Mort en
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des consuls allemands , à l'exclusion de ceux du pays, pour maintenir ses sujets dans Tobôissance, et fit périr les mécontents sur la place publique. La tière nation bohôme ne put souffrir cet outrage, et ne lui pardonna jamais d'avoir appelé des étrangers à son aide pour décimer sa noblesse. Ce fut le principal prétexte allégué dans le soulèvement qui éclata par la suite, et où Jeap Huss, au nom de l'Université de Prague, eut beaucoup do part. On lui reprocha encore amèrement le meurtre do Jean de Népomuok, ce vénérable docteur, qu'il avait fait jeter dans la Moldaw pour n'avojr pas voulu lui révéler la confession de sa femme. Enfin la mort de cette pieuse ei douce Jeanne fut imputée à ses mauvais traitements- . Tour à tour spoliateur des biens de son clergé et persécuteur des hérétiques , accusé par les orthodoxes d'avoir laissé couver et éclore l'hérésie hussite , par les réformateurs d'avoir abandonné Jean Huss aux fureurs du concile et maltraité ses disciples, il ne trouva de symjiathio nulle part, parce qu'il n'avait jamais éprouvé de sympathie pour personne. Sigismond aida les mécontents à lui faire un mauvais parti, et un beau matin, en 4393, ^empereur Wenceslas fut mis aux arrêts dans la maison de ville , ni plus ni moins qu'un ivrogne ramassé par la patrouille. Il s'en échappa tout nu dans un bateau , où une femme du peuple le recueillit , à telles enseignes qu'il en fit, dit-on, sa femme. Cependant Sigismond, levant le masque, fondait sur la Bohème. Les Bohémiens relevèrent leur fantôme de roi pour tenir l'usurpateur en respect et le repousser. Wenceslas n'en fut pas plus sage, et se mit en besogne de vendre son royaume pour boire.
11 commença par la Lombardie , qui était un fief de l'Empire et qu'il donna à Jean Galéas Visconti pour 450,000 écus d'or. Il avait déjà perdu Iqs villes, forts et châteaux de la Bavière, que Rupert, l'électeur palatin, lui avait
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enlevés ; si bien que , traduit au ban de TEmpire , déclaré relaps, haï des siens, méprisé de tous, déposé le lendemain de son nouveau mariage avec Sophie de Bavière, il se trouva, en UOO, réduit à sa petite Bohême. Pour un prince juste , aimé de' son peuple , c'eût été pourtant une forteresse inexpugnable. La division et le morcellement des plus grandes puissances spirituelles et temporelles prouvait bien alors qu'il n'y avait plus de force que dans le sentiment national de quelques races chevaleresques. Mais Wenceslas ne savait et ne pouvait s'appuyer sur rien. En i401 , « revenu à son mauvais naturel, » il fut pris par les grands et enfermé dans la tour noire du palais de Prague. Transféré dans diverses forteresses , il alla passer un an en captivité à Vienne , d'où il s'échappa encore dans un bateau. La Bohême l'accueillit encore, parce que Sigismond désolait le pays avec une armée de Hongrois, a Ils y firent des désordres « inexprimables, tuant et violant partout où ils pasa saient. Ils enlevaient, sur leurs selles, de jeunes gar- « çons et de jeunes Pilles, et les vendaient comme des a chevreuils» Sigismond ne se montra pas moins cruel a que ses gens; ne pouvant venir à bout de prendre un « fort qu'il avait assiégé , il en tira sous de belles proa messes, le jeune Prôcope, marquis de Moravie, prince a du sang , et le 'fit attacher^ à une machine de guerre « qui était devant la muraille, afin que les assiégés fus « sent contraints de tuer leur maître à coups de flèches. » Cet infortuné ayant survécu à ses blessures , Sigismond le fit conduire à Brauna et l'y laissa mourir de faim.
Wenceslas n'eut qu'à se montrer aux intrépides Bohémiens pour que Sigismond fût repoussé; mais plusieurs des prmcipales places fortes de la Bohême restèrent entre ses mains , et l'on peut dire que jusqu'à la guerre des Hussites, cette nation gouvernée par un fantôme, et
surveillée par un ennemi intérieur^ fit Tappren tissage du gouvernement républicain qu'elle rêvait depuis longtemps et (|u*elle allait essayer do mettre en piralique. Pendant cette sorte d'interrègne, qui dura encore une quinzaine d'années, si l'anarchie gagna les institutions et paralysa les moyens de développement matériel , il se fit en re-
vanche un grand travail de recx)m position dans les idées religieuses et sociales. L'esprit réformateur, qui, sous divers noms et sous diverses formes, fermentait en France, en Hollande, en Angleterre, 6n Italie et en Allemagne depuis plusieurs siècles, commença à asseoir son siège en Bohême, et à préparer ces grandes luttes que hâtaient l'établissement et l'exercice de l'inquisition. Quelques souvenirs historiques sont indispensables ici pour faire comprendre la courte mission de Jean Huss (de 1407 à 1415), l'influence prodigieuse que dans l'espace de ces sept années il exerça sur son pays, enfin le retentissement inouï de son martyre , que les quatorze sanglantes années de la guerre hussite firent si cruellement expier au parti catholique.
La race slave des Tchèques , que nous appelons à tort les Bohémiens *, avait conservé des institutions sorties de son propre esprit, et n'avait subi aucun joug étranger depuis le temps de sa reine Libussa, jusqu'après celui de Wenceslas V, au commencement du quatorzième siècle. La dynastie des Przemysl ducs de Bohème, avait donc duré six siècles. Le premier des Przemysl , tige de cette race illustre, fut, dit-on, un simple laboureur, que la reine Libussa tira de la charrue (comme Rome en avait tiré Cincinnatus), pour en faire son époux et le chef de son
1. C'est 2t peu près coninic si les étrangers, au liea de nous conGrmer notre glorieux nom de Francs, s'obstinaient à nous appeler Ceties. Les Boiens furent expulsés de h contrée à laquelle ils ont laisse le nom de Bohème 500 ans avant notre ère, et les Tclièqucs sont une toute autre race.
