COMMENCEMENT DU PREMIER LIVRE. II
d'un an et demi. Ainsi le roi détourna-t-il le dommage de huit cents personnes qui étaient sur la nef.
17. Dans la dernière partie de ce livre nous parlerons de sa fin, comment il trépassa saintement.
18. Or vous dis-je, monseigneur le roi de Navarre, que je promis à madame la reine votre mère ( à qui Dieu fasse bonne merci ! ) , que Je ferais ce livre ; et pour m'acquitter de ma promesse, je Tai fait. Et parce que je ne vois nul qui le doive aussi bien avoir que vous , qui êtes son héritier, je vous Tenvoie, pour que vous et vos frères, et les autres qui l'entendront, y puissent prendre bon exemple, et mettre les exemples en œuvre, pour que Dieu leur en sache gré.
III. Commencement du premier livre. Principales vertus de saint Louis.
u nom de Dieu le tout-puissant, je Jean sire de Joinville , sénéchal de Champagne, fais écrire la vie de notre saint roi Louis, ce que je vis et ouïs par l'espace de six ans , que je fus en sa compagnie au pèlerinage d'outre-mer, et depuis que nous revînmes. Et avant que je vous conte ses grands faits et ses prouesses, je vous conterai ce que je vis et ouïs de ses saintes paroles et de ses bons enseignements, afin qu'on les trouve l'un après l'autre pour édifier ceux qui les entendront.
20. Ce saint homme aima Dieu de tout son cœur et en imita les œuvres; et il y parut en ce que, de même que Dieu mourut pour l'amour qu'il avait de son peuple, lui aussi mit son corps en aventure plusieurs fois pour l'amour qu'il avait de son peuple; et il s'en fut bien dispensé s'il eût voulu, ainsi que vous l'entendrez ci-après.
21. Le grand amour qu'il avait de son peuple parut à ce qu'il dit à monseigneur Louis , son fils aîné , dans une très-grande maladie qu'il eut à Fontainebleau : « Beau fils, dit-il, je te prie que tu te fasses « aimer du peuple de ton royaume ; car vraiment j'aimerais mieux
20. — 1 B et L, comme apparut , car ainsi que. — 2 B et L , à quoy il eust bien évité.
21. — 1 A , l'amour. — "- Mon signour Loys, omis dans A; B et L, monsieur Loys.
« miex que uns Escoz venist d'Escosse et gouvernast le peuple dou « royaume bien et loialment, que que tu le gouvernasses mal aperte- « ment. » Li sainz roys^ ama tant veritei que neis aus Sarrazins ne vout-il pas mentir de ce que il lour avoit en convenant, si comme vous orrez ci-après*.
22. De la bouche fu-il si sobres que onques jour de ma vie je ne li oy devisier nulles viandes, aussi comme maint riche home font-, ainçois manjoit pacientment ce que ses queus li appareilloit et mettoit on^ devant li. En ses paroles fu-il attrempez-, car onques jour de ma vie je ne li oy mal dire de nullui, ne onques ne li oy nommer le dyable, liquex nons- est bien espandus par le royaume : ce que je croy qui ne plait mie à Dieu ^.
2 3. Son vin trempoit par mesure, selonc ce qu'il véoit que li vins le pooit soufrir. Il me demanda en Cypre pourquoy je ne metoie^ de Pyaue en mon vin -, et je li diz que ce me fesoient li phisicien , qui me disoient que j'avoie une grosse teste et une froide fourcelle , et que je nen avoie pooir- de enyvrer. Et il me dist que il me decevoient^ • car se je ne Tapprenoie* en ma joenesce et je le vouloie tremper en ma vieillesce , les gouttes et les maladies de fourcelle me penroient, que jamais n'auroie santei; et se je bevoie le vin tout pur en ma vieillesce, je m'enyvreroie touz les soirs; et ce estoit trop laide chose de vaillant home de soy enyvrer.
24. Il me demanda si je vouloie estre honorez en ce siècle et avoir paradis à la mort ; et je li diz, oyl. Et il me dist : « Donques vous garce dez que vous ne faites ne ne dites à votre escient nulle riens que , « se touz li mondes le savoit, que vous ne peussiez congnoistre : Je (( ai ce fait , je ai ce dit\ » Il me dist que je me gardasse que je ne démentisse ne ne desdeisse nuUui de ce que il diroit devant moy , puis que je n'i auroie ne pechié ne doumaige ou souffrir, pour ce que des dures paroles meuvent les mellées dont mil home sont mort.
25. Il disoit que Ton devoit son cors vestir et armer en tel manière que li preudome de cest siècle ne deissent que il en feist trop, ne