l'an iSog à cause de la date qui le termine, n'était à ses yeux qu'une copie exécutée sous le règne de Charles V au plus tôt. Les motifs donnés par M. Paris ne parurent pas déterminants à M. Daunou, qui reproduisit, en 1840, dans le vingtième volume des Historiens de France, l'opinion de Capperonnier, croyant aussi qu'il avait sous les yeux un original dont le langage, l'écriture, les peintures et l'orthographe convenaient à la date de 1809.

Quoique, aujourd'hui, il n'y ait plus lieu de s'arrêter à cette opinion, je dois dire que l'édition de Capperonnier et celle de M. Daunou nen font pas moins honneur l'une et l'autre à l'érudition française. Le principal mérite de la première est d'être conforme au manuscrit qui passa longtemps pour un original ; elle en reproduit toutes les leçons bonnes ou mauvaises. Je ne crois pas qu'il y eût alors de méthode plus sûre à suivre. Capperonnier avait aussi à sa disposition le manuscrit, découvert à Lucques par Sainte-Palaye, et acquis récemment par la Bibliothèque : c'était celui qui avait été mis à la mode du seizième siècle pour Antoinette de Bourbon; il offrait, néanmoins, des variantes utiles, qui furent imprimées en partie seulement, et toujours au bas des pages. Ces variantes sont plus nombreuses dans l'édition de M. Daunou, et plusieurs d'entre elles furent admises dans le texte comme étant les véritables leçons, tant il est vrai que le plus mauvais manuscrit peut souvent servir à corriger le meilleur. M. Daunou s'est attaché, en outre, à éclairer les récits de Joinville par des notes historiques dont l'exactitude peut rarement être contestée. « Nous avons surtout profité, dit-il, des savantes re- « cherches de notre confrère M. Reinaud, des excellentes notices qu'il a « publiées dans le tome IV de la Bibliothèque des croisades, et des oba servations qu'il a bien voulu nous communiquer sur les récits de Join- « ville et de quelques autres historiens de saint Louis; nous n'avons pas

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