CARTE DE I.A FRANCE FEODALE
Le projet de joindre au récit de Joinville une carte de la France au temps de saint Louis était moins facile à exécuter qu'il ne le semble tout d'abord. Une carte de la France féodale devrait être, en effet, le résumé de travaux exécutés pour chacune de nos provinces, d'après des documents la plupart manuscrits et dispersés dans divers dépôts d'archives; mais jusqu'ici ces travaux n'ont pas été tentés d'une manière sérieuse. Nous nous sommes néanmoins mis résolument à l'œuvre , sans même pouvoir nous inspirer d'une tentative analogue pour un des siècles capétiens; car on comprend que nous ne tenions pas compte des pauvres atlas historiques publiés au XVI II" et au XIX" siècles, atlas n'ayant, du reste, aucune prétention scientifique'.
Il fallait, pour donner quelque précision à notre carte, représenter la France à une année déterminée du règne de saint Louis et il nous a paru que cette année devait être i25q, date à laquelle Louis IX, par la ratification du traité d'Ahbeville, conclu l'année précédente avec l'Angleterre, consolida une grande partie des conquêtes de Philippe- Auguste au moyen de quelques restitutions, et fit rentrer sous sa suzeraineté le duché de Guvenne pour lequel aucun hommage n'avait été rendu depuis le commencement du siècle. Cette date est d'autant plus convenable qu'en i258 le roi de France avait signé avec le roi d'Aragon le traité de Corbeil, par lequel les deux souverains, abandonnant l'un ses prétentions sur les fiefs de la Catalogne et du Roussillon, l'autre les siennes sur les contrées soumises avant la guerre des Albigeois à la domination du
1 Si l'on compare les cartes du règne de saint Louis que renferment ces atlas avec la nôtre, on restera convaincu que leurs auteurs étaient loin d'avoir des notions exactes sur les grandes lignes de la géographie féodale de notre pays. Quant à l'atlas historique, publié en Allemagne par K. Spruner, il renferme deux cartes seulement pour le moyen âge capétien; l'une représente la France et le royaume d'Arles jusqu'en i iSo ; l'autre les mêmes pays de 1 180 à 1460. Un inconvénient de ces cartes est de figurer ensemble des groupes féodaux qui n'ont pas coexisté. De plus, l'msuffisance de notions d'histoire provinciale française a fait commettre au savant géographe allemand plus d'une grave inexactitude; ainsi, par exemple, la carte du XII« siècle étend le comté de Soissons jusqu'à la limite méridionale du diocèse de même nom et sur une partie de celui de Châlons ; de sorte que plusieurs importantes et anciennes châtellenies du comte de Champagne (Oulchy, Château-Thierry, Vertus) sont comprises dans ce fief. On a voulu dans cette même carte mentionner et délimiter certaines seigneuries bien peu connues , telles par exemple que celle de Broyés (Marne) dont le nom a sans doute été révélé à Spruner par l'Histoire généalogique de la maison de Broyés, de Duchesne, et on a reculé sa limite méridionale au moins de huit lieues de façon à y comprendre l'abbaye du Paraclet et implicitement la plus grande partie des châtellenies de Sézanne, Chantemerle et Pont-sur-Seine, unies dès lors au comté de Champagne.
5bO ECLAIRCISSEMENTS.
comte de Toulouse , avaient fixé pour plus de trois siècles la limite commune de leurs États. C'est donc la carte de France, telle que la fit la politique de saint Louis, que nous offrons aux lecteurs tie Joinville.
