‹ Jean, sire de JoinvilleChapitre 371 sur 467 · SUR LE POUVOIR ROYAL · texte numérisé non relu

SUR LE POUVOIR ROYAL

serait pas élevée, si la peine eût été prescrite par une ordonnance antérieure. Il est vrai que dans un autre passage le Confesseur raconte que ce supplice fut infligé plus d'une fois ; mais il en dit autant, et sans plus de raison, des boyaux de bétes pleins d'ordure pendus au cou des blasphémateurs : en tout cas il n'allègue pas que ces peines fussent énoncées dans l'ordonnance de saint Louis contre les blasphémateurs, et il affirme dans ce passage comme dans l'autre e^ue la peine du fer chaud fut prononcée par le roi contre l'avis de son conseil '.

Ce que je dis du pouvoir souverain du roi en matière judiciaire est confirmé par un mandement qui est précisément relatif à l'exécution d'une ordonnance de saint Louis contre les blasphém.ateurs. Cette ordonnance rendue avec le consentement des barons, parce qu'elle devait s'exécuter même en dehors du domaine royal , prononçait principalement des peines pécuniaires depuis cinq sous jusqu'à quarante livres parisis. Or dans le mandement par lequel saint Louis enjoignait de la mettre à exécution, il se réservait de sévir contre les plus grands coupables, et à cet effet il voulait que ses baillis, après leur avoir infligé le maximum de la peine, les retinssent en prison jusqu'à ce qu'il eût prononcé sur leur sort. Il y avait donc, en dehors de la pénalité prévue par l'ordonnance, des châtiments extraordinaires que le roi seul pouvait infliger, en vertu de son pouvoir souverain. Tel fut, de l'avis du docte Tillemont -, le supplice du fer chaud infligé à un bourgeois de Paris.

On aurait une idée peu exacte de la manière dont s'exerçait le pouvoir souverain, si l'on oubliait ces enquêtes administratives que saint Louis, dans ses Enseignements, recommanda comme un devoir essentiel de la royauté (§753), et que lui-même avait fait poursuivre avec autant de scrupule que de persévérance ■'. Il existe encore au Trésor des Chartes de nombreux fragments des registres tenus par les enquêteurs, qui avaient mission de recueillir toutes les plaintes et de les consigner dans leurs procèsverbaux. Un de ces actes, daté de l'an 1247 après Pâques, fait connaître l'étendue de leurs attributions en disant que de par le roi ils s'enquéraient des injustices commises, soit par le roi lui-même, soit par les baillis, les prévôts ou les sergents du roi ''. Un autre procès-verbal, du mois d'août 1 246, montre que ces enquêtes devaient retourner au roi qui les avait pres-

1 Hist.de France, t. XX, p. 68 et 69. — 2 Vie de saint Louis, tome IV, p. 35o et 35 1. — 3 Mon savant ami M. Léopold Delisle publiera des extraits de ces enquêtes dans le Recueil des Historiens de France. — ^ Qui ex parte domini régis inquirebant de injuriis factis, sive ab ipso rege, sive a baillivis, praepositis seu servientibus ejusdem régis.

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crites : « Si nous avons écrit tous ces détails, c'est pour que Finjus- « tice des prévôts, et aussi l'impuissance des pauvres à poursuivre leur « droit devant les prévôts, soient manifestement connues du roi '. » C'est à l'aide de ce contrôle efficace que saint Louis put satisfaire aux scrupules de sa conscience, en travaillant sans cesse à réparer ses torts et ceux de ses agents.

En résumé, mieux que tout autre prince il a réussi à remplir dignement les devoirs de la royauté et à mériter l'amour de son peuple. Faut-il en conclure que le meilleur gouvernement soit celui d'un roi absolu qui se soumet au contrôle des enquêtes administratives? Non, car un tel gouvernement est bien inférieur en théorie à plusieurs de nos constitutions modernes. S'il a produit en fait d'excellents résultats, c'est que le roi comme le peuple obéissaient à une loi supérieure, et que se sentant sous la main de Dieu ils songeaient plus à leurs devoirs qu'à leurs droits. Aujourd'hui les plus savantes constitutions fonctionnent mal, parce que nous songeons plus à nos droits qu'à nos devoirs.

Quoique cette royauté absolue ait obtenu dans la personne de saint Louis un respect si profond , on ne voit pas qu'elle s'entourât d'une étiquette bien sévère. 11 n'y avait pas d'huissiers pour arrêter les gens qui arrivaient à lui, alors qu'au pied de son lit, ou dans son jardin de Paris, ou dans le bois de Vincennes à l'ombre d'un chêne, il s'asseyait pour rendre la justice : ses conseillers étaient assis autour de lui, et les plaideurs ne se tenaient debout qu'au moment où on les appelait pour être jugés (§ Sg). Si le prévôt de l'Hôpital l'aborda sur le champ de bataille de Mansourah en lui baisant la main (§ 244), il semble que ce soit plutôt en signe d'affection que pour se conformer à un cérémonial dont on ne retrouve pas trace ailleurs. C'est ainsi que Joinville s'agenouilla un jour aux pieds du roi, qui le releva aussitôt et le fit asseoir avant de commencer la conversation (§ 440). Quand saint Louis souffrit que Joinville le portât dans ses bras de l'hôtel du comte d'Auxerre aux Cordeliers , il se résigna comme malade à recevoir un service qu'il n'aurait pas réclamé comme roi (§ ySy). Le titre de sire, qu'on lui accordait dans la conversation (§ 26, etc.) était une politesse observée à l'égard des prélats (§ 46), et entre chevaliers (§ 91); le roi lui-même l'employait en s'adressant à Jean de Valeri (§ 168), ou même à un simple clerc (§ 1 18), et le comte de Champagne l'accouplait par plaisanterie au mot vilain (§ 91).

