‹ Jean, sire de JoinvilleChapitre 140 sur 467 · LXIII. Joinville arrêté sur le fleuve par un vent contraire · texte numérisé non relu

LXIII. Joinville arrêté sur le fleuve par un vent contraire

3i3. Quand ce malheur advint à nos gens d'être pris à terre, autant il en advint à nous qui fumes pris sur l'eau , ainsi que vous l'entendrez ci-après; car le vent nous vint de devers Damiette, et nous ôta le courant de l'eau ; et les chevaliers que le roi avait mis en ses bâtiments légers pour défendre nos malades, s'enfuirent. Nos mariniers perdirent le cours du fleuve et se mirent en une anse, à cause de quoi il nous fallut retourner arrière vers les Sarrasins.

3 12. — 1 A, ainsi que. — - Voy. G 264.

3i3. — 1 B et L omexienl ainsi comme, etc. — - B et L, voye.

314. Nous qui aliens par Tyaue , venimes un pou^ devant ce que Taube crevast, au passaige là où les galies au soudanc estoient, qui nous avoient tolu à venir les viandes de vers Damiete*. Là ot grant hutin • car il traioient à nous et à nostre gent qui estoient sur la rive de Tyaue, à cheval, si grant foison de pylés atout le feu grejois, que il sembloit que les estoiles dou ciel chéissent -.

3i5. Quant nostre marinier nous orent' ramenez dou bras dou flum là où il nous orent enbatus, nous trouvâmes les courciers le roy, queliroys nous avoit establiz pour nos malades deffendre, qui s'en venoient fuiant vers Damiete. Lors leva uns vens qui venoit de vers Damiete, si fors que il nous toli le cours de Tyaue.

3 16. A Tune des rives dou flum et à l'autre, avoit si grant foison de vaisselés à nostre gent qui ne pooient aler aval, que li Sarrazin avoient pris et arestez -, et tuoient les gens et les getoient en Tyaue , ettraihoient les cofres et les harnois des neis que il avoient gaaingnies à nostre gent. Li Sarrazin qui estoient à cheval sus la rive traioient à nous de pylés , pour ce que ne vouliens aler à aus. Ma gent m'orent vestu un haubert à tournoier, pour que ' li pylet qui chéoient en nostre vessel ne me bleçassent.

317. En ce point, ma gent, qui estoient en la pointe dou vessel aval, m'escrierent : « Sire, sire, vostre marinier, pour ce que li « Sarrazin les menacent, vous veulent mener à terre. » Je me fiz lever par les bras , si febles comme Je estoie , et trais m'espée sur aus , et lour diz que je les occirroie se il me menoient à terre. Et il me respondirent que Je preisse lequel que Je vourroie : ou il me menroient à terre , ou il me ancreroient en mi le flum Jusques à tant que li vens fust chois. Et je lour dis quej'amoie miex que il m'ancrassent en mi le flum, que ce que il me menassent^ à terre, là où je véoie nostre occision •, et il m'ancrerent.

3 18. Ne tarda gueres que nous veismes venir quatre galies dou soudanc , là où il avoit bien mil homes. Lors j'appelai mes chevaliers et ma gent, et lour demandai que il vouloient que nous feissiens, ou de nous rendre aus galies le soudanc, ou de nous rendre à ceus

314. — 1 A, à Damiettc. — - B et L, cheusicnt du cii'l à terre. 3 1 5. — 1 B et T., quant »os/;v notnnnier nous e t.

LA RETRAITE PAR EAU ÉCHOUE. lyS

314. Nous qui allions par eau, nous vînmes un peu avant que l'aube ne perçât, au passage là où étaient les galères du Soudan, qui avaient empêché les vivres de venir à nous de devers Damiette. Là il y eut grand tumulte; car ils tiraient contre nous et nos gens qui étaient sur la rive du fleuve, à cheval, une si grande foison de traits avec le feu grégeois, qu'il semblait que les étoiles du ciel tombassent.