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peuple. La légende naïve et touchante de Tantiquc Bohème rapporte qu'elle lui fit conserver ses gros souliers de paysan, et qu'il les légua au fils qui lui succédait, afin qu'il n'oubliât point sa rustique origine et les devoirs qu'elle lui imposait*. Wladislas II fut le second de ses descendants qui porta le titre de roi. Ce titre lui fut conféré par Frédéric Barberousse. Mais il semble que ce fut pour cette race le signal de la fatalité. L'esprit conquérant qui s'emparait des souverains de la Bohême devait, suivant la loi éternelle , détruire la nationalité de leur domination. Przemysl-Ottokar II posséda, avec la Bohême, TAutriche, la Carniole, l'Istrie, la Styrie, une partie de la Carinthie, et jusqu'à un porl de mer, ce qui, pour le dire en passant, pourrait bien purger la mémoire de Shakspeare d'une grosse faute de géographie *. Il fit la guerre aux païens de Prusse, leur dicta des lois, bâtit Kœnigsberg, prit sous sa protection Vérone, Feltre ej; Trévise , et refusa par excès d'orgueil, dit-on, plus que par modestie, la couronne impériale, qui échut à Rodolphe de Habsbourg, lequel le dépouilla d'une partie de ses domaines. Après lui, Wenceslas IV fut élu roi de Pologne. Wenceslas V, qui réunit la Hongrie à ces possessions, se perdit dans la débauche, fut assassiné à Olmutz, et termina la dynastie nationale. Cinq ans après, Jean de Luxembourg montait sur le trône de Bohême, et l'influence allemande commençait à irriter les Bohémiens , livrés pour la première fois depuis tant de siècles à une main étrangère. Jean, politique habile et ambi-
i. Cette tradition da paysan-roi se retrouve chez tons les peuples slaves.
2. On sait que dans un de ses drames à époques inccrlaines il fait aborder sur un navire un de ses personnages en Bulicme. Ce pouvait èlre le port de Naon qu'acheta le roi Oitukar, et qui posa fastueuscmeu^ la limite de sou empire au rivage de l'Adriatique.
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titMix, comprit son rôle, renvoya les fonctionnaires allenïjindï* ot promena sa noblesse dans des guerres à rôlraiïj^er. Il finit par se promener lui-môme hors de la roniri^o, sous prétexte de maladie, mais en effet pour laisser aux Bohémiens le temps de s*habituer sans trop d'amertume à sa domination. Il fit plusieurs voyages en Franco , fré(iuen!a les papes d'Avignon , et tout en respirant Tair saluhre de ces contrées, revint un beau jour, rapportant de par un décret de Tautorité pontificale, la couronne impériale à son fils. Ce fils fut Charles IV, premier roi do Bohômo, empereur. Ses grands travaux (ionmVoDt à cotte contrée un lustre qu'elle n'avait pas oneon^ ou. Il bAlit la nouvelle ville de Prague, composa lo code <lcs lois, fonda le collège de Carlslein,et tenta de réunir la Moldaw au Danube. Mais son plus grand œuvre fui la fondation do l'Université do Prague à Tinstar de cello do Paris, où il avait étudié. Ce corps savant devint rapidement illustre et enfanta Jean Huss, Jérôme de Prn};u(^ et plusieurs autres hommes supérieurs; c'est-àdire (pi'il onl'anta lo hussilisme, un idéal de république qui devait bientôt fairo une rude guerre à la postérité de son fondateur.
Charles IV chérissait tendrement cependant cette Université, sa noble lille. Il y prenait tant de plaisir aux discussions savantes, quo lorsqu'on venait l'interrompre pouu l'avertir do manger, il répondait, en montrant ses docteurs échautTés à la dispute : «C'est ici mon souper; jo n'ai pas d'autre faim. » Matière cette sollicitude paternelle pour Téducalion des Bohémiens , ceux-ci ne l'aimèrent jamais et lui reprochèrent de trop s'occuper des intérêts do sa famille. Le reproche fut peut-être injuste mais cette famille avait le tort impardonnable d'être étrangère : on le lui fit bien voir.
SousWenceslas l'ivrogne, fils de Charles IV, l'Uni ver-
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8Îté de Prague, forte de sa propre vie, grandit, se développa , acquit une immense popularité, et produisit Jean Huss, qu'elle envoya, comme le plus beau fleuron de sa couronne, au concile de Constance. Les pères du concile ne lui renvoyèrent même pas ses cendres. L'Université fit faire à la Bohême , dont elle était devenue la tète et le cœur, le serment d'Annibal contre Rome.
Il ne faudrait pas croire cependant que la conversion de ce peuple guerrier on un peuple raisonneur et théologien fût l'affaire de quelques anjjées et l'œuvré entière de l'Université. Les choses ne se passent pas ainsi dans la vie des nations. Permis aux pères des conciles do dire, dans le style du temps, que le royaume de Bohème, jusque-là fidèlement attaché à la religion, était devenu tout d'un coup Végout de toutes les sectes. Il y avait bien longtemps , au contraire , que la Bohême tournait à l'hérésie , et que le monde civilisé tout entier, infecàé de ce poison, lui en infiltrait tout doucement le venin.
Si j'écrivais cette histoire pour les hommes graves (comme on dit de tant d'hommes en ce temps-ci où il y a si peu de gravité), je ne pourrais faire moins que de tracer maintenant l'histoire de l'hérésie. Il me faudrait, pour remonter à son berceau, remonter à celui de l'Église ; ce serait un peu long et un peu lourd. Rassurez, vous. Mesdames, c'est pour vous que j'écris, et ce que j'ai lu de tout cela , je vous le résumerai en peu de mots, d'autant plus qu'à cet ég^r&V histoire n'existe pas; V histoire n'est pas faite. Rien de plus obscur et de plus embrouillé que la certitude de certains faits dans le passé. Peut-être faudrait-il s'occuper un peu de chercher celle du fait idéal ; si l'on songeait bien aux causes morales des événements, on déterminerait peut-être d'une manière plus satisfaisante la marche de ces événements ; si l'on mettait un peu plus de sentiment dans
rétude de riiistoire, je crois qu'on devinerait beaucoup do choses qu'avec la seulcr érudition il sera peut-être à jamais impossible d'affirmer.
Deviner f histoire de la [:ensée humaine, voilà en effet à quoi nous sommes réduits en ce temps de sce[)ticisme, après tant de siècles d'hypocrisie. Que dis-je? rhypocrisie et le scepticisme sont de tous les temps, et presque toujours l'histoire, surtout l'histoire des religions, a été écrite sous l'une ou l'autre inspiration. L'Église a écrit Thisloire , c'est elle qui l'a le plus et le mieux écrite dans le passé : l'Église a été forcée de l'écrire selon ses intérêts, ses ressentiments et ses terreurs. Les souverains ont fail écrire l'hîstoire, et les souverains ont fait comme l'Église. Gomme lo pouvoir spirituel et le pouvoir temporel ont été aux prises éternellement, voilà déjà de grandes contradictions entre les historiens des deux camps. Puis les philosophes et les hérétiques ont écrit l'histoire : ressentiment et amertume contre les pouvoirs oppresseurs, crainte et jalousie entre les diverses sectes et les diverses philosophies , ignorance et précipitation de jugement, voilà ce qu'on trouve chez, la plupart de ces historiens. Nouvelles contradictions î où est donc la vérité de Thistoire au milieu de ce conflit? L'histoire n'existe pas, je vous le jure; que les pédants en pensent ce qu'ils veulent!
