‹ Jean, sire de JoinvilleChapitre 178 sur 467 · ENTRETIENS DU ROI ET DE JOINVILLE · texte numérisé non relu

ENTRETIENS DU ROI ET DE JOINVILLE

lui avait tué les malades qu'ils devaient garder, et mis ses engins en pièces, et brûlé les malades et la chair de porc salée qu'ils devaient garder aussi.

402. Faress-Eddin Octay répondit à frère Raoul et dit : « Frère (( Raoul, dites au roi qu'à cause de ma loi je n'y puis remédier -, et « cela me pèse. Et dites-lui de ma part qu'il ne laisse en rien paa raître que cela lui fasse peine, tant qu'il sera en nos mains ; car il « serait mort. « Et il fut d'avis que sitôt que le roi viendrait en Acre, il lui en souvînt.

403. Quand le roi vint en sa nef, il ne trouva pas que ses gens lui eussent rien préparé, ni lit, ni vêtements; mais il dut coucher, jusques à tant que nous fûmes en Acre, sur les matelas que le Soudan lui avait baillés, et revêtir l'habillement que le Soudan lui avait fait bailler et tailler, qui était en satin noir, fourré de vair et de petit gris; et il y avait grande foison de boutons tout d'or.

404. Pendant six jours, tandis que nous fûmes en mer, moi qui étais malade, je m'asseyais toujours à côté du roi. Et alors il me conta comment il avait été pris, et comment il avait négocié sa rançon et la nôtre, avec l'aide de Dieu. Et il me fit conter comment j'avais été pris sur l'eau ; et après il me dit que je devais savoir grand gré à Notre-Seigneur, quand il m'avait délivré de si grands périls. Il regrettait beaucoup la mort du comte d'Artois son frère, et disait que celui-là se fût, bien à contre-cœur, autant abstenu de le venir voir que le comte de Poitiers, et que rien n'eût fait qu'il ne le fût venu voir sur les galères.

405. Il se plaignait aussi à moi du comte d'Anjou, qui était sur sa nef, de ce qu'il ne lui tenait nullement compagnie. Un jour, il demanda ce que le comte d'Anjou faisait -, et on lui dit qu'il jouait aux tables avec monseigneur Gautier de Nemours. Et il y alla tout chancelant de la faiblesse causée par sa maladie ; et il prit les dés et les tables et les jeta dans la mer ; et se courrouça très-fort contre son frère de ce qu'il s'était si tôt mis à jouer aux dés. Mais monseigneur

4o3. — 1 A, vesti. — 2 A, estoit. — 3 Voy. § 36, note i. — ^ B, et y avait entoiir les dicts habit^ grant nombre de noueti tout de fin or. 404- — 1 En la mer omis dans A et B. — 2 A omet tant. 405. — 1 A , qui. — 2 B, Gaiilcher de Nemours.

car il geta touz les deniers qui estoient sus le tablier (dont il y avoit grant foison) en son geron, et les emporta.

406. Ci après orrez de plusours persecucions et tribulacions que j'oy en Acre, desquiex Diex, à cui je m'attendoie et à cui je m'atent, me délivra. Et ces choses ferai-je ^ escrire, pour ce que cil qui les orront aient fiance en Dieu en lour persecucions et tribulacions; et Diex lour aidera aussi comme il fist moy.

407. Or disons donc que quant li roys vint en Acre, toutes les processions d'Acre li vindrent à rencontre recevoir jusques à la mer, à moût grant joie. L'on me amena ' un palefroi. Si tost comme je fu montez sus, li cuers me failli-, et je dis à celi qui le palefroy m'avoit amenei, que il me tenist que je ne chéisse. A grant peinne me monta Ton les degrez de la sale le roy. Je me assis à une fenestre, et uns enfes delez moi (et avoit entour dix ans de aage), qui avoit à non Berthelemin, et estoit fiz bertars à mon signour Ami de Monbeliart, signour de Monfaucon -.

408. Endementres que je séoie illec, là ' où nus ne se prenoit garde de moy, là me vint uns valiez ^ en un e cote vermeille à dous roies jaunes '^-^ et me salua, et me demanda se je le cognoissoie -, et je li dis nanin. Et il me dist que il estoit d'Oiselair, le chastel mon oncle ''. Et je li demandai à cui il estoit; et il me dist que il n'estoit à nullui, et que il demourroit avec moy, se je vouloie; et je dis que je le vouloie moût bien. Il m'ala maintenant querre coifes blanches, et me pingna moût bien.

4oq. Et lors m'envoia querre li roys pour mangier avec li; et je y alai atout le corcet que Ton m'avoit fait en la prison des rongnures de mon couvertour ; et mon couvertour lessai à Berthelemin l'enfant, et quatre aunes de camelin que Ton m'avoit donnei pour Dieu en la prison. Guillemins m3s nouviaus variez, vint trenchier devant moy, tt pourchassa de la viande à l'enfant tant comme nous mengames.

40C1. — 1 B, ay-jefait.

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