‹ Jean, sire de JoinvilleChapitre 109 sur 467 · A, venin · texte numérisé non relu

A, venin

3o HISTOIRE DE SAINT LOUIS.

236. Nous venimes à un poncel qui estoit parmi le ru, et je dis au connestable que nous demourissiens pour garder ce poncel*, « car (c se nous le lessons, il ferront sus le roy par deçà; et se nostre gent (( sont assailli de dous pars, il pourront bien perdre. » Et nous le feismes ainsinc. Et dist Ton que nous estiens trestuit perdu dès celle journée, se ' li cors le roy ne fust. Car li sires de Courtenay et mes sires Jehans de Saillenay me contèrent que sis Turc estoient venu au frain le roy et Temmenoient pris-, et il tous seuz s^en délivra, aus grans cos que il lour donna de s'espée '-. Et quant sa gent virent que li roys metoit deffense en li, il pristrent cuer, et lessierent le passaige don flum plusour d'aus ■'", et se trestrent vers le roy pour li aidier.

237. A nous tout droit qui gardiens le poncel ' vint li cuens Pierres de Bretaingnc, qui venoit tout droit de vers la Massoure, et estoit navrez d'une espée parmi le visaige, si que li sans li chéoit en la bouche. Sus un bas- cheval bien fourni séoif, ses renés avoit getées sur Tarçon de sa selle et le ^' tenoit à ses dous mains , pour ce que sa gent qui estoient darieres, qui moût le pressoient, ne le getassent dou pas. Bien sembloit que il les prisast pou -, car quant il crachoit le sanc de sa bouche, il disoit moût souvent: « Voi! « par* le Chief Dieu! avez veu de ces ribaus? » En la fin de sa bataille, venoit li cuens de Soissons et mes sires Pierres de Noville, que Ton appeloit Caier ■', qui assez avoicnt souflert de cos celle journée.

238. Quant il furent passci, et li Turc virent que nous gardiens le pont, il les lessierent, et ' quant il virent que nous aviens tournez les visaiges vers aus. Je ving au conte de Soissons , cui cousine germainne j'avoie espousée, et li dis : « Sire, je croi que vous fériés « bien, se vous demouriés à ce poncel garder; car se nous lessons (c le poncel , cist Turc que vous véez ci devant vous , se ferront jà (( parmi; et ainsi iert li roys assaillis par deriere et par devant. » Et il demanda, se il demouroit, se je demourroie; et je li respondi : « Oïl, moût volentiers. » Quant li connestables oy ce, il me dist que

236. — 1 A, ce. — - A, l'espéc. — ■* Plusour d'aus omis dans A.

2;<y. — 1 Qui <fardieiii le poncel omis dans A. — - B et T,, beau.— '^ A. les.

PONT DÉP^ENDU PAR JOINVILLE. l3l

23(3. Nous vînmes à un ponceau qui était sur le ruisseau , et je dis au connétable que nous demeurassions pour garder ce ponceau ; « car si nous le laissons, ils se jetteront sur le roi par deçà; et si « nos gens sont assaillis de deux côtés , ils pourront bien succomber. » Et nous fîmes ainsi. Et Ton dit que nous étions tous perdus dès cette journée, n'eiJt été le roi en personne. Car le sire de Courtenay et monseigneur Jean de Saillenay me contèrent que six Turcs étaient venus saisir le cheval du roi par le frein et remmenaient prisonnier; et lui tout seul s'en délivra, à grands coups qu"il leur donna de son épée. Et quand ses gens virent la défense que faisait le roi , ils prirent courage, et plusieurs d'eux laissèrent le passage du fleuve, et se portèrent vers le roi pour Taider.

237. Tout droit à nous qui gardions le ponceau vint le comte Pierre de Bretagne, qui venait tout droit de devers Monsourah, et était blessé d'un coup d'épée au visage, en sorte que le sang lui tombait dans la bouche. Il était sur un cheval bas bien menibré; il avait jeté ses rênes sur l'arçon de sa selle et le tenait à deux mains, de peur que ses gens qui étaient derrière, qui le pressaient fort, ne le jetassent hors du passage du ponceau. Il semblait bien qu'il les prisât peu; car quand il crachait le sang de sa bouche, il disait très-souvent : « Hé bien ! par le Chef-Dieu! avez-vous vu de ces goujats? v A la fin de son corps de bataille , venait le comte de Soissons et monseigneur Pierre de Neuville, que Ton appelait Caier, qui avaient essuyé assez de coups cette journée.

238. Quand ils furent passés , et que les Turcs virent que nous gardions le pont, il les laissèrent, et aussi quand ils virent que nous avions le visage tourné vers eux. Je vins au comte de Soissons, dont j'avais épousé la cousine germaine, et lui dis : « Sire, je crois que '( vous feriez bien si vous demeuriez à garder ce ponceau ; car si nous « laissons le ponceau , ces Turcs que vous vo3'ez ici devant vous, se « lanceront par là ; et ainsi le roi sera assailli par derrière et par de- « vant. )) Il me demanda si, en cas qu'il demeurât, je demeurerais aussi; et je lui répondis : « Oui, bien volontiers. » Quand le conné-

237.— * B et L, voye^ par; A, iiisoil : ]'oi, pour. — ■> B et L, Cayct. 338. — ^ El omis dans A.

l32 HISTOIRE DE SAINT LOUIS.