Mais comme la Providence jae fait rien d'inutile, l'humanité, sur laquelle et par laquelle agit chez nous laf Providence , ne fait rien d'inutile non plus. Le passé a entassé devant nous des montagnes de matériaux , l'avenir en profitera. Le présent s'en effraie et y porte une main timide. Mais vienne le réveil des grands sentiments, vienne un siècle des lumières qui ne sera ni celui de Léon X ni celui de Louis XIV, mais celui de la justice et de la droiture, l'histoire se fera, et nos petits:^a*
fants en auront enfin une idée nette et bienfaisante.
Quoi! me direz-vous, nous n'avons pas d'histoire? Et qu'avons-nous donc appris dans nos couvents? — Hélas! Mesdames, vous n'y avez appris que l'Évangile , et encore ne l'avez-vous pas compris. Vos filles pourraient commencer à apprendre quelque chose , car on a commencé à faire pour la jeunesse de bons ouvrages comparativement à ceux du passé. Quelques esprits élevés ont jeté de siècle en siècle une certaine clarté progressive sur cet abîme ténébreux. De nos jours de rare- intelligences ont indiqué la route; la notion d'une nouvelle méthode supérieure à l'ancienne s'est répandue et tend à se populariser, en dépit de -l'hypocrisie sceptique de l'Église et du scepticisme hypocrite de l'Université. Mais les seuls beaux travaux que nous possédions sur l'histoire ne sont encore que des aperçus de sentiment, des éclairs de divination. Je vous l'ai dit , nous en sommés à deviner l'histoire, en attendant qu'on nous la fasse et qu'on nous la donne tout expliquée et toute dévoilée.
Je conviens que certains points principaux semblent être du moins assez bien dépouillés de mensonge et d'ignorance pour qu'on puisse en 'juger. Si, sur tous les points, la besogne était assez bien débrouillée, l'ouvrage assez dégrossi , pour que la raison et le sentiment n'eussent plus qu'à se prononcer sur la conséquence et la moralité des faits, nous serions déjà bien avancés, et il ne faudrait pas se plaindre : demain nous aurions nos Hérodotes et nos Tacites. Mais nous n'en sommes pas là , et les plus instruits de nos maîtres avouent qu'il y a des côtés (selon moi . oa sont les plus importants) où tout est plongé dan« un épais- brouillard. Telle est l'histoire des hérésies ; je ne vous citerai que celle-là , quoique celle de la religion officielle qu'on vous a enseignée et que vous enseignez à vos enfants soit totit aussi menteuse ,
touf. aus5%i obscure, tout aussi incertaine. Mais mon sujet m'impose de me borner à la première, et je vous demande si vous en savez quelque chose? Ne rougissez pas d'avouer que non. Vos professeurs n'en savent guère plus.
Et comment le sauraient-ils? Figurez-vous , Madame, qu*il y a là toute une moitié de Thistoire intellectuelle et morale de Thumanité, que l'autre moitié du genre humain a fait disparaître, parce qu'elle la gênait eriaraenaçait. Il faut que j'essaie de vous faire bien comprendre de quoi il est question , et vous verrez ensuite que cette sainte mère l'hérésie nous a engendrés tout aussi légitimement, tout aussi puissamment que notre autre mère la sainte Église. L'une nous a baptisés, confessés et dirigés de siècle en siècle à la lumière du jour; l'autre nous a travaillé le cœur, réchauffé l'esprit; elle nous a tourmentés, inspirés, poussés en avant de siècle en siècle par ses voix mystérieuses, toujours étouffées et toujours éloquentes ; de profundis clamavi ad te, c'est le chant éternel , c'est le cri déchirant de l'hérésie plongée dans les cachots, ensevelie sous Iqs bûchers, scellée vivante dans la tombe, comrçe elle l'est encore sous les ténébreux arcanes de l'histoire.
Femmes , quand je me rappelle que c'est pour vous que j'écris, je me sens le cœur pins à l'aise; car je n'ai jamais douté que mivlgré vos vices, vos travers, votre insigne paresse, votre absurde coqueltorie, votre frivolité puérile , il n'y eût en vous quelque chose de pur, d'enthousiaste, de candide, de grand et de généreux, que les hommes ont perdu ou n'ont point encore. Vous êtes de beaux enfunts. Votre tête est faible, votre éducation misérable, votre prévoyance nulle, votre mémoire vide, vos facultés de raisonnement inertes. La faute n'en est pointa vous! Dieu a permis que dans roisivolô de votre
inlenîgenro votre cœur se développât plus librement que celui des hommes , et que vous conservassiez le feu sacré de l'amour, les trésors du dévouement, les charmes attendrissants de Tincurfe romanesque et du désintéresse- . ment aveugle. Voilà pourquoi, pauvres femmes, nobles êtres qu'il n'a pas été au pouvoir de l'homme de dégrader, voilà pourquoi l'histoire de l'hérésie doit vous intéresser et vous toucher particulièrement; car vous êtes les filles de l'hérésie , vous êtes toutes des hérétiques; toutes vous protestez dans votre cœur, toutes vous protestez sans succès. Comme celle de rÉjçlise protestante de tous les siècles , votre voix est étouffée sous l'arrêt de l'Église sociàle officielle. Vous êtes toutes par nature et par nécessité les disciples de saint Jean, de saint François i e^t des autres grands apôtres de fidéal. Vous êtes io\iie9 pauvres à la manière des éternels disciples du paupérism'fe évangélique; car, suivant la loi du mariage et de la famille, vous ne possédez pas; et c'est à cette absence de pouvoir et d'action dans les intérêts temporels, que vous devez cette tendance idéaliste, cette puissance de sentiment, ces élans d'abnép;aticn qui font de vos âmes le dernier sanctuaire de la vérité , les derniers autels pour le sacrifice.
J'essaierai donc de vous faire l'histoire de l'hérésie au point de vue du sentiment, parce que le senlimcnt est la porte de votre intelligence.
Vous n'êtes pns sans savoir qu'il y a aujoiird'hui une grande lutte engagée dans le monde entre les riches et les pauvres, entre les habiles et les simples, entre le grand nombre qui est faible encore par ignorance, et le petit nombre qui l'exploite par ruse et par force. Vous savez qu'au milieu de cette lutte dont la continuité serait contraire aux desseins de Dieu, des idées profondes ont surgi; qu'elles ont pris toutes les formes, même celles de l'erreur et de la folie : enfin , que mille sectes philosophi-
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quea se partagent Tempire des esprits. Vous avez entenda parler de celles qui ont fait la révolution française , des jacobins, des montagnards, des girondins, des dantonistes, des babouvistes, des hébertistes même, etc. Depuis quinze ans, vous avez vu d*autres sectes déployer leurs bannières, d'autres idées, ou plutôt les mêmes idées ao fond , prendre de nouvelles formes , chez les saint-simoniens , les doctrinaires, les fouriéristes , les communistes de Lyon , les chartistes d'Angleterre , etc. , etc.
