‹ Jean, sire de JoinvilleChapitre 244 sur 467 · A, et · texte numérisé non relu

A, et

3lO HISTOIRE DE SAINT LOUIS.

« de la Grant Hermenie qui vont en Jérusalem, et me proient, « sire, que je lour face moustrer le saint roy; mais je ne bé jà à « baisier vos os. » Et il rist moût clerement, et me dist que je les alasse querre^ et si fis-je. Et quant il orent veu le roy, il le commandèrent à Dieu , et li roys aus.

567. L'endemain just li os en un lieu que on appelle Passe-poulain, là où il a de moût bêles eaues de quoy Ton arose ce dont ^ li sucres vient. Là où nous estiens logié illec^ li uns de mes chevaliers me dist : « Sire, fist-il, or vous ai-je logié en plus biau lieu que « vous ne fustes hyer. » Li autres chevaliers qui m^avoit prise la place devant, sailli sus touz effraez, et li dist tout haut : « Vous ce este trop hardis quant vous parlés de chose que je face. » Et il sailli sus et le prist par les cheveus. Et je sailli sus et le feri dou poing entre les dous espaules, et il le lessa-, et je H dis : « Or hors- de mon « hostel-, car, si m'aïst Diex! avec moy ne serez-vous jamais. »

568. Li chevaliers s'en ala si grant duel démenant, et m'amena mon signour Gilon le Brun le connestable de France; et pour la grant repentance que il véoit que li chevaliers avoit de la folie que il avoit faite, me pria, si à certes comme il pot, que je le remenasse en mon hostel. Et je respondi que je ne Ti remenroie pas , se li legas ne me absoloit de mon sairement. Au légat en alerent et li contèrent le fait; et li legas lour respondi que il n'avoit pooir de moy ^ absoudre,' pour ce que li sairemens estoit raisonnables; car li chevaliers Tavoit moût bien deservi. Et ces choses vous moustré-je, pour ce que vous vous gardés de faire sairement que il ne couviengne faire par raison ; car, ce dit li Saiges : « Qui volontiers jure, volentiers se parjure. »

569. L'endemain s'ala logier li roys devant la citei d'Arsur, que l'on appelé Tyri en la Bible. lUec appela li roys des riches homes de Tost, et lour demanda consoil se il seroit bon que il alast penre la citei de Belinas avant que il alast à Sayete. Nous loames tuit que il estoit bon que li roys y envoiast de sa gent; mais nulz ne li loa que

367. — 1 B et L, les lieux dont. — - B et L, sor au lieu de or hors.

d'un chevalier renvoyé par joinville. 3ii

« grande foule de la Grande Arménie qui va en Jérusalem-, et ils « me prient, sire, que je leur fasse voir le saint roi-, mais je ne « désire pas encore baiser vos os. » Et il rit aux éclats, et me dit que je les allasse quérir; et ainsi fis-je. Et quand ils eurent vu le roi, ils le recommandèrent à Dieu , et le roi en fit autant d'eux.

567. Le lendemain, Tarmée coucha en un lieu qu'on appelle Passe- Poulain, là où il y a de très-belles eaux avec quoi Ton arrose la plante d'où le sucre vient. Comme nous étions campés là, un de mes chevaliers me dit : « Sire, fit-il, or je vous ai logé en plus beau lieu que (( vous ne fûtes hier. » Un autre chevalier qui m'avait choisi la place d'avant, sauta sur lui tout irrité , et lui dit tout haut : « Vous êtes bien a hardi de parler de rien que je fasse. » Et il sauta sur lui et le prit par les cheveux. Et je sautai sur lui et le frappai du poing entre les deux épaules, et il le laissa; et je lui dis : « Vite, hors de mon hôtel! « car, ainsi Dieu me soit en aide ! vous ne serez jamais avec moi. »

568. Le chevalier s'en alla montrant un grand deuil , et m'amena monseigneur Gilles le Brun, le connétable de France; et à cause du grand repentir qu'il voyait que le chevalier avait de la folie qu'il avait faite, il me pria, aussi instamment qu'il put, que je le ramenasse en mon hôtel. Et je répondis que je ne l'y ramènerais pas, si le légat ne me déliait de mon serment. Ils s'en allèrent au légat et lui contèrent le fait ; et le légat leur répondit qu'il n'avait pas pouvoir de me délier, parce que le serment était raisonnable ; car le chevalier l'avait bien mérité. Et je vous montre ces choses, pour que vous vous gardiez de faire un serment qu'il ne convienne pas de faire par raison ; car le Sage dit : « Qui volontiers jure , volontiers se parjure. )j

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