Je ne partisse de là tant que il revenist, et il nous iroit querre secours.

239. Là où je deniourai ainsi sus mon roncin, me demoura li cuens • de Soissons à destre, et mes sires Pierres de Noville à senestre. A tant es vous- un Turc qui vint de vers la bataille le roy , qui 2 dariere nous estoit; et feri par darieres mon signour Pierre de Noville d'une mace, et le coucha sus le col de son cheval dou cop que il li donna, et puis se feri outre le pont et se lança entre sa gent. Quant li Turc virent que nous ne lairiens pas le poncel , il passèrent le ruissel et se mistrent entre le ruissel et le flum, ainsi comme nous estiens venu aval; et nous nous traismes encontre * aus en tel manière que nous estiens tuit appareillié à aus sus courre, se il vousissent passer vers le roy, et se il vousissent passer le poncel.

240. Devant nous, avoit dous serjans le roy, dont li uns avoit non Guillaume de Boon et li autres Jehan de Gamaches, à cui li Turc qui s'estoient mis entre le flum et le ru , amenèrent tout plein de vileins à pié, qui lour getoient motes de terres : onques ne les purent mettre sur nous. Au darrien, il amenèrent un vilain à pié, qui lourgeta trois foiz le * feu gregois. L'une desfoiz, requeilli Guillaumes de Boon le pot de feu gregoiz à sa roelle -, car se il se fust pris à riens sur li, il eust estei touz' ars.

241. Nous estiens tuit couvert de pylés qui eschapoient des sergens. Or avint ainsi que je trouvai un gamboison d'estoupes à un Sarrazin : je tournai le fendu devers moy, et fis escu dou gamboison , qui m'ot grant mestier ; car je ne fu pas bleciez de lour pylés que en cinc lieus, et mes roncins en quinze lieus. Or avint encore ainsi que uns miens bourjois de Joinville m'aporta une baniere de mes armes , à un • fer de glaive -, et toutes les foiz que nous voiens que il pressoient les serjans, nous lour couriens sus, et il s'enfuioient.

239. — 1 B et L, et U- conte, en omettant me demuiira; B omet en outre, ainsi sus won roncin. — - A, et vous; B et L, voyci. — 3 Qui manque dans A. — 4 A, entre.

JOINVILLE MAINTIENT SA POSITION. l33

table ouït cela, il me dit que je ne partisse pas de là jusques à tant qu'il revînt, et qu'il nous irait quérir du secours.

XLIX. Joinville, attaqué par les Sarrasins, continue à défendre le pont.

23g. Là où je demeurai ainsi sur mon roussin, demeura avec moi le comte de Soissons à droite, et monseigneur Pierre de Neuville à gauche. Alors voilà un Turc qui vint de devers le corps de bataille du roi, qui était derrière nous, et frappa par derrière monseigneur Pierre de Neuvile d'une masse, et le coucha sur le cou de son cheval du coup qui lui donna, et puis se précipita outre le pont et s'élança parmi les siens. Quand les Turcs virent que nous ne laisserions pas le ponceau , ils passèrent le ruisseau et se mirent entre le ruisseau et le fleuve , comme nous avions fait pour venir en aval -, et nous nous portâmes vers eux de telle manière que nous étions tout prêts à leur courir sus, soit qu'ils voulussent passer vers le roi , ou qu'ils voulussent passer le ponceau.

240. Devant nous, il y avait deux sergents du roi , dont l'un avait nom Guillaume de Boon, de l'autre Jean de Gamaches, contre qui les Turcs qui s'étaient mis entre le fleuve et le ruisseau , amenèrent tout pleins de vilains à pied, qui leur lançaient des mottes de terre : jamais ils ne les purent faire reculer sur nous. En dernier lieu, ils amenèrent un vilain à pied qui leur lança trois fois le feu grégeois. Une fois, Guillaume de Boon reçut le pot de feu grégeois avec sa rondelle; car si le feu eijt pris à rien sur lui, il eut été tout brijlé.

241. Nous étions tout couverts des traits qui n'atteignaient pas les sergents. Or il advint que je trouvai une veste reinbourrée d'étoupes à un Sarrasin : je tournai le côté fendu vers moi, et fis une écu de la veste , qui me rendit grand service -, car je ne fus blessé de leurs traits qu'en cinq endroits, et mon roussin en quinze endroits. Or il advint aussi qu'un mien bourgeois de Joinville m'apporta une bannière à mes armes, avec un fer de lance ; et toutes les fois que nous voyions qu'ils pressaient les sergents, nous leur courions sus, et ils s'enfuyaient.

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