Ce que vous trouvez au fond de toutes ces sectes philosophiques et de tous ces mouvements populaires, c'est la lutte de l'égalité qui veut s'établir, contre l'inégalité qui veut se maintenir; lutte du pauvre contre le riche , du candide contre le fourbe , de l'opprimé contre l'oppresseur, de la femme contre Thomme (du fils même contre le père dans la législation , puisqu'il a fallu reconquérir la suppression du droit d'aînesse); de l'ouvrier contre le maître, du travailleur contre l'exploiteur, du libre penseur contre le prêtre gardien des mystères , etc. ; lutte générale, universelle, portant sur tous les principes , partant de tous les points, imaginant tous les systèmes, essayant de tous les moyens. Vous n'êtes pas au bout; vous en verrez bien d'autres et de pires, si au lieu de laisser le champ libre à la discussion , le pouvoir s'obstine à contraindre d'une part, et à corrompre de l'autre.
Eh bien , au point où nous en sommes , vous ne pouvez pas supposer que tout cela soit absolument nouveau sous le soleil, que l'esprit humain ait enfanté toutes ces manifeslations pour la première fois depuis cinquante ans. Il faudrait, pour cela, supposer que depuis cinquante ans seulement le genre humain a commencé à vivre et à se rendre compte de ses droits, de ses besoins de toutes sortes.
Et pourtant, si vous cherchez dans les historiens This-
toire suivie , claire et précise des manifestations progressives qui ont amené celles du dix-huitième siècle et celles d'aujourd'hui , vous ne l'y trouverez que confuse , tronquée et profondément inintelligente. Parmi les modernes', les uns, effrayés de la multiplicité des sectes et de l'obscurité répandue sur leurs doctrines par les arrêts mensongers de l'inquisition et l'auto-da-fé des documents, ont craint de se tromper et de s'égarer; les autres ont tout simplement méprisé la question , soit qu'ils ne s'intéressassent point à celle qui agile notre génération , soit qu'ils n'aperçussent point ses rapports avec l'histoire des anciennes sectes. Parmi les anciens historiens, c'est bien ' autre chose. D'abord il y a plusieurs siècles (et ce ne sont pas les moins remplis de faits et d'idées) dont il ne reste rien que des arrêts de mort, de proscription et de flétrissure. Durant ces siècles , l'Église prononça la sentence de l'anéantissement des individus et de leur pensée : maîtres et disciples, hommes et écrits, tout passa par les flammes; et les monuments les plus curieux, les plus importants de ces âges de discussion et d'effervescence sont perdus pour nous sans retour.
Ainsi, le rôle de l'Église, dans ces temps-là , ressemble à l'invasion des barbares. Elle a réussi à plonger dans la nuil.du néant les monuments de la pensée humaine; mais le sentiment qui enfanta ces idées condamnées et violentées ne pouvait périr dans le cœur des hommes. L'idée de l'égalité était indestructible ; les bourreaux ne pouvaient l'atteindre : elle resta profondément enracinée , et ce que
4. Depais quelques années, de louables et heureuses (eniailvcs ont été faites ft cet égard. M. Michelet, M. Lavalléc, M. Henri Martin surtout, ont commencé à jeter un nouveau jour sur ces questions, et à les iraiicr avec raiieiiiion qu'elles méritent. Je ne parle pas des beaux travaux fragmentaires de l'Encyclopédie nouvelle, et de certains autres dont les idées que j'émeu ici ne sont qu'on reflet et une vulgarisation.
VOUS voyez aujourd'hui en est la suite ininterrompue et la conséquence directe.
Les siècles persécutés, et pour ainsi dire étouffés, dont je vous parle, embrassent toute rexist^nce du christianisme jusqu'à la guerre des hussites. Là l'histoire devient plus claire , parce que les insurrections religieuses aboutissent enfin à des guerres sociales. Les questions se posent plus nettement , non plus tant sous la forme de propositions mystiques que sous celle d'articles Dolitiques, Bientôt après arrive la réforme de Luther, les grandes guerres de religion , la création d'une nouvelle église , qui échappe aux arrêts de l'ancienne et qui conserve les monuments de son action historique , grâce à l'invention de l'imprimerie, qui neutralise celle des bûchers.
Il semblerait que cette nouvelle église de Luther, pénétrée d'amouk et de respect pour les longues et coura* geuses hérésies qui l'avaient précédée , préparée et mise au monde, eût dû consacrer d'abord sa ferveur et sa science à reconstruire l'histoire de son passé, à refaire sa généalogie , à retrouver ses titres de noblesse. Elle était encore assez près des événements pour chercher dans ses traditions le fil de son existence, dont l'Église romaine avait détruit l'écriture. Elle ne le fit pourtant pas, occupée qu'elle était à se constituer dans le présent et à poursuivre une lutte active. Mais il faut bien avouer aussi que ses docteurs et ses historiens manquèrent souvent de courage et reculèrent avec effroi devant l'acceptation du passé. Ce passé était rempli d'excès et de délires. Nous l'avons dit plus haut , c'était le temps de la violence; et les hussites le disaient dans leur style énergique : C'est maintenant le temps du zèle et de la fureur. Nous dirons , plus tard , comment ils se croyaient les ministres de la colère divine. Mais ces délires, ces
peuple. La légende naïve et touchante de l'antique Bohême rapporte qu'elle lui fit conserver ses gros souliers de paysan, et qu'il les légua au fils qui lui succédait, afin qu'il n'oubliât point sa rustique origine et les devoirs qu'elle lui imposait*. Wladislas II fut le second de ses descendants qui porta le titre de roi. Ce titre lui fut conféré par Frédéric Barberousse. Mais il semble que ce fut pour cette race le signal de la fatalité. L'esprit conquérant qui s'emparait des souverains de la Bohême devait, suivant la loi éternelle, détruire la nationalité de leur domination. Przemysl-Ottokar II posséda, avec la Bohême, l'Autriche, la Carniole, l'Istrie, la Styrie, une partie de la Carinthie, et jusqu'à un port de mer, ce qui, pour le dire en passant, pourrait bien purger la mémoire de Shakspeare d'une grosse faute de géographie*. Il fit la guerre aux païens de Prusse, leur dicta des lois, bâtit Kœnigsberg, prit sous sa protection Vérone, Feltre ej; Trévise , et refusa par excès d'orgueil, dit-on, plus que par modestie, la couronne impériale, qui échut à Rodolphe de Habsbourg, lequel le dépouilla d'une partie de ses domaines. Après lui, Wenceslas IV fut élu roi de Pologne. Wenceslas V, qui réunit la Hongrie à ces possessions, se perdit dans la débauche, fut assassiné à Olrautz, et termina la dynastie nationale. Cinq ans après, Jean de Luxembouro; montait sur le trône de Bohême, et l'influence allemande commençait à irriter les Bohémiens, livrés pour la première fois depuis tant de siècles à une main étrangère. Jean, politique habile et ambi-
i. Cette tradition du paysan-roi se reiroave chez tons les peuples slaves.
