PREFACE. IX
berté d'allure qui lui permettait, en recourbant à certaines combinaisons de la construction latine , d^ obéir avec plus de souplesse à r action de la pensée. Je ne prétends pas pourtant que ni l'Académie ni Buffon aient pu croire que ces définitions seraient appliquées à Joinville. Buffon d ailleurs a condamné implicitement une telle application quand il a dit , dans le même discours, « que ceux (( qui écrivent comme ils parlent, quoiqu'ils parlent très-bien, K écrivent mal ». A son avis, « ce n'est que dans les siècles éclairés « que l'on a bien écrit et bien parlé : la véritable éloquence sup- « pose l'exercice du génie et la culture de l'esprit ». Or je n hésite pas à reconnaître que Joinville a écrit comme il parlait , et qu'il n avait point exercé son génie ou cultivé son esprit pour apprendre à bien parler. Son style nest donc pas de ceux que prépare une longue culture, et qui fleurit seulement dans les siècles éclairés. Néanmoins il a un style , puisqu'il a une manière à lui d'exprimer ses pensées, et la manière la plus originale qu'on puisse imaginer. J'accorderai volontiei^s que ce style atteste souvent l'inexpérience de l'auteur, mais je prétends aussi qu'on y voit briller le reflet de ses rares qualités. Ah! sans doute Joinville n'est pas un orateur qui ait exercé son génie à l'art de la véritable éloquence; mais il a le don de sentir si vivement et de rendre si bien ce qu'il éprouve, que ses lecteurs 7ie se peuvent défendre de ressentir à leur tour les mêmes impressions. Pour exercer un tel empire, il lui suffit d'interroger sa mémoire et sa conscience, d'où la vérité jaillit comme de source. I.a vérité, il ne l'épargne à personne, îii au clergé, qu'il respecte, ni au saint roi, qu'il a tant aimé sur la terre avant de le vénérer dans le ciel. Joinville a des saillies de brusque franchise qui étonnent, et qu'on serait tenté de prendre pour des inconséquences , si elles n'attestaient sa constance dans la sincérité. En un mot , quiconque ne l'a pas lu ne connaît véritablement ni saint Louis ni le treizième siècle. Son histoire est du petit nombre de celles qu'aucune autre ne peut remplacer, et les meilleures ne sauraient apporter plus d'instruction, mériter plus de confiance, ni exciter plus d'intérêt. Tandis que les historiens modernes découvrent à grand peine une vérité