DES ÉDITIONS
ET DU TEXTE DE JOINVILLE
AR une fortune peu ordinaire, il n'y a pas de livre qui à l'origine ait été plus gravement altéré que celui de Joinville, et il n'y en a pas non plus que les travaux de la critique moderne aient ramené à une plus grande exactitude. Autant il méritait de rester suspect quand on ne le connaissait que par une grossière contrefaçon, autant il mérite la confiance depuis qu'il a paru au siècle dernier sous sa forme véritable. Cependant comme il s'est élevé, tout récemment encore, quelques nuages, je veux les dissiper, et démontrer jusqu'à l'évidence la parfaite sincérité du texte contenu dans cette édition.
Je commencerai par déterminer la valeur des manuscrits que j'ai eus à ma disposition. Aucun d'eux n'est original , mais ils dérivent, par deux sources différentes, d'un texte authentique, dont il exista primitivement deux exemplaires également respectables. L'au-
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teur offrit un de ces exemplaires, en i Bog, à Louis le Hutin ; il se réserva l'autre pour son usage personnel. Le premier exemplaire est représenté par le manuscrit dit de Bruxelles, que le maréchal Maurice de Saxe rapporta de Belgique en France au siècle dernier, et qui est conservé à la Bibliothèque nationale sous le n" i3568 du fonds français (autrefois 2016 du Supplément). L'exemplaire personnel de Joinville est représenté par le manuscrit dit^e Lucqiies, qui fut découvert dans cette ville parSainte- Palaye, et acquis en 1741 par la Bibliothèque royale: il porte aujourd'hui le n" ioi48du fonds français (autrefois 206 du Supplément). Il est représenté en outre par le manuscrit de feu M. Brissart-Binet, appartenant aujourd'hui à M. Deullin d'Épernay.
Le manuscrit de Bruxelles (celui que je désigne par la lettre A ) représente-t-il l'exemplaire offert à Louis le Hutin? Oui, parce qu'il reproduit un exemplaire de luxe, autre que celui de l'auteur. En effet, si les deux grandes miniatures dont il est orné ont leur équivalent dans le manuscrit de Lucques, en revanche on n'y trouve pas quatre autres grandes miniatures dont ce dernier manuscrit est orné. Il y manque en outre, avant le début du texte, un avertissement explicatif suivi de quatre petites miniatures qui peignent les quatre circonstances où saint Louis mit son corps en aventure de mort. Enfin il se termine par une date du mois d'octobre 1 309, qui manque dans le manuscrit de Lucques, parce qu'elle se rapporte à la confection de l'exemplaire royal.
Le manuscrit de Lucques (celui que je désigne par la lettre L) représente-t-il l'exemplaire de l'auteur? Oui, parce qu'il offre, au frontispice même, pour certificat d'origine, un écu écartelé aux armes d'Antoinette de Bourbon et de Claude de Lorraine, son mari, qui cumulait avec les titres de duc de Guise, de comte d'Aumale, de marquis de Mayenne et d'Elbeuf, celui de baron de Joinville. Antoinette de Bourbon fut enterrée, en i583, dans la collégiale de Saint- Laurent de Joinville, où son mari reposait depuis i 55o. C'est pour elle, sans aucun doute, qu'a été exécuté ce manuscrit d'après le manuscrit original de l'auteur, dont la langue a été systématiquement rajeunie, mais dont l'orthographe ancienne subsiste encore dans certains mots où elle a été respectée par mégarde. Il en résulte que le manuscrit A, quoiqu'il ait été exécuté vers l'an i35o, offre pour ces mots-là une orthographe plus moderne que le manuscrit L, qui est seulement du seizième siècle. J'ajoute que dans l'avertissement explicatif dont le manuscrit de Bruxelles est dépourvu, c'est Joinville lui-même qui parle en son nom, et que le copiste du seizième siècle y a conservé à
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son insu, comme dans le corps du texte, des traces incontestables de la langue et de l'orthographe de l'auteur. Cet exemplaire rajeuni de l'Histoire de Joinville devait être à l'usage personnel de la duchesse de Guise ; et tout porte à croire qu'après l'avoir conservé jusqu'à sa mort, elle le transmit à ses héritiers. Il n'est donc pas impossible que son arrière-petitrils, Charles de Lorraine, le possédât encore, lorsque, brouillé avec le cardinal de Richelieu, il quitta la France en i63 1 pour se retirer avec sa famille en Italie, où il mourut, à Cuna, dans le Siennois, le 3o septembre 1640. On s'explique ainsi comment ce volume put être découvert à Lucques dans le siècle suivant.
Le manuscrit de M. Brissart-Binet (celui que je désigne par la lettre B), qui est dépourvu des armoiries, des miniatures et de l'avertissement explicatif du manuscrit de Lucques , peut-il néanmoins représenter l'exemplaire de l'auteur? Oui, parce que, copié dans le même temps et probablement d'après le même brouillon, il renferme un texte identique, où subsistent aussi, dans un certain nombre d'archaïsmes, des traces incontestables de la langue et de l'orthographe de l'auteur. Il sert d'ailleurs à combler deux grandes lacunes qui existent dans le manuscrit de Lucques, du chapitre LXVI au chapitre LXXXIV, et du chapitre XCIV au chapitre CIL On y remarque à deux endroits différents des pages blanches qui paraissent représenter la place occupée par des miniatures dans l'exemplaire original. Sur Tune de ces pages, après le titre suivant, « comment nostre saint5l roy Loys fut prins des Sarrazins, » se lit une anecdote qui ne saurait être attribuée à Joinville, dont elle interrompt brusquement le récit. Elle est ainsi conçue : « Nostre saincl: roy avoit de cous- « tume que c|uant il passoit par-dessus quelque pont, il disoit tousjours : « Surrexit Dominus de sepulcro, qui pro nobis pependit in ligno. Et « disoit : Se le pont est de pierre, je ne doubte point à passer, se le sepul- « chre où Nostre Seigneur fut ensepvely estoitde pierre; & s'ileft de boys, « je ne doubte point à passer, car la croix où Nostre Seigneur fut mys « estoit de bois. Et par ainsy passoit seurement. ' » On sait que Louis Lasséré, chanoine de Saint-Martin de Tours et proviseur de la maison de Navarre, publia en i 541 un abrégé de la vie de saint Louis à la suite de celle de saint Jérôme, et qu'à cette occasion il avait obtenu d'Antoinette de Bourbon un manuscrit de V Histoire de Joinville. M. Daunou- s'est
1 Un texte latin de la même anecdote existe dans un manuscrit de la Bibliothèque nationale (Lat. 16499, folio 349 verso).
- Historiens de France, t. XX, p. xliv.