‹ Jean Zyska--GabrielChapitre 7 sur 63 · M. Henri Martin, Histoire de France · texte numérisé non relu

M. Henri Martin, Histoire de France

gens de la lie du peuple , qu'on lui avait tant rcproclïé (lavoir pour auditoire, jusqu'à ces vieux seigneurs qui avaient vu en lui le restaurateur do leurs antiques franchises et de leurs coutumes nationales. L'Université, saisie unanimement d'une véhémente indignation, rendit un témoignage public, adressé à toute la chrétienté, en faveur du martyr, a saint homme! disait ce manifeste, ô « homme d'une vertu inestimable, d'un désintéressement « et d'une charité sans exemple! Il méprisait les richesses a au souverain degré, il ouvrait ses entrailles aux paua vres ; ou le voyait à genoux au pied du lit des malades. « Les naturels les plus indomptables, il les gagnait par sa « douceur, et ramenait les impénitents par des torrents « de larmes. Il tirait de l'Écriture sainte, ensevelie dans a l'oubli, des motifs puissants et tout nouveaux pour ena gager les ecclésiastiques vicieux à revenir de leurs « égarements et pour réformer les mœurs de tous les

a ordres sur le pied de la primitive Église. » « Les

a opprobres, les calomnies, la famine, l'infamie, mille « tourments inhumains, et enfin la mort, qu'il a soufferte, « tout cela non-seulement avec patience, mais avec un « visage riant : toutes ces choses sont un témoignage aua thentique d'une constance, aussi bien que d'une foi et a d'une piété inébranlables chez cet homme juste, eic. » Des lettres de sanglants reproches furent adressées au concile de toutes parts. On lui disait qu'il avait été assemblé, non par l'esprit do Dieu, mais par l'esprit de malice et de fumeur; qu'il avait condamné un innocent sur la déposition de personnes infâmes , sans vouloir écouler celle des évéques, des docteurs et des gens de bien de la Bohême, qui témoignaient de son orthodoxie et de sa foi ; que c'était une assemblée de satrapes que ce concile, et le conseil des Pharisiens contre Jésus-Chrit; et mille autres invectives, dont plusieurs sont remplies