2. On sait que dans un de ses drames à époques incertaines il fait aborder sur un navire un de ses personnages en Boliôme. Ce pouvait être le port de Naon qu'acheta le roi Ottokar, et qui posa fastucuscmeu* la limite de sou empire au rivage de l'Adriatique.
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Irèà-savants : à savoir que, comme il n'y a qu'une religion , il n'y a qu'une hérésie. La religion officielle , l'église constituée a toujours suivi un même système ; la religion secrète , celle qui cherche encore à se constituer, cette société idéale de Fégalité, qui commence à la prédication de Jésus , qui traverse les siècles du catholicisme sous le nom d'hérésie, et qui aboutit. chez nous jusqu'à la révolution française , pour se réformer et se discuter, à défaut de mieux, dans les clubs chartistes et dans l'exaltation communiste , cette religion-là est aussi toujours la même , quelque forme qu'elle ait revêtue , quelque nom dont elle se soit voilée, quelque* persécution qu'elle ait subie. Femmes, c'est toujours votre lutte du sentiment contre l'autorité, de l'amour chrétien, qui n'est pas le dieu aveugle de la luxure païenne , mais le dieu clairvoyant de régalité évangélique, contre l'inégahté païenne des droits dans la famille, dans l'opinion, dans la fidélité, dans l'honneur, dans tout ce qui tieni à l'amour même. Pauvres laborieux ou infirmes , c'est toujours votre lutte contre ceux qui vous disent encore : « Travaillez beaucoup pour vivre très-mal ; et si vous ne pouvez travailler que peu, vous ne vivrez pas du tout, «Pauvres d'esprit à qui la société marâtre a refusé la notion et l'exemple de l'honnêteté , vous qu elle abandonne aux hasards d'une éducation sauvage, et qu'elle réprime avec la même rigueur que si vous connaissiez les subtihtés de sa philosophie officielle , c'est toujours votre lutte. Jeunes intelligences qui sentez en vous l'inspiration divine de la vérité , et qui n'échappez au jésuitisme de l'Église que pour retomber sous celui du gouvernement , c'est toujours votre lutte. Hommes de sensation qui êtes livrés aux souiïrances et aux privations de la misère, hommes de sentiment qui êtes déchirés par le spectacle des maux de rhumanilé et qui demandez pour elle le pain du corps
cl de rame , c'est toujours votre lutte contre les hommes de la fausse connaissance, de la science impie, du sophisme mitre ou ccu(;onn6. L'hércsie du passé, le communisme d'aujourd'hui, c'est le cri des entrailles affamées et du cœur désolé qui appelle la vraie connaissance, la voix de l'esprit, la solution religieuse, philosophique et sociale du problème monstrueux suspendu depuis tant de siècles sur nos tètes. Voilà ce que c'est que l'hérésie , et pas autre chose : ime idée essentiellement chrétienne dans son principe, évangélique dans ses révélations successives, révolutionnaire dans ses tentatives et ses réclamations; et non une stérile dispute de mois, une orgueilleuse inlerprétation des textes sacrés, une suggestion de l'esprit satanique, un besoin de vengeance, d'aventures et de vanité, comme il a plu à l'ÉgHse romaine de la déOnir dans ses réquisitoires et ses anathèmes.
Maintenant que vous apercevez ce que c'est que l'hérésie, vous ne vous imaginerez plus, comme on le persuade à vous , femmes, et à, vos enfants , lorsqu'ils commencent à lire l'histoire, que ce soit un chapitre insipide, indigne d'examen ou d'intérêt, bon à reléguer dans les subtilités ridicules du passé théologique. On a réussi, à embrouiller ce chapitre, il est vrai ; mais l'affaire des esprits sérieux et des cœurs avides de vérité sera désormais d'y porter la lumière. Prétendre faire l'histoire dOrla société chrétienne sans vouloir restituer à notre connaissance et à notre méditation l'histoire des hérésies , c'est vouloir connaître et juger le cours d'un fleuve dont on n'apercevrait jamais qu'une seule rive. On raconte qu'un Anglais (ce pouvait bien être un bourgeois de Paris), ayant loué, pour faire le tour du lac de Genève, une de ces petites voitures suisses dans lesquelles on voyage de côté, se trouva assis de manière à tourner constamment
le dos au Léman, de sorte qu j1 rentra à son auberge sans ravoir aperçu. Mais on assure qu'il n*en était pas moins content de son voyage, parce qu'il avait vu les belles montagnes qui entourent et regardent le lac. Ceci est une parabole triviale, applicable à Thistoire. La montagne, c'est l'Église romaine, qui, dans le passé, domine le monde de sa hauteur et de sa puissance. Le lac profond, c'est l'hérésie, dont la source mystérieuse cache des abîmes et ronge la base du mont. Le voyageur, c'est vous, si vous ' imitez l'Anglais, qui ne songea point à regarder derrière lui.
Quand vous lisez TËvangile, les Actes des apôtres, les Vies des saints, et que vous reportez vos regards sur la vérité actuelle, comment vous expliquez-vous cette épouvantable antithèse de la morale chrétienne avec des institutions païennes ?
