‹ Jean, sire de JoinvilleChapitre 408 sur 467 · DES SCEAUX · texte numérisé non relu

DES SCEAUX

être ni majeur ni chevalier. En effet, Joinville lui-même rapporte qu'en 1242 il n'avait pas encore vêtu le haubert (§ io3);maisà défaut de la légende delà face principale, qui est détruite, celle du contre-sceau prouve qu'il prenait dès 1239 le titre de sénéchal de Champagne : S (seel) JEH (Jehans) SIRES DE JOIGVILE (Joingvile) SENESCHAVS DE CHAMP (Champaigne). Trois lettres de cette légende se présentent à l'envers le c de seneschaus, celui de Champaigne, et Y s initiale qu'il faut traduire par^ce/ ou seaus, suivant qu'on veut considérer ce premier mot comme un régime ou comme un sujet. Quant au nom abrégé Jeh., il faut admettre qu'il représente Jehans au sujet, puisque sires et seneschaus sont aussi des sujets.

Le second sceau de Joinville est encore plus altéré que le premier. Du Cange l'avait fait graver, d'après une empreinte mieux conservée, dans son Histoire de saint Louis, en tète de la généalogie de la maison de Joinville. Le graveur avait introduit dans la légende principale le barbarisme senescalle, que le fragment conservé à la Bibliothèque nationale autorise à corriger : S. (sigiUum) JOHANNIS DOMINI JOINVILLE SENES- CALLI CAMPANIE '. Quant à la légende du revers, elle ne soulève aucune objection : SECRETUM DNI (domini) JOINVILLE =. L'empreinte reproduite ici (n" 6) appartenait, avec l'acte de i255 auquel elle est suspendue, à M. Friry amateur éclairé de Remiremont, qui en a fait don à la Bibliothèque nationale en 1860 ; celle que Du Cange a publiée était attachée à un acte de i256, et laissait voir les trois broies avec le lion issant en chef qui constituent les armoiries de Joinville. Les traces qui subsistent sur l'empreinte donnée par M. Friry ne s'accordent pas avec la gravure publiée par Du Cange, et pourraient tout aussi bien convenir à un loup qu'à un lion ; mais il n'est pas douteux que sur les deux miniatures du manuscrit A l'intention de l'artiste a été de représenter un lion.

Plus d'un lecteur aura remarqué que les sceaux dont il vient d'être question se composent chacun d'une empreinte principale , et d'une autre de moindre grandeur, qui était appliquée au revers de la première et qui faisait corps avec elle. Le type avec lequel on produisait l'empreinte accessoire, étant t,lus petit et moins lourd, pouvait être porté habituellement par la personne à qui il appartenait, au lieu d'être confié au gardien du sceau principal. C'était donc un moyen efîicace pour prévenir les abus

1 I. Sceau de Jein seigneur de Joinville sénéchal de Champagne. « — 2 „ Secret du seigneur de Joinville. "

de confiance. Je ne prétends pas qu'un roi et une reine pussent s'astreindre à exercer par eux-mêmes un tel contrôle , mais un seigneur du rang de Joinville pouvait sans inconvénient contracter l'habitude d'être présent quand on scellait ses actes, et de ne confier à personne le type qui servait à parfaire cette opération.

Un autre motif avait rendu habituelle au treizième siècle l'addition des empreintes accessoires , autrement dit des contresceaux , au revers des empreintes principales. L'expérience avait prouvé qu'une empreinte unique pouvait être détachée frauduleusement d'un acte et rattachée à un acte faux sans subir d'altération; on résolut donc d'arrêter ces fraudes par l'apposition d'une contre-empreinte , qui empêchait qu'on ne pût ramollir la cire au feu du côté opposé à l'empreinte principale. L'usage avait prévalu depuis le commencement du douzième siècle de ne plus appliquer la cire sur le parchemin , mais de la suspendre à des attaches de chanvre, de cuir ou de soie , qui ne pouvaient être séparées de l'acte une fois qu'enveloppées de la cire encore chaude elles y avaient été comme incorporées par la pression du type. Convenablement aplatie sur les attaches qu'elle emprisonnait , la cire offrait deux surfaces à peu près parallèles qui étaient susceptibles chacune de recevoir une empreinte différente et de se protéger réciproquement. Cette garantie devenait tout à fait efficace quand l'épaisseur de la cire était réduite au strict nécessaire, parce qu'il eût été impossible de la séparer en deux tranches sans endommager au moins l'une des deux empreintes.