3i5. Quand nos mariniers nous eurent ramenés du bras du fleuve là où ils nous avaient engagés, nous trouvâmes les biitiments légers du roi , que le roi nous avait donnés pour défendre nos malades, qui s'en allaient fuyant vers Damiette. Alors s'éleva un vent qui venait de devers Damiette , si fort qu'il nous ôta le cours de Teau.

3 16. A l'une des rives du fleuve et à l'autre, il y avait très-grande foison de petits vaisseaux à nos gens qui ne pouvaient aller aval, que les Sarrasins avaient pris et arrêtés ; et ils tuaient les gens et les jetaient à l'eau , et tiraient les coffres et les bagages des nefs qu'ils avaient prises à nos gens. Les Sarrasins qui étaient à cheval sur la rive tiraient sur nous des traits , parce que nous ne voulions pas aller à eux. Mes gens m'avaient revêtu d'un haubert de tournoi , de peur que les traits qui tombaient sur notre vaisseau ne me blessassent.

317. En ce moment, mes gens, qui étaient au bout du vaisseau en aval, me crièrent : « Sire, sire, vos mariniers, parce que les Sarra- « sins les menacent, vous veulent mener à terre. » Je me lis lever par les bras, tout faible que j'étais, et tirai l'épée contre eux, et leur dis que je les occirais s'ils me menaient à terre. Et ils me répondirent que je choisisse ce que je voudrais : ou ils me mèneraient à terre, ou ils m'ancreraient au milieu du fleuve jusques à tant que le vent fût tombé. Et je leur dis que j'aimais mieux qu'ils m'ancrassent au milieu du fleuve, plutôt que d'être mené à terre, là où je voyais notre occision; et ils m'ancrèrent.

3 18. Nous ne tardâmes guère à voir venir quatre galères du soudan, là où il y avait bien mille hommes. Alors j'appelai mes chevaliers et mes gens, et leur demandai ce qu'ils voulaient que nous fissions, ou de nous rendre aux galères du Soudan, ou de nous rendre

3i6. — 1 A ometque aprts pour, et ajoute auparavant lequel favoic vestu. 1<\-. — 1 A, menacsnt .

qui estoient à terre. Nous acordames tuit que nous amiens miex que nous nous randissiens aus galies le soudanc, pour ce que il nous tenroient touz' ensemble , que ce que nous nous rendissiens à ceus qui estoient" à terre, pour ce que il nous esparpilleroient et venderoient aus Beduyns.

3iq. Lors dist uns miens celeriers, qui estoit nés de Doulevens* : « Sire, je ne m'acort pas à cest consoil. » Je li demandai auquel il s'acordoit, et il me dist : « Je m'acort que nous nous lessons touz c( tuer; si nous en irons tuit en paradis. » Mais nous ne le creumes pas.

320. Quant vi que penre nous escouvenoit, je prins mon escrin et mes joiaus, et les getai ou flum, et mes reliques aussi. Lors me dist uns de mes mariniers : « Sire, se vous ne me lessiés dire que vous « soies cousins au roy, l'on vous occira touz, et nous avec. » Et je diz que je vouloie bien que il deist ce que il vourroit. Quant la première galie, qui venoit vers nous pour nous hurter nostre vessel en travers, oyrent ce, il geterent lour ancres près de nostre vessel.

32 1 . Lors m'envoia Diex un Sarrazin qui estoit de la terre l'empereour', vestu de unes brayes de toile escrue ; et en vint noant parmi le flum^ jusques à nostre vessel, et m'embraça par les flans, et me dist : « Sire, vous estes perdus, se vous ne metés consoil en « vous; car il vous convient saillir de vostre vessel sur le bec qui est « tisons de celle galie; et se vous saillies 3, il ne vous regarderont « jà; car il entendent au gaaing de vostre vessel. » Il me geterent une corde de la galie; et je sailli sur Testoc, ainsi comme Diex vout. Et sachiez que je chancelai tellement* que, se il ne fust saillis après pour moy soustenir, je fusse cheus en Tyaue.

322. Il me mistrent ' en la galie, là où il avoit bien quatorze-

lîiS. — 1 A omet ton;. — - A, sont.

Page 1