MASSACRE DES MALADES
LXV. Entrevue de Joinville avec l'amiral des galères; massacre des malades; il rejoint les autres prisonniers à Mansourah.
326. Le grand amiral des galères m'envoya quérir, et me demanda si j'étais cousin du roi -, et je lui dis que non, et lui contai comment et pourquoi le marinier avait dit que j'étais cousin du roi. Il me dit que j'avais agi en sage; car autrement nous eussions été tous morts. Et il me demanda si je tenais en rien au lignage de l'empereur Frédéric d'Allemagne, qui vivait alors -, et je lui répondis que je pensais que madame ma mère était sa cousine germaine *, il me dit qu'il m'en aimait d'autant mieux.
327. Tandis que nous mangions, il fit venir un bourgeois de Paris devant nous. Quand le bourgeois fut venu, il me dit : « Sire, que « faites-vous? — - Que fais- je donc ? » dis-je. — « Au nom de Dieu, « fit-il, vous mangez gras le vendredi. » Quand j'ouïs cela, je mis mon écuelle arrière. Et l'amiral demanda à mon Sarrasin pourquoi je l'avais fait ; et il le lui dit ; et l'amiral répondit que Dieu ne m'en saurait pas mauvais gré, puisque je ne l'avais pas fait sciemment.
328. Et sachez que le légat me fit cette réponse, quand nous fijmes hors de prison*, et pour cela je ne laissai pas de jeûner tous les vendredis de carême après, au pain et à l'eau : de quoi le légat se fâcha très-fortement contre moi, parce qu'il n'était demeuré auprès du roi que moi de riche homme.
329. Le dimanche après, l'amiral me fit descendre sur la rive du fleuve, moi et tous les autres prisonniers qui avaient été pris sur l'eau. Pendant qu'on tirait monseigneur Jean, mon bon prêtre, hors de la soute de la galère, il se pâma -, et on le tua, et on le jeta dans le fleuve. Son clerc, qui se pâma aussi à cause de la maladie de l'armée qu'il avait, on lui jeta un mortier sur la tête; et il fut tué, et on le jeta dans le fleuve.
330. Tandis que l'on descendait les autres malades des galères oij ils avaient été en prison, il y avait des Sarrasins prêts, l'épée toute nue, en sorte que ceux qui tombaient, ils les tuaient et les jetaient tous dans le fleuve. Je leur fis dire, par mon Sarrasin, qu'il me semblait