JOINVILLE MENACE DE LA MORT
quatre-vingts hommes de leurs gens, et il me tint toujours embrassé. Et alors on me jeta à terre et on me sauta sur le corps pour me couper la gorge-, car celui qui m'eût occis eût pensé en être honoré. Et ce Sarrasin me tenait toujours embrassé , et criait : « Cousin du « roi ! » De cette manière on me jeta deux fois à terre, et une fois à genoux ; et alors je sentis le couteau à la gorge. Dans cette épreuve. Dieu me sauva à Taide du Sarrasin , lequel me mena jusques au château, là où les chevaliers sarrasins étaient.
323. Quand je vins au milieu d'eux, ils m'ôtèrent mon haubert-, et par pitié pour moi, ils jetèrent sur moi une mienne couverture d'écarlate doublée de menu vair, que madame ma mère m'avait donnée-, et l'un d'eux m'apporta une courroie blanche, et je me ceignis par dessus ma couverture, où j'avais fait un trou , et que j'avais vêtue ; et l'autre m'apporta un chaperon que je mis sur ma tête. Et alors , à cause de la peur que j'avais, je commençai à trembler bien fort, et à cause de la maladie aussi. Et alors je demandai à boire, et l'on m'apporta de l'eau dans un pot; et sitôt que je la mis dans ma bouche pour l'avaler, elle me jaillit dehors par les narines.
324. Quand je vis cela, j'envoyai quérir mes gens, et leur dis que j'étais mort, que j'avais un apostume à la gorge. Et ils me demandèrent comment je le savais ; et je leur montrai, et sitôt qu'ils virent que l'eau me jaillissait par la gorge et par les narines, ils se prirent à pleurer. Quand les chevaliers sarrasins qui étaient là virent mes gens pleurer, ils demandèrent au Sarrasin qui nous avait sauvés pourquoi ils pleuraient; et il répondit qu'il pensait que j'avais un apostume dans la gorge, à cause, de quoi je n'en pouvais échapper. Et alors un des chevaliers sarrasins dit à celui qui nous avait sauvés, qu'il nous réconfortât; car il me donnerait quelque chose à boire avec quoi je serais guéri dans deux jours; et ainsi fit-il.
325. Monseigneur Raoul de Wanou, qui était de ma suite, avait eu les jarrets coupés à la grande bataille de carême-prenant , et ne pouvait se tenir sur ses pieds; et sachez qu'un vieux chevalier sarrasin, qui était en la galère, le portait à la garde-robe pendu à son cou.
324. — 1 Et je lotir 7}tnustrLii omis dans A; R et L, tnntistrjy. — "- A, l.intnst il rirent que l'yiiue li s.aiUriit.
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lyS HISXaiRE DE SAINT LOUIS.
326. Li grans amiraus des galies m'envoiaquerre, et me demanda se je estoie cousins le roy •, et je li dis que nanin, et li contai ^ comment et pourquoy li mariniers avoit dit que je estoie cousins le roy. Et il dist que j'avoie fait que saiges-, car autrement eussiens-nous estei tuit mort ! Et il me demanda se je tenoie riens de lignaige à l'empereour Ferri d'Allemaingne , qui lors vivoit; et je li respondi que je entendoie que madame ma mère estoit sa cousine germainne •, et il me dist que de tant m'en amoit-il' miex.
327. Tandis que nous mangiens, il fist venir un bourgois de Paris devant nous. Quant li bourgois fu venus, il me dist : « Sire, que « faites-vous? — Que faiz-je donc? « feiz-je. — « En non Dieu, <( fist-il, vous mangiez char au vendredi! » Quant jVi ce, je boutai m'escuele arieres. Et il demanda à mon Sarrazin pourquoy je avoie ce fait, et il li disf, et li amiraus li respondi que jà Diex ne m'en sauroit mal grei, puisque je ne l'avoie fait à escient.
328. Et sachiez que ceste response me fist li legas, quant nous fumes hors de prison; et pour ce ne lessai-je pas que je ne jeûnasse touz les vendredis de quaresme après, en pain et en yaue : dont li legas se courrouça moût forment à moy, pour ce que il n'avoit demourei avec le roy de riches homes que moy.
329. Le dymanche après, li amiraus me fist descendre et tous les autres prisonniers qui avoient estei pris en Tyaue, sur la rive dou flum. Endementieres que^ on trehoit mon signour Jehan, mon bon prestre, hors de la soute de la galie, il se pausma; et on le tua et le geta Ton ou flum. Son clerc, qui se pasma aussi pour la maladie de Tost que il avoit. Ton li geta un mortier sus la teste ; et fu mors, et le geta l'on ou flum.
330. Tandis que l'on descendoit les autres malades des galies où il avoient estei en prison, il y avoit gens sarrasins appareilHés, les espées toutes nues, que ceus qui chéoient, il les occioient et getoient touz ou flum. Je lour fis dire, à mon Sarrazin, que il me sembloit