Nous nous sommes imposé l'obligation de tracer aussi exactement que possible les limites du royaume, tâche délicate dont les plus graves difficultés seront exposées au premier paragraphe de cette note, et de figurer sur la carte tous les duchés ou comtés compris dans ces limites. Nous avons dû joindre à ces Etats certaines vicomtes d'outre Loire dont les titulaires avaient une grande puissance territoriale (vicomtes de Béarn, de Limoges, de Lomagne, de Narbonne, de Soûle, de Turenne, etc. ) , plusieurs fiefs qui , tout en étant simplement qualifiés de seigneuries, avaient une importance et quelquefois une étendue considérable (seigneuries de Beaujeu, de Bourbon, de Castres, de Coucy, de l'Isleen-Jourdain, de Mirepoix, de Montpellier et du Perche-Gouet), quelques groupes de seigneuries moins importantes enclavés dans de grands fiefs dont ils étaient indépendants (on trouve de ces groupes dans le Limousin, le Périgord , le Vivarais et le Ponthieu), enfin quelques seigneuries isolées, relevant de même directement du roi et qu'il fallait distinguer des grands fiefs voisins (seigneuries de'Gourdon, d'Hautefort et de Montbonnet). Une ligne coloriée devait, dans notre opinion, servir de limite aux fiefs mouvant immédiatement de la couronne, tandis qu'un pointillé de même couleur séparerait les arrière-fiefs du fief dominant ; mais une difficulté des plus graves ne tarda pas à se présenter pour la distinction des fiefs et des arrière-fiefs.
Nos lecteurs n'ignorent pas, en effet, que plus d'un des puissants vassaux de la couronne relevait aussi en même temps d'autres grands seigneurs laïques ou ecclésiastiques pour certaines parties de ses États. Ainsi, le comte de Champagne ne paraît avoir été vassal direct du roi que pour une faible partie de ses fiefs champenois ; caril rendait hommage à l'archevêque de Reims pour la plupart de ses possessions des diocèses de Reims et de Châlons, à l'évêque de Langres pour les riches domaines qu'il tenait dans cet évêché, à l'archevêque de Sens pour les châteaux de Montereau et de Bray, au duc de Bourgogne pour quelques fiefs, parmi lesquels se trouvait peut-être Troyes, la tête même du comté de Champagne, et à d'autres encore '. Si l'on traçait les limites des groupes féodaux en ne tenant compte tout d'abord que des vassaux immédiats de la
1 D'Arbois de Jubainville, Histoire des ducs et des comtes de Champagne, t. IV, p. 884-888, et t. VII, p. 57-62 de l'Introduction.
couronne , on arriverait ainsi à donner aux États des prélats de Reims et de Langres une importance qu'ils n'avaient pas , et on réduirait à un rang très-inférieur le puissant comté de Champagne ; mais on ne saurait songer sérieusement à une telle combinaison, d'autant plus que les actes d'hommages du XI I*^ et du XII I^ siècles désignent assez rarement les fiefs pour lesquels l'hommage est dû. Nous avons donc décidé que, dans les cas analogues, il importait de représenter les individualités géographiques dont l'importance politique n'est niée par personne. En agissant ainsi , nous avons été amené à isoler complètement de leurs suzerains certains fiefs relevant en même temps de plusieurs seigneurs (voyez par exemple le comté de Roucy). Quant, au contraire, un fief secondaire relevait presqu'entièrement d'un État féodal plus important, nous l'avons indiqué comme une dépendance de celui-ci en ne l'en séparant que par une ligne de points rouges.
Afin de rendre plus sensibles certains faits intéressants au point de vue historique, on a employé en teintes plates les deux couleurs, rose et jaune. Le rose indique le domaine royal, qui formait alors quatre groupes principaux. La même teinte a été employée, mais en lisérés seulement, pour servir de cadre aux comtés d'Artois, de Poitiers et d'Anjou , légués par le roi Louis VIII à ses trois fils puinés ; ce liséré, indiquant ainsi les pays récemment détachés de la couronne, a également servi à distinguer du duché de Guyenne tel qu'il était avant 1259 les territoires cédés par saint Louis à Henri III. La couleur jaune a été réservée à l'ensemble des fiefs tenus par le roi d'Angleterre.
Nous n'avons mentionné sur notre carte, sauf de très-rares exceptions, que des cités ou des chefs-lieux de châtellenies ou prévôtés ; on en a indiqué près de i, 100 pour le royaume seulement. Nous avons cherché à distinguer, bien que cela ne fût pas toujours très-facile, les châteaux appartenant au haut seigneur de l'État, où ils étaient compris, de ceux qui étaient tenus en fief par des seigneurs particuliers. Les signes indicatifs de l'emplacement de ces localités sont noirs pour les premières, et rouges pour les secondes.
Ces explications données, il nous reste à offrir des observations de détails sur les limites du royaume de France et sur chacun des groupes féodaux, au nombre de plus de quatre-vingt-dix, représentés sur la carte.