Le contre-sceau pouvait n'avoir pas de légende, ou n'avoir qu'une légende anonyme , parce que la légende de l'empreinte principale à laquelle il était lié faisait connaître la personne à qui il appartenait; il pouvait encore , tout en nommant cette personne , ne pas la désigner d'une manière suffisante. Mais on employait aussi comme contre-sceaux des types dont la légende était par elle-même assez explicite, et qui au besoin pouvaient servir de garantie à certains actes, notamment à ceux qui ne statuaient que pour un temps limité sur des objets d'une importance secondaire. Il arrivait aussi qu'on les employait provisoirement, à la condition de délivrer un nouvel acte, garanti par l'apposition du sceau principal.. , -^

Au revers du sceau de saint Louis on ne voit qu'une élégante fîei de lis, de grande dimension, qui occupe tout l'ovale du contre-sceau -ille est de celles qu'on dit épanouies parce qu'elle est ornée de deux ap indices terminés en trèfles qui naissent du corps de la fleur. C'est l'éc de France ancien, semé de fleurs de lis sans nombre, qui forme [q revendu

NOTES EXPLICATIVES DES CARTES. SSy

de notre réserve à l'égard de Passepoulein , lieu que nous connaissons seulement par le récit de Joinville et qui devait être situé sur le chemin d'Acre à Tyr, à une distance à peu près égale de chacune de ces deux villes et à la portée d'un cours d'eau : un point de doute à la suite du nom indiquera que l'emplacement assigné à ce lieu par notre carte n'offre pas le caractère d'une certitude absolue.

Une difficulté plus grave s'est présentée lorsqu'il a fallu interpréter sur la carte ce que Joinville rapporte des bouches du Nil. Notre historien , a l'exemple de divers auteurs chrétiens du moyen âge , ne compte que quatre branches du Nil. L'une d'elles, dit-il, aboutit à Damiette, une autre à Alexandrie, la troisième à Tenis et la quatrième à Rexi. Il ne peut y avoir aucun doute sur l'identité des deux premières branches et l'on doit voir dans la branche de Tenis un des bras orientaux du Nil , Tenis [Tapnis, Tafnis, Tampnis chez Guillaume de Tyr ; Thanis chez Jacques de Vitry) étant le nom donné par les chrétiens de Palestine à l'ancienne Tenessiis, ville construite dans une île du lac Menzaleh; cette ville, actuellement ruinée , jouissait encore alors d'une assez grande notoriété pour que le lac fût désigné sous le nom de « lac de Tenis » dans un traité de la puissance du sultan d'Egypte composé en 1273 par l'ordre du grand maître de l'Hôpital '. Le nom de Rexi, si l'on tient compte uniquement du récit de Joinville, devrait être placé à l'extrémité de ce bras du Nil, qui, se détachant de celui de Damiette à Mansourah, est désigné par les Arabes sous le nom d'Aschmoun-Thenah; mais cette position est en désaccord avec ce que nous en apprennent les autres écrivains chrétiens. En effet, Rexi est nommée au XIP siècle, par Guillaume de Tyr, Ressith -; au XI 11" siècle, par l'auteur du traité de la puissance du sultan

tcrcnt k-s lieux saints. Bien au contraire, on la lit dans quelques-uns de leurs re'cits {Relation des voyiiges Je Sœwidf à Jérusalem et en Terre-Sainte pendant les années 1102 et iio3 [publié par M. d'Avezac], p. Sg). Il est bon d'observer que Chateaubriand en a montré l'inanité dans son Itinéraire de Paris à Jérusalem.