Quelques formules de notre code français (ce ne sont que des formules ! ) rappellent seules le précepte de Jésus et la doctrine des apôtres. Si l'empereur Julien revenait tout à coup parmi nous et qu'on lui montrât seulement ces formules, il s'écrierait encore une fois : a Tu l'emportes, Galiléen ! » Et si saint Pierre, le chef et le fondateur dont l'Église romaine se vante, était appelé à la même épreuve , il ne manquerait pas de dire : « Voilà l'ouvrage de ma chère fille la sainte Église. » Mais le pape serait là pour lui répondre : Que diles-vous là, saint père? c'est l'abominable ouvrage d'une abominable révolution,^ dont les fanatiques ont brisé vos autels, outragé vos lévites et profané nos temples. » Je suppose que saint Pierre, étourdi d'une pareille explication, appelât saint Jean pour le tirer de cet embarras ; saint Jean , qui en savait et en pensait plus long que lui sur l'égalité, lui dirait: « Prenez garde, frère, j'ai bien peur que le coq n'ait chanté sur le clocher de votre Église romaine. » Et alors, appelant le
pape à rendre témoignage : « Qu'avez-vous donc fait vous et les autres, pour que les fanatiques de l'égalité se portassent à de tels excès contre vous et votre c\ilte? — Nous avions fait notre devoir, répondrait le pape; nous avions condamné et persécuté Jean-Jacques Rouleau, Diderot et tous les fauteurs de l'hérésie. » Alors saint Jean voudrait savoir qui étaient ces grands saints qui avaient résisté à l'Église au nom du précepte du Christ, car il ne les jugerait pas autrement. Il voudrait connaître tous ceux qui avaient suscité Thérésie de Tévangile ; et, de siècle en siècle, remontant par le dix-huitième siècle à Luther et à Jean Huss, et par Wicklef à Pierre Valdo, çt par Jean de Parme à Joachim de Flore, et par eux à saint François; et'par saint François à une suite ininterrompue d'apôtres de l'égalité chrétienne, il remonterait ainsi par le torrent de l'hérésie jusqu'à lui-même, à sa doctrine, à sa parole. Il laisserait alors saint Pierre s'arranger avec Grégoire VII et tous ses orthodoxes jusqu'à Grégoire XVI, et retournerait vers son divin maître Jésus pour lui rendre compte du cours bizarre des affaires de ce monde.
Voilà donc tout bonnement l'histoire de ce monde. D'un côté les hommes d'ordre, de discipline, de conservation, d'application sociale, d'autorité politique; ces hommes-là, qui n'ont pas choisi sans motif saint Pierre pour leur patron , bâtissent et gouvernent l'Église avec une grande force, avec beaucoup d'habileté, de science administrative, de courage et de foi dans leur principe d'unité. Ils font là un grand œuvre ; et plusieurs d'entre eux, préservant à certaines époques la société chrétienne des bouleversements de la politique, de l'ambition bru-
taie des despotes séculiers, et de l'envaliissement des nations aux instincts barbares, sont dignes d'admiration et de respect. Mais tandis qu'ils soutiennent cette lutte au nom du pouvoir spirituel contre le pouvoir temporel,
ils prennent les vices du monde temporel et trempent dans ses crimes. Ils oublient, ils sont forcés d'oublier, leur mission divine, idéale î Ils deviennent conquérants et despotes à leur tour; ils oppriment les consciences et tournent leur furie conlre leurs propres serviteurs, contre leurs plus utiles instruments.
Ces serviteurs ardents, ces instruments précieux d'abord, mais bientôt funestes à TÉglise, ce sont les hommes de sentiment, d'enthousiasme, de sincérité, de désintéressement et d'amour; c'est l'autre côté de la nature humaine qui veut se manifester et faire régner la doctrine du Christ, la loi de la fraternité sur la terre. Ils n'ont ni la- science organisatrice, ni l'esprit d'intrigue, ni l'ambition qui fait la force, ni la richesse qui est le nerf de la guerre. Les papes l'ont toujours parce qu'ils trouvent moyen de s'associer aux intérêts des souverains, et ils font mieux que<le faire la guerre eux-mêmes; ils la font faire pour eux, ils la suscitent et la dirigent. Les apôtres de l'égalité sont pauvres. Ils ont fait vœu de pauvreté ; à une certaine époque, ils sortent principalement des associations de frères mendiants; ils se répandent sur la terre en vivant d'aumônes et souvent de mépris. Ils ne peuvent s'appuyer que sur le pauvre peuple, chez lequel ils trouvent d'immenses sympathies. En l'éclairant dans la voix de l'Évangile, ils font sortir de son sein de nouveaux doc- ' teurs qui, sans s'adjoindre à eux officiellement, et souvent même en s'en détachant tout à fait, continuent leur œuvre, entrent en guerre ouverte avec l'Église, sont flétris du nom d'hérétiques, agitent les masses, se répandent dans le monde sous divers noms, y prêchent le principe sous divers aspects, et partout y subissent la persécution. Mais le destin de l'hérésie n'est pas de triompher brusquement de l'Église ; elle ne peut que la miner sourdement, rébranler quelquefois par l'explosion des menaces
populaires, êlrc ensuite sa dupe, son jouet, sa victime, et finir par le martyre pour renaître de ses propres cendres,s'agiter encore, s*engourdir dans la constitution avortée du luthérianisme, et se fondre enfin dans la philosophie française du dix-huitième siècle. Vous savez le resle do son histoire, je vous en ai indiqué la trace. Elle revit aujourd'hui en partie dans la grande insurrection permanente des Chartistes,eten partie^ans les associations profondes et indestructibles du communisme. Ces communistes, ce sont les Yaudois, les pauvres de Lyon ou léonistes qui faisaient dès le douzième siècle le métier de canuts et roffice de gardiens du feu sacré de l'Évangile. Leschartistes, ce sont leswickléfistes qui, au quatorzième siècle remuaient l'Angleterre et forçaient Henri Y à interrompre plusieurs fois la conquête de la France. Si je cherchais bien, je trouverais quelque part les Hussites ; et quant aux Taboiites et aux Picards, et même aux Adamites, j'ai la main dessus, mais je ne suis pas obligé de les désigner. Le petit nombre de ces derniers dans le passé et dans le présent ne leur laisse que peu d'importance. Us ne sont point destinés à en avoir jamais. Leur idée est excessive, délirante, et comme les convulsions de la démence, elle est un symptôme de mort plus que de guérison. Ces surexcitations de l'enthousiasme sont destinées à disparaître. Je ne les indique ici que parce qu'elles jouent un rôle dans la guerre des hussites , et qu'il sera bon de faire leur part quand j'aurai à montrer leur action.
Maintenant, si le sujet vous intéresse, cherchez dans les livres d'histoire le récit des grandes insurrections des pastoureaux, des vaudois, des beggards, des fratricelles, des lolhards , des wickléfistes , des turlupins , etc^ Je no me charge de vous raconter que celles des hussites et des taborites qui n'en font qu'une. L'histoire de toutes ces sectes et d'une quantité d'autres que je ne vous nommo
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pas, n'en forme qu'une non plus, quoi qu'en puissent dire les crudits qui ont voulu faire de si grandes distinclions entre elles'. C'est l'histoire du Joannisme, c'est-à-dire l'interprétation et l'application de l'Évangile fraternel et ôgalitaire de saint Jean. C'est la doctrine de V Évangile éternelle ou de la religion du Saint-Esprit y qui remplit tout le moyen âge et qui est la clef de toutes ses convulsions, de tous ses mystères. Trouvez-moi une autre clef pour ouvrir tous les problèmes du temps présent, sinon permettez-moi de commencer mon récit ; car il ressemble beaucoup jusqu'ici à celui du caporal Trimm, qui s'appelait précisément l'Histoire des sept châteaux du roi do Bohême.
