IV PREFACE
mal fait, le résultat d'un calcul approfondi ou d'une prétention littéraire. Pour se convaincre à cet égard du parfait désintéressement de Joinville, il suffit de se rappeler que ni à son retour de la Terre Sainte, ni en 12^0 , Vidée ne lui était venue décrire le récit de la croisade ou lliistoire du roi qui lavait honoré de son aînitié. Ce qu'il lui eût été si facile de faire dans l'âge mûr, alors que ses souvenirs étaient plus présents et ses facultés encore entières, il ne l'a entrepris que dans V extrême vieillesse , par condescendance pour Jeanne de Navarre , qui le supplia de lui faire im livre des saintes paroles et des bons faits du saint roi Louis [$2).
Quand cette jeune reine obéissait à son inspiration, et usait de son influence sur Joinville pour le contraindre, en quelque sorte, à nous révéler son talent, la mort allait la saisir. Elle s éteignit le 2 avril i3o5 , à peine âgée de trente-quatre ans, victime d'un mal caché oii d'aveugles soupçons crurent apercevoir l'effet du poison et de la magie; regrettée de tous pour sa jeunesse et sa beauté, laissant qualité fis condamnés à mourir jeunes comme leur mère, et trois filles, dont lime devait être la souche de ces générations de rois anglais qui menacèrent si longtemps notre indépendance nationale. Puisque le nom de Jeanne de Navarre rappelle tant de lugubres souvenirs, il ne faut pas oublier du inoins ce qu'elle a fait pour notre gloire littéraire en s inspirant de son culte pour la mémoire de saint I^ouis. Il faut lui savoir gré d'avoir pressenti ce que serait im livî^e dicté par le vieux chevalier dont elle avait, plus d'imefois sans doute, provoqué les récits. A mesure qu'elle avait appris à le connaître et à l'aimer, elle avait senti croître le désir d'arracher à l'oubli tant de beaux souvenirs, et de léguer à ses enfants un livre qui leur racontât les grands exemples de leur bisaïeul.
C'est pour mieux correspondre à cette pensée pieuse que Joinville résolut de partager son ouvrage en deux parties, dont l'une serait consacrée aux bons enseignements de saint Louis, et l'autre à ses grands faits d'armes. Je n'ai pas à examiner si un tel plan n'offre pas, au point de vue littéraire, plus d'inconvénients que