1 Haec autem ita difuse scripsimus ut injuria praepositorum , et etiam quod pauperes jus suum prosequi non possunt coram praepositis, dnmino régi manifestetur.

Le mot signour, pluriel de sire , répondait en bien des cas à notre expression messieurs^ et de même que Joinville s'en servait avec des sergents (§ 576), saint Louis l'appliquait indifféremment aux membres de son conseil (§ 436) ou à de simples marins (§ i5). Il paraît qu'au temps de Louis le Hutin la mode avait changé, puisque Joinville s'excuse de l'avoir appelé son bon seigneur comme il en avait usé avec les rois précédents (§856).

Il est évident que saint Louis ne tenait ni à ces formes de langage ni à d'autres conventions du même genre : la source du respect qu'il imposait était dans sa dignité de roi et de chrétien, que ne pouvaient faire oublier, même dans l'intimité, la modestie de son costume et la simplicité de ses manières. Un jour qu'assis sur une marche de son oratoire il disait à son fils et à son gendre de prendre place tout près de lui, ils n'osèrent lui obéir de peur de lui manquer de respect ; ce fut Joinville qui a leur défaut s'assit près du roi , « si près, dit-il, que ma robe touchait à « la sienne (§ 3 7). » C'est ainsi que saint Louis avait voulu rapprocher de lui jusqu'aux plus humbles de ses sujets, apaisant les différends, écoutant les plaintes, consolant les douleurs, touchant les plaies pour les guérir, montrant en un mot que son dévouement était sans borne comme son pouvoir.

jomrae j'ai marqué plusieurs fois en note l'évaluation de sommes exprimées en livres tournois ou en livres parisis, je vais essayer d'exposer en peu de mots sur quelles données reposent ces calculs.

Les espèces frappées sous le règne de saint Louis étaient en billon , en argent ou en or. Les pièces de billon avaient cours pour un denier ou une fraction de denier. Il y avait 240 deniers à la livre, à raison de 12 deniers pour un sou. Une livre tournois payée en 240 deniers de billon aurait eu une valeur intrinsèque de 17 fr. 59 c. 187. Mais je ne crois pas qu'il faille tenir compte de cet élément pour déterminer la valeur intrinsèque de la livre tournois, par ce que ces deniers, servant uniquement à payer les petites sommes ou à former les appoints, remplissaient un office analogue à notre monnaie de cuivre , qui représenterait fort inexactement la valeur de notre franc.

Le gros tournois d'argent est au contraire une base essentielle du système monétaire de saint Louis. Il avait cours pour un sou tournois , et valait intrinsèquement 89 c. 244, ce qui donne pour la livre tournois une valeur égale à 17 fr. 84 c. 874 de notre monnaie d'argent. Le demigros tournois était fabriqué dans les mêmes conditions, et conduit au même résultat.

Quant à l'agnel d'or, il fournit pour les calculs une base toute différente. Il avait cours pour 1 2 sous 6 deniers tournois, et valait intrinsèquement i4fr. 17 c. 432, en sorte qu'une livre tournois déduite de cet élément aurait une valeur intrinsèque égale à 22 fr. 67 c. 891 de notre monnaie d'or. Cette différence s'explique par la circonstance que sous le règne de saint Louis l'or valait un poids d'argent douze fois et deux dixièmes de fois plus fort, tandis qu'aujourd'hui il est considéré dans notre système monétaire comme valant un poids d'argent quinze fois et demie plus fort.

Entre deux évaluations si différentes, laquelle faut-il choisir ? Est-ce la livre déduite du gros tournois, ou celle qui se déduit de l'agnel d'or? Sera-ce tantôt l'une , tantôt l'autre, suivant qu'il s'agira d'une somme payée en espèces d'argent ou en espèces d'or? Mais que faire quand on ignorera si la somme dont il s'agit devait être payée en or plutôt qu'en argent? Cette dernière hypothèse, qui est peut-être la plus fréquente, est une des raisons qui mènent à prendre une moyenne entre la livre tournois des espèces d'argent et celle des espèces d'or. On trouve alors que la livre tournois sous le règne de saint Louis avait une valeur intrinsèque de 20 fr. 26 c. 382. C'est sur cette base que reposent les évaluations que j'ai indiquées pour la monnaie tournois. Quant à la livre parisis, on en détermine sans difficulté la valeur une fois qu'on est d'accord sur celle de la livre tournois, qui en représentait les quatre cinquièmes.

En résumé, quand on admet l'hypothèse que je viens d'exposer, c'està-dire quand on prend pour valeur intrinsèque de la monnaie tournois la moyenne des résultats qui se déduisent , d'une part, du gros tournois d'argent, de l'autre de l'agnel d'or, on est conduit aux résultats suivants pour le règne de saint Louis :

Denier tournois. ... o fr. 8 c. 443

Sou tournois i 01 319

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