Nous avons justement laissé le roi de Bohême j Wenceslas l'ivrogne, dans un de ses châteaux (c'était je crois, celui' de Tocznik)^ tandis que Jean Huss, le jeune recteur de l'université de Prague, traduisait en bohémien les livres de Wicklef, et prêchait le wickléfisme. Le wicklé- (isme était une des nombreuses formes qu'avait prises la doctrine de VÉvavgUe éternel^ la grande hérésie lancée dans le monde depuis plusieurs siècles, et formulée par l'abbé Joachim de Flore, en 4 250. Wicklef était mort, mais le wickléfisme survivait à son apôtre, et les adeptes, sous le nom de Lollards, préparaient une grande insur* reclion, se fiant peut-être aux relations, et l'on dit même aux engagements que, soit curiosité, soit enthousiasme, Henri V avait contractés avec eux dans les années ora-
4. Les rivalités ci les inimitiés de ces sectes entre elles ne pronvent (j l'une vérité bannie ; «'est qo'il est forl difficile de s'entendre sur les u:oyiMis ili> rc;Uiser une grande entreprise ; mais le môme but, la môme idc? est au Tund de toutes.
geuses de sa jeunesse. Ils cherchèrent des sympathies chez les autres peuples, et y répandirent myst-'rieusement leur doctrine, s*adressant aux hommes les plus remarquables, suivant l'usage de ces temps de persécutions. On prétend que Jean Huss repoussa d*afcord avec horreur la pensée de Thérésie, mais qu'il fut séduit par deux jeunes gens arrivés d'Angleterre, sous prétexte de prendre ses leçons. On raconte même à ce sujet une anecdote qui ressemble fort à une légende. Mais la poésie des traditions a son importance historique ; elle donne, mieux parfois que l'histoire, l'idée des mœurs et des sentiments d'une époque : enfin elle ajoute la couleur au dessin souvent bien sec de l'histoire, et à cause de cela, elle ne doit pas être méprisée.
Nos deux écoliers wickléfisles prièrent donc^Jean Huss, leur maître et leur hôte, de leur permettre d'orner de quelques fresques le vestibule de sa maison. « Ce qu'ayant « obtenu, ils représentèrent, d'un côté, Jésus-Christ ena trant à Jérusalem sur une ânesse, suivi de la populace a à pied; et, de l'autre, le pape monté superbement sur « un beau cheval caparaçonné, précédé de gens de guerre « bien armez, de timbaliers, de tambours, de joueurs a d'instruments, et des cardinaux bien montez et magnia fiquement ornez. » Tout le monde alla voir ces peintures, a les uns admirant, les autres criminalisant les tableaux. »
Jean Huss aurait donc été frappé de l'antithèse ingénieuse que cette image lui mettait sous les yeux à toute heure. Il aurait médité sur la simplicité indigente du divin maître et de ses disciples, les pauvres de la terre et les simples de cœur; sur la corruption et le luxe insolent de l'autocratie catholique, et il se serait décidé a lire Wicklef. Aussitôt qu'il se fut mis à le répandre et à l'expliquer, de nombreuses sympathies répondirent à son appel. La Bohême avait bien des raisons pour abonder dans ce
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sens sans se faire prier. D*abord, comme nous l'avous déjà dit plus haut^ la haine du joug étranger, puis celle du clergé qui la pressurait et la rongeait affreusement. Dans le peuple fermentait depuis longtemps un levain de vengeance contre les richesses des couvents; les récits qu*on a faits de ces richesses ressemblent à des contes de fées. La doctrine des Yaudois avait depuis longtemps pénétré dans les montagnes de la Moravie. On dit même que lors de la persécution que leur fît subir Charles V, à rinstigalion du pape Grégoire Xï, Pierre Valdo en personne était venu finir ses jours en Bohème. Les lolhards de Bohême dont le nom ressemble bien à celui des loilards d'Angleterre, étaient originaires d'Autriche. Un de leurs chefs, brûlé à Vienne en 1322, avait déclaré qu'ils étaient plus de huit mille en Bohème. Les historiens constatent aussi des irruptions de béguins ou beggards, d'adamites, de turlupins, de flagellants et de millénaires dans les pays slaves et en Bohème surtout à différentes époques. Prague avait eu déjà d'illustres docteurs qui avaient prêché que la fin du monde ancien était proche, que V Antéchrist était apparu sur la terre^ et'qu'il siégeait sur le trône pontifical, Jean de Milicz •, un des plus célèbres, avait été mandé à Rome pour se disculper, et on dit qu'il avait écrit ces propres paroles sur la porte ^e plusieurs cardinaux. On cite aussi Malhias de Janaw, dit le Parisien parce qu'il avait étudié à Paris, « illustre
4. MUiciuSt suivanl la coutame des liistoricns de ceue époque de iatinlser toasles noms. Il nepariit pas que toas ces docteurs bérétiqucs sortis des rangs du peuple aient tenu à leurs noms de ramille, mais beaucoup à leur nom de bapième et à celui de leur village. Jean Huss prit le sien de llussineiz, où il était né. Je prierai mes lectrices de faire attoniioD, en lisant l'histoire de ces siècles, à la prodigieuse quantité de théologiens célèbres dans l'Eglise ou dans Thérésie qui portent le prénom de Jean. A rèpoque de la prédication du joanuismc et de la dévotion à révangile do .saint Jean» ce n'est pas on Ciit iudifféreuu
« par sa merveilleuse dévotion, et qui, par son assiduité a à prêcher, a souffert une grande persécution, et cela à « cause de la vérité évangélique. » Celui-là détestait les moines, et leur reprochait « d'avoir abandonné Tunique sauveur Jésus-Christ pour des François et des Domihi* que. A On ne voit point que Tenlhousiasme joannite des ordres mendiants ait établi un lien sympathique entre eux et les Bohémiens, Soit que ceux de ces moines qui habitaient le pays ne partageassent pas cet enthousiasme à répoque où il éclata en Italie et en France, soit que la haine des couvents remportât sur toute similitude de doctrine chez les Bohémiens, il est certain que cette doctrine changeant de nom et de prédicateurs, leur arriva un peu tard et leur servit d'arme contre tous les ordres religieux.
Ces docteurs bohémiens avaient tente surtout de rétablir les coutumes de TËglise grecque, auxquelles la Bohème, convertie primitivement au christianisme par des missionnaires orientaux, avait toujours été singulièrement attachée. La communion sous les deux espèces et l'office divin récité dans la langue du pays, étaient surtout les cérémonies qui lui paraissaient constituer sa nationalité, représenter ses franchises, et préserver dans Tesprit du peuple Tégalité des fidèles devant Dieu et devant les hommes de la tyrannie orgueilleuse du clergé. Nous reviendrons sur cet article, qui est le motif de la guerre hussitique et le symbole de l'idée révolutionnaire de la Bohème à celte époque, ainsi que l'enveloppe extérieure de Tœuvre du Taborisme.