1 Ce traité, dont nous devons l'indication à notre collègue et ami, M. Paul VioUet , se trouve transcrit dans le manuscrit E 1 28 (folios 143 recto et suivants) de la bibliothèque de Sainte-Geneviève. Nous croyons intéressant de reproduire ici, en raison du rapport intime qu'il oflfre avec le récit de Joinville, le passage où il est question du « lac de Tenis » : « De Damiete dusques au gué (. du bras du flum , là où le conte d'Artois passa : IIIl liues. Lequel bras du llum va au mares .. d'une ville qui est appelléc Semon et le dit mares est joignant au lach de Thenis, et si a I pont .( de fust par dessus le dit bras, et nulz ne puet issir de Damiete pour passer le pont se il n'a .< la bulle du baillif au bras; et brisent ce pont quant il sentent que grant ost de crestiens vient « à eulz » (folio 14.4 verso).

2 L. XIX, c. 23 et 27.

d'Egypte, le Ressid ' et quelquefois le Resis et le Resib '; au XIV'' siècle, par Marino Sanudo , Raxetum ^ Chacun de ces auteurs en fait une ville de l'Egypte occidentale située non loin d'Alexandrie, à l'embouchure d'une des branches du Nil, ce qui permet d'y reconnaître Rosette, malgré l'ignorance géographique dont Guillaume de Tyr et son traducteur font preuve'. Rosette s'élève, comme Damiette, à l'embouchure d'une des deux branches principales du Nil et cette situation rappelait nécessairement son nom à la pensée de ceux qui avaient à parler des différents bras du fleuve égyptien. Aussi est-ce à Rosette que nous avons placé Rexi en supposant que le demi-siècle qui s'était écoulé entre la croisade et la rédaction de {"Histoire de saint Louis avait produit dans l'esprit de l'auteur une certaine confusion quant à la topographie de l'Egypte •', et lui faisait attribuer le nom de « flum de Rexi » à TAschmoun-Thenah , qu'il avait sans doute entendu désigner comme le bras de Tenis en raison de sa direction vers cette ville ". Mais hàtons-nous d'ajouter, pour rendre justice au sire de Joinville, que ses souvenirs topographiques en ce qui touche à la Palestine sont d'une remarquable exactitude.

1 Manuscrit E 1 28 de la biblioth. de Sainte-Geneviève (f''M45 v", 146 r" et v" 147 r"et iSy V),

- Ibid. (folio 145 recto et verso).

■i II Et habet hoc flumen quatuor ramos magnos : ... quartus Raxeti, qui est versus Alexan- <' driam. » (1. I, pars I, c. VI.)

^ Guillaume de Tyr se trompe en plaçant Rcssith tout près d'Alexandrie, non loin de la boucle héracle'otique ou canopique. Suivant lui, Ressith occupait l'emplacement de Canopc ( I Hodie locus a quo denominatur ostium illi conterminum civitati [Alexandria'], deletis antiquis Il nominibus Ressith appellatur ")> mais ses indications conviennent seulement à Aboukir. Le traducteur de Guillaume de Tyr, prenant le « locus a quo denominatur ostium » pour Alexandrie, considère cette ville comme le Canope des anciens et \t Ressith du temps dts croisés (« Ele seult estre appelée Canopicum; ore a non Resith «}.

5 On trouve une autre preuve de cette confusion dans les souvenirs de Joinville lorsqu'il place Sormesac (aujourd'hui Sharmesah) « sur le fluni de Rexi » : ce lieu est situé, en effet, sur la rive gauche du bras de Damiette, à dix kilomètres environ de l'Aschmoun-Thenah (voyez la feuille 35 de la Carte topographiqne de l'Egypte levée pendant l'expédition de l'armée Française: Sharmesah y est écrit Châramsâh).

*• L'Aschmoun-Thenah est effectivement désigné sous le nom de " fleuve de Thanis » dans une relation manuscrite des croisades citée par Michaud (Histoire des croisades, 4"= édition, tome IV, p. 273, n. 1). Il n'est cependant pas inutile de remarquer que ni Guillaume de Tyr ni Marino Sanudo n'ont compté, et avec raison, l'Aschmoun-Thenah parmi les quatre prmcipales branches du Nil. Ces deux auteurs connaissent bien, à l'est de Damiette, un bras du Nil auquel ils attachent le nom de Tenis, mais ce bras n'est pas différent de l'ancien bras pélusiaque.

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