‹ Jean, sire de JoinvilleChapitre 259 sur 467 · LA REINE BLANCHE ET LA REINE MARGUERITE · texte numérisé non relu

LA REINE BLANCHE ET LA REINE MARGUERITE

femme, me vint dire que la reine montrait un très-grand deuil, et me pria que j'allasse vers elle pour la réconforter. Et quand je vins Là, je trouvai qu'elle pleurait, et je lui dis qu'il disait vrai celui qui dit que Ton ne doit pas croire les femmes : « Car c'était la femme « que vous haïssez le plus qui est morte , et vous en montrez un tel <( deuil ! » Et elle me dit que ce n'était pas pour la reine qu'elle pleurait, mais pour la peine que le roi avait du deuil qu'il montrait, et pour sa fille (qui depuis fut reine de Navarre), qui était demeurée en la garde des hommes.

606. Les duretés que la reine Blanche fit à la reine Marguerite furent telles, que la reine Blanche ne voulait pas souffrir, autant qu'elle le pouvait, que son fils fut en compagnie de sa femme, si ce n'est le soir quand il allait coucher avec elle. L'hôtel là où il plaisait le plus de demeurer, pour le roi et la reine , c'était à Pontoise, parce que la chambre du roi était au-dessus, et la chambre de la reine au-dessous.

607. Et ils avaient accordé leurs affaires ainsi, qu'ils tenaient leur parlement en un escalier à vis qui descendait d'une chambre en l'autre. Et ils avaient leurs affaires arrangées ainsi, que quand les huissiers voyaient venir la reine en la chambre du roi son fils , ils frappaient la porte de leurs verges, et le roi s'en venait courant en sa chambre, pour que sa mère l'y trouvât; et ainsi faisaient à leur tour les huissiers de la chambre de la reine Marguerite quand la reine Blanche y venait, pour qu'elle y trouvât la reine Marguerite.

608. Une fois le roi était auprès de la reine sa femme, et elle était en grand péril de mort, parce qu'elle était blessée d'un enfant qu'elle avait eu. La reine Blanche vint là, et prit son fils par la main, et lui dit : « Venez-vous-en, vous ne faites rien ici. » Quand la reine Marguerite vit que la mère emmenait le roi , elle s'écria : « Hélas ! vous ne me laisserez voir mon seigneur ni morte ni vive. » Et alors elle se pâma, et l'on pensa qu'elle était morte-, et le roi, qui pensa qu'elle se mourait, revint; et à grand'peine on la remit en état.

(307. — 1 A, 7ie l'i troiivasl ; L, affin que sa mère ne le trouvast ; B, de paoïir que. J'ai conservé la leçon de A en supprimant la négation ne, qui contrarie le sens évident de la phrase.

609. En ce point que la cités de Saycte estoit jà presque toute fermée, li roy fist faire plusours processions en Tost, et en la fin des processions fesoit prier li legas que Diex ordenast la besoigne le roy à sa volontei *, par quoy li roys en feist le meillourau grei Dieu, ou de râler en France, ou de demourer là.

610. Après ce que les processions furent faites, li roys m'apela là où je me séoie avec les riches homes dou pays, de là en un prael, et me fit le dos tourner vers aus. Lors me dist li legas : « Seneschaus, « li roys se loe moût de vostre servise, et moût volentiers vous (( pourchaceroit vostre profit et vostre honnour; et pour vostre cuer, « me dist-il, mettre à aise ', me dist-il que je vous deisse que il a ati- « rie sa besoingne pour aler en France à ceste Pasque qui vient ~. » Et je li respondi : « Diex Ten lait faire sa volentei ! »

611. Lors se leva li legas et me dist ' que je le convolasse jusques à son hostel*, ce que je feis -. Lors s''enclost en sa garderobe, entre li et moy sanz plus , et me mist mes dous mains entre les seues, et commensa à plorer moût durement*, et quant il pot parler, si me dist : « Seneschaus, je suis moût liés, si en rent grâces à Dieu , de ce « que li roys, vous et ^ li autre pèlerin eschapent dou grant péril là « où vous avez estei en celle terre. Et moût sui à mesaise de cuer « de ce que il me convenra lessier vos saintes compaingnies, et aler « à la court de Rome, entre celle desloial gent qui y sont.

G 12. « Mais je vous dirai que je pens à faire : je pens encore à « faire tant que je demeure un an après vous -, et bé à despendre touz (( mes deniers à fermer le fors-bourc d'Acre, si que je lour mouster- « rai tout cler que je ne report ' point d'argent:, si ne me courront « mie à la main. »

61 3. Je recordoie une foiz au légat dous péchiez que uns miens prestres m'avoit recordez; et il me respondi en tel manière : « Nulz « ne sait tant de desloiaus péchiez que Ton fait en Acre, comme je

609. — 1 B et L, faisait prier le légat pour les affaires du roy à sa volunté.

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