La noblesse tenait tout autant que le peuple (du moins la majoriîé de la pure noblesse bohème) à ces antiques coutumes. Grégoire Vil les avait anéanties. Mais Taulorilé de cet homme énergique n'avait pu décréter l'orthoJoxio d'une nation qui n'avait jamais été ni bien grecque, ni bion latine, qui portait l'amour de son indépendance principa-
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loment dans son culte, et qui jusque-là avait cni et prié à sa guise dans la simplicité et la pureté de son conir. Pendant doux siècles après Grégoire VU, il y avait eo en Bohême un culte lalin officiel pour la montre, pour l'obé- (îionco extérieure, et un culte grec devenu national, un culte qu'on pourrait appeler 5Mê generis, pour la vie des entrailles populaires. On disait les ofHces en langue bohème, et on communiait sous les deux espèces dans les campagnes, et secrètement dans les villes; il y avait mémo plusieurs endroits où on l'avait toujours fait ostensiblement, grftce à (les privilèges accordés et maintenus I)ar l(»s pnpos. Milicîus fut persécuté et mourut dans les pri-^ons, après avoir restauré l'ancien rite assez généralement. Mathias de Janaw était confesseur de Charles ÏV, qui l'aimait beaucoup et qui ne paraît pas avoir été bien décidé tîntre les principes hardis de son université et les menaces du saint-siége. On osa demander à cet empereur do travailler à la réformation de l'Église ; il eut peur, repoussa la tentation, éloigna Mathias, cessa de communier sous les doux espèces, et laissa l'inquisition sévir contre ses coreligionnaires. On n'administrait donc plus cette communion sur la fm de son règne, que dans les maisons particulières, a et à la fm, dans les endroits cachez; mais « ce n'étoit pas sans périls de la vie. » Quand on se saisissait des communiants, « on les dépouilloit, on les mas- « sacroit, on les noyoit ; de sorte qu'ils furent obligez de « s'assi^mblcr à main armée, et bien escortez. Cela dura « do part ot d'autre jusqu'au temps de JeanHuss. »
On voit maintenant comment, en peu d'années, Jean IIuss devint le prophète de la Bohême. Il prêcha ouvertement le mépris de la papauté, là liberté de la communion et des rites. A la suite d'une querelle de règlement, il avait fait chasser presque tous les gradués allemands de l'Université. L*inquisition réprimanda et fit brûler les
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livres de Wicklef. Huss n'en prêcha que plus haut et souleva maintes fois le peuple enclin aux nouveautés. Son archevêque n'avait pas beaucoup de pouvoir contre lui ; Tabrutisseraent de Wenceslas livrait l'Éfal à Tanarchie. Irrité contre le pape qui l'avait déposé de l'empire, il n'était pas fâché de lui voir susciter un mauvais parti. Son frère et sou ennemi Sigismond , qui par ses intrigues gouvernait une partie de la noblesse bohème , n'était guère plus content du saint-siége, parce que celui-ci avait longtemps soutenu son concurrent Rupert au royaume de Hongrie; d'ailleurs, les Turcs lui donnaient assez d'occupation pour le distraire de l'hérésie.
Jean Huss prêcha en bohémien à la chapelle de Bethléem, en latin au palais royal de Prague et dans tes synodes et assemblées générales du clergé bohème, contre le clergé romain et contre toute la discipline ecclésiastique. Secondé par Jérôme de Prague, Jacques de Mise, dit Jacobel, Jean de Jessenitz, Pierre de Dresdcn ' et plusieurs autres, il commença à /fanatiser les artisans et les femmes, qui, de leur côté, commencèrent à dogmatiser aussi, et même à écrire des livres, déclarant qu'il n'y avait plus d'Église sur la terre que celle des hussiles.
Tout le monde sait la suite de l'histoire de Jean Huss. Après avoir subi en Bohème plusieurs persécutions, il fut cité devant le concile. « Il comparut sur la foi d'un sauf- « conduit de l'empereur Sigismond*. 11 n'en fut pas moins « emprisonné à son arrivée à Constance, pendant qu'une « commission, déléguée par le concile, examinait ses doc-
I . Pierre de Dresden est, dil-on, l'auleur de ces hymnes et de ces chaiisous spiriluelies eatremôlées d'allemand et de lalin qui sont encore en usage dans les églises de la confession d'Âugsbourg. Ou lui en attribue aossi la musique. ( M. Lenfant. )
â. Sigismond, arrivé à l'empire en 4410 par la mort de Rupert, voulut consolider par ce sacrilice son alliance avec Rome.
no JEAN ZISK\
irincs. 11 fut condamné on mémo temps que la mémoire
« de son maître Wicklcf. Jean Hiiss montra d'abord quel-
a que hésitation ; mais il reprit bientôt toute sa fermeté,
« ne voulant point se rétracter à moins qu'on ne lui
a prouvât ses erreurs par TËcrlture, appela du concile au
« tribunal de Jésus-Christ, et déclara qu'il aimerait mieux
a être brûlé mille fois ' que de scandaliser par son abju-
« ration ceux auxquels il avait enseigné la vérité. H fut
« dégradé des ordres sacrés, livré au bras séculier par le
« concile, et conduit au bûcher d'après l'ordre de ce
« même empereur qui lui avait garanti par serment la vie
a et la liberté. Jérôme de Prague avait été arrêté et
« amené prisonnier à Constance quelque temps aupara-
« vaut. Il faiblit, renia Wicklef et Jean Huss, et fut absous.
a Quelque temps après, il fit demander au concile une
« audience publique, déclara qu'il avait menti à sa con-
a science , et qu'il croyait à la vérité des enseignements
a de SQS maîtres ; puis il marcha intrépidement au sup-
« piice. Il y eut quelque chose de plus fatal et de plus
a sinistre que celte double catastrophe : ce fut la théorie
« qu'inventa le concile pour la justifier. Un décret du
« concile défendit'à chacun, sous peine d'être réputé fau-
« teur d'hérésie et criminel de lèse-majesté, de blâmer
« l'empereur et le concile louchant la violation du sauf-
« conduit de Jean Huss ^ »
Pendant tout ce procès, leshussites de Bohème s'étaient tenus, le peuple, dans une attente sombre et douloureuse, les nobles dans un silence irrité. A la nouvelle de son supplice, presque toute la Bohème s'émut, depuis ces
1. Ou raconte qae Jean Hass, pendant qu'il lisait les livres dcAVirUef, se donnait l'étrange plaisir de se brûler le boat des doigts îi la (Inmme de sa lampe. Interrogé sur cet étrange possc-temps, il répondit en montrant le livre : ■ Voilà un calice qui me mènera loin. •