‹ Jean, sire de JoinvilleChapitre 257 sur 467 · PELERINAGE DE JOINVILLE A TORTOSE · texte numérisé non relu

PELERINAGE DE JOINVILLE A TORTOSE

CXVIII. Pèlerinage de Joinville; méprise de la reine; pierre merveilleuse.

597. Je priai le roi qu'il me laissât aller en pèlerinage à Notre- Dame de Tortose, là où il y avait un très-grand pèlerinage, parce que c'est le premier autel qui jamais fut fait en Thonneur de la Mère de Dieu sur terre. Et Notre-Dame y faisait de bien grands miracles-, et entre autres il y avait un forcené qui avait le diable au corps. Au moment où ses amis, qui l'avaient amené là, priaient la Mère de Dieu qu'elle lui donnât la santé , l'ennemi, qui était au dedans de lui, leur répondit : « Notre-Dame n'est pas ici, mais elle est en Egypte, « pour aider le roi de France et les chrétiens, qui aujourd'hui abor- « deront à terre, à pied, contre les païens à cheval. »

598. Le jour fut mis en écrit et fut apporté au légat , qui lui-même me le dit de sa propre bouche. Et soyez certain qu'elle nous aida; et elle nous eût plus aidés si nous ne l'eussions offensée , elle et son Fils,' ainsi que je l'ai dit avant.

599. Le roi me donna congé d'aller là , et me dit , après s'être bien consulté, que je lui achetasse cent camelins de diverses couleurs, pour donner aux Cordeliers quand nous viendrions en France. Alors mon cœur se calma; car je pensai bien qu'il n'y demeurerait guère. Quand nous vînmes à Tripoli, mes chevaliers me demandèrent ce que je voulais faire des camelins, priant que je leur disse : « Peut-être, « faisais-je, les ai-je dérobés pour gagner. »

600. Le prince de Tripoli (que Dieu absolve ! ) nous lit aussi grande fête et aussi grand honneur qu'il put; et il eût fait à moi et à mes chevaliers de grands dons, si nous les eussions voulu prendre. Nous ne voulûmes rien prendre, excepté de ses reliques, desquelles j'apportai au roi, avec les camelins que je lui avais achetés.

601. De plus, j'envoyai à madame la reine quatre camelins. Le chevalier qui les lui présenta, les porta entortillés dans une toile blanche. Quand la reine le vit entrer dans la chambre où elle était, elle s'agenouilla devant lui, et le chevalier s'agenouilla à son tour devant

600.— 1 Boémond VI, prince d'Antioche et comte de Tripoli. ( Voy. Q 522.) — - A omet ne. — 3 B et L, s; nous les eussions voullu prendre fors que. ôoi. — 1 A, qui porta

33o HISTOIRE DE SAINT LOUIS.

et la royne li dist : « Levez sus, sire chevaliers; vous ne vous devez a pas agenoillier, qui portés les reliques. » Mais li chevaliers dist : « Dame, ce ne sont pas reliques, ains sont camelin que mes sires u vous envoie. » Quant la royne oy ce , et ses damoiselles , si commencierent à rire, et la roine dist à mon chevalier : «. Dites à vostre « signour que maus jours li soit donnez, quant il m'a fait agenoil- « lier contre ses camelins. »

602. Tandis que li roys estoit à Sayette', li apporta Ton une pierre qui se levoit par escales, la plus merveilleuse dou monde-, car quant Ton levoit une escale , Ton trouvoit entre les dous pierres la forme d'un poisson de mer. De pierre estoit li poissons;, mais il ne failloit rien en sa fourme, ne yex, ne areste, ne colour, ne autre chose que il ne fust autreteix comme s'il fust vis. Li rois me donna une pierre, et trouvai '" une tanche dedans, de brune colour, et de tel '^ façon comme tanche doit estre.

603. A Sayette vindrent les nouvelles au roy que sa mère estoit morte •. Si grant duel en mena, que de dous jours on ne pot onques parler à li. Après ce, m'envoia querre par un vallet de sa chambre. Quant je ving devant li en sa chambre, là où il estoit touz seux, et il me vit, il'- estandi ses bras et me dist : « A! seneschaus, j'ai parce due ma mère ! w

604. — « Sire, je ne m'en merveil pas, fis-je, que à mourir avoit- « elle; mais je me merveil que vous, qui estes uns saiges hom, avez « menei si grant duel ; car vous savez que li Saiges dit , que mesaise « que li om ait ou cuer, ne li doit parer ou visaige ; car cil qui le fait, « en fait liez ses ennemis et en mesaise ses amis. » Moût de biaus servises en fist faire outre mer ; et après il envola en France un sommier chargié de lettres de prières aus esglises , pour ce que il priassent pour li.

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