‹ Jean, sire de JoinvilleChapitre 245 sur 467 · CXI. Expédition contre Bélinas · texte numérisé non relu

CXI. Expédition contre Bélinas

569. Le lendemain le roi alla camper devant la cité de Sur, que l'on appelle Tyr dans la Bible. Là le roi appela les riches hommes de l'armée, et leur demanda s'il serait bon qu'il allât prendre la cité de Bélinas avant qu'il allât à Sayette. Nous fûmes tous d'avis qu'il était bon que le roi y envoyât de ses gens ; mais nul ne fut d'avis

5r,S. — 1 A, d'eu!;.

ses cors y alast : àgrant peinne Ten destourba Ton. Acordei fut ainsi, que li cuens d'Eu iroit et mes sires Phelippes de Montfort , li sires de Sur, mes sires Giles li Bruns connestables de France, mes sires Pierres li chamberlains, li maistres dou Temple et ses couvens, li maistres de TOspital et sui frère aussi K

570. Nous nous armâmes à l'anuitier, et venimes un pou après le point dou jour en une pleinne qui est devant la citei que Ton appelé Belinas-, et l'appelle TEscripture ancienne Cezaire Phelippe. En celle citei sourt une fonteinne que l'on appelé Joii?^ ; et enmi les plainnes qui sont devant la citei, sourt une autre très-bele fonteinne qui est appelée Dati. Or est ainsi, que quant cist dui ru de ces dous fonteinnes viennent ensemble, ce appelé Ton le fleuve de Jourdain, là où Diex fu bauptiziez.

571. Par Tacort dou Temple et dou conte d'Eu, de TOspital et des barons dou païs qui là estoient, fu acordei que la bataille le roy (en laquel bataille je estoie lors, pour ce que li roys avoit retenu les quarante chevaliers qui estoient en ma bataille avec li), et mes sires Geffroys de Sergines li preudom aussi , iroient entre le chaste! et la citei ;, et li terrier enterroient en la citei à main senestre , et li Ospitaus à main destre , et li Temples enterroit en la citei la droite voie que nous estiens venu.

572. Nous nous esmeumes lors tant que nous venimes delez la citei, et trouvâmes que li Sarrazin qui estoient en la ville, orent desconfiz les serjans le roy, et chaciés de la ville. Quant je vi ce, je ' ving aus preudomes qui estoient avec le conte d'Eu , et lour dis : a Signour, se vous n'aies là où on nous a commandei, entre la ville « et lechastel, li Sarrazin nous occirront nos gens qui sont entrei « en la ville. » L'alée y estoit si perillouse-, car li lieus là où nous deviens aler estoit si perillous qu'il - y avoit troi paire de murs ses à passer, et lacoste estoit si roite que à peinne s'i pooit tenir chevaus^ et li tertres là où nous deviens aler estoit garniz de Turs à grant foison à cheval.

56g. — 1 A, e/ son couvent et son frère aussj. Je supprime les mots et son couvent, qui manquent dans B, L, M et R; ils font double emploi dans A avec son frère, leçon commune aux trois manuscrits A, B et L, qu'il faut, non supprimer, mais changer en sui frère ; M et R ont

EXPÉDITION CONTRE BÉLINAS. 3l3

qu'il y allât en personne : à grand peine on Ten détourna. Il fut convenu ainsi , que le comte d'Eu irait et monseigneur Philippe de Montfort, le sire de Sur, monseigneur Gilles le Brun, connétable de France, monseigneur Pierre le chambellan, le maître du Temple et son couvent, le maître de l'Hôpital et ses frères aussi.

570. Nous nous armâmesà la tombée de la nuit, et vînmes un peu après le point du Jour en une plaine qui est devant la cité qu'on appelle BéUnas:, et les anciennes Ecritures l'appellent Césarée de Philippe. En cette cité jaillit une fontaine qu'on appelle Jour ; et au milieu des plaines qui sont devant la cité, jaillit une très-belle fontaine qui est appelée Dan. Or, il se trouve ainsi que quand les deux ruisseaux de ces deux fontaines se joignent, cela s'appelle le fleuve du Jourdain, là où Dieu fut baptisé.

571. Par l'accord du Temple et du comte d'Eu , de l'Hôpital et des barons du pays qui étaient là, il fut convenu que le corps de bataille du roi (dans lequel corps j'étais alors, parce que le roi avait retenu avec lui les quarante chevaliers qui étaient en mon corps de bataille) , et monseigneur Geoffroy de Sargines le prud'homme aussi , iraient entre le château et la cité; et que les barons du pays entreraient dans la cité à main gauche, et l'Hôpital à main droite, et que le Temple entrerait dans la cité droit par la voie où nous étions venus.

572. Nous nous mîmes alors en mouvement jusqu'à ce que nous vînmes près de la cité -, et nous trouvâmes que les Sarrasins qui étaient dans la ville, avaient déconfit les sergents du roi, et les avaient chassés de la ville. Quand je vis cela, je vins aux prud'hommes qui étaient avec le comte d'Eu, et leur dis : « Seigneurs, si vous n'allez « où on nous a commandé, entre la ville et le château, les Sarrasins u nous occiront nos gens qui sont entrés dans la ville. » Il était trèspérilleux d'y aller; car le lieu là où nous devions aller était si périlleux qu'il y avait trois paires de murs secs à passer, et la côte était si roide qu'à peine un cheval y pouvait tenir pied-, et le tertre là où nous devions relia était garni de Turcs en grande foison à cheval.

leurs gens d' armes , équivalent de sui frère. Les deux derniers manuscrits omettent ici pur erreur de nommer le maître du Temple, dont ils parlent au Z -l^- 572. — 1 A omette'. — - A, le perilleits car il.

joiNViLLE. — 40

3i4 HISTOIRE DE SAINT LOUIS.

573. Tandis que je parloie à aus, je vi que nostrc serjant à pié deffesoient les murs. Quant je vi ce, je dis à ceus à cui je parloie, que l'on avoit ordenei que la bataille le roy iroit là où li Turc estoient^ et puisque on l'avoit commandei, je iroie. Je m'esdreçai ', je et mi dui chevalier, à ceus qui deflesoient les murs, et vi que uns serjans à cheval cuidoit passer le mur, et li chéi ses chevaus sus le cors. Quant je vi ce, je descendi à pié et pris mon cheval par le frain. Quant li Turc nous virent venir, ainsi comme Diex vout, il nous lessierent la place là où nous deviens aler. De celle place là où li Turc estoient, descendoit une roche taillie en la citei.

574. Quant nous fumes là et li Turc s'en furent parti, li Sarrazin qui estoient en la citei, se desconfirent et lessierent la ville ànostre gent sanz débat. Tandis que je estoie là, li marechaus dou Temple oy dire que je estoie en péril-, si s'en vint là amont, vers moy. Tandis que je estoie là amont, li Alemant qui estoient en la bataille au conte d'Eu vindrent après moy, et quant il virent les Turs à cheval qui s'enfuioient vers le chastel, il s'esmurent pour aler après aus ; et je lour dis : « Signour vous ne faites pas bien •, car nous « soumes là où on nous a commandei , et vous alez outre commande dément. »

575. Li chastiaus qui siet desus la citei a non Subeibe ', et siet bien demie-lieue haut es montaignes de Liban-, et li tertres qui monte ou chastel est peuplez de grosses roches aussi grosses comme huges ''. Quant H Alemant virent que il chassoient à folie, il s'en revindrent ariere. Quant li Sarrazin virent ce, il lour coururent sus à pié, et lour donnoient de sus les roches grans cos de lour maces, et lour arachoient les couvertures de lour chevaus.

576. Quant nostre serjant virent le meschief, qui estoient avec nous, il se commencierent à eftVeer:, et je lour dis que se il s'en

Page 1