‹ Jean, sire de JoinvilleChapitre 9 sur 467 · XIV EXAMEN CRITIQUE DES ÉDITIONS · texte numérisé non relu

XIV EXAMEN CRITIQUE DES ÉDITIONS

demandé si ce manuscrit n'était pas celui de Lucques ; mais on doit le reconnaître plus volontiers dans l'exemplaire sur papier de M. Brissart- Binet, que dans un exemplaire sur vélin, orné de riches armoiries et de nombreuses miniatures.

Aucun des trois manuscrits que je viens de décrire n'a été connu des premiers éditeurs de Joinville. Ceux qu'Antoine de Rieux et Claude Ménard ont employés n'existent plus aujourd'hui ; mais on est certain qu'ils ne contenaient qu'un texte remanié et profondément altéré, qui par sa première origine remontait à la même source que les manuscrits L et B. Un examen attentif et détaillé en a convaincu M. Sepet; j'ai reconnu moi-même un indice certain de cette unité d'origine ; c'est l'omission des paragraphes 5oi à 604 qui est commune au manuscrit B et aux premières éditions; elle devait l'être aussi au manuscrit L, maison ne peut le vérifier parce qu'il y manque en cet endroit un cahier entier. En dehors de ce passage, qui est connu seulement par le manuscrit A, tout a pu être contrôlé dans les éditions modernes à l'aide des deux familles de manuscrits ; rien au contraire ne pouvait l'être dans les éditions anciennes, puisqu'on ne connaissait alors qu'un mauvais remaniement exécuté sur le texte contenu dans l'exemplaire personnel de l'auteur ^

Il sera plus facile maintenant de faire comprendre quelles furent les destinées du livre de Joinville, depuis le quatorzième siècle jusqu'à nos jours. L'auteur assurément n'aurait pu les prévoir. Comment imaginer, en effet, que ce beau volume enluminé d'or et d'azur qu'il offrait, en iSoq, à l'arrière-petit-fils de saint Louis, ne serait pas conservé avec honneur, comme un des joyaux de la couronne de France ? Comment croire que ce portrait vivant du saint roi serait oublié et relégué dans quelque réduit obscur, comme ces vieux tableaux de famille qu'une génération indifférente ne sait plus ni reconnaître, ni défendre contre les injures du temps?

S'il n'était pas vraisemblable que l'exemplaire de dédicace offert , en i3o9, à Louis le Hutin dût s'oublier ou se perdre, sans laisser même de trace dans l'inventaire des meubles de ce roi, Joinville devait encore moins prévoir que son propre exemplaire , celui qu'il avait tant de fois tenu et feuilleté, qu'il avait conservé dans son château pour le léguer à ses descendants, disparaîtrait aussi, mis au rebut, sans doute, du jour où An-

1 Quand j'ai occasion de citer ces anciennes éditions dans les notes, celle d'Antoine de Rieux est désignée par la lettre R, et celle de Claude Ménard par la lettre M.

ET DU TEXTE DE JOINVILLE

toinette de Bourbon se vit en possession d'une belle copie, où l'on avait eu grand soin de mettre à la mode du seizième siècle tout ce qu'il y avait de suranné dans l'original. La langue, l'orthographe, et jusqu'aux costumes des personnages représentés sur les miniatures, avaient subi l'outrage de cette malencontreuse restauration.

Sans être un écrivain de profession , sans viser à ce qu'on appelle aujourd'hui un succès littéraire, Joinville n'a pu être assez désintéressé pour ne pas s'inquiéter de l'accueil que recevrait son livre. Il devait espérer que cette vie de saint Louis serait lue dans les châteaux, dans les couvents, peut-être même chez quelques riches bourgeois, en un mot, qu'elle serait connue comme pouvaient l'être d'autres récits qui donnaient sur de moins grands personnages des détails assurément moins intéressants. Mais cet espoir n'était aussi qu'une illusion. Les lecteurs du quatorzième et du quinzième siècle qui voulaient connaître la vie de saint Louis recouraient à Guillaume de Nangis, aux Chroniques de Saint-Denis, ou bien à de courts écrits où il était moins question des actions du roi que des vertus du chrétien. Les compilateurs et les hagiographes avaient la vogue; l'historien original restait inconnu. Le premier chroniqueur qui l'ait cité est peut-être Pierre Le Baud, qui écrivait à la fin du quinzième siècle sa grande Histoire de Bretagne, et qui prit soin de lui emprunter un certain nombre de passages relatifs à Pierre Mauclerc, donnant ainsi à la fois une preuve d'érudition, d'exactitude et de bon goût. Mais l'ouvrage de Pierre Le Baud étant resté inédit jusqu'en i638, celui de Joinville était toujours dans l'ombre, lorsqu'un premier éditeur se chargea de l'en tirer, en i 547.

Cette première édition est si mauvaise qu'on peut s'étonner du bon accueil qu'elle reçut; mais en même temps elle rendit un si grand service, que Pierre-Antoine de Rieux, en la publiant, s'est acquis des droits à la reconnaissance de tous les amis des lettres ; c'est justice, en effet, de dire qu il a suscité tous les travaux qui ont successivement perfectionné le sien. Son grand tort est d'avoir voulu lui-même perfectionner Joinville. « Il y a deux ans, ou environ, dit-il dans son Épître dédicatoire à « François I", que moy estant à Beaufort en 'Valée au pais d'Anjou, visite tant quelques vieulx registres du feu roy René de Cécile, pour y cuider « trouver quelque antiquité, dont il avoit esté amateur, aurois trouvée la « Cronique du roy saint Loys escripte par ung seigneur de Jonville se- « neschal de Champaigne, qui estoit de ce temps-là et avoit accompaigné « le dict roy saint Loys en toutes ses guerres. Et pour ce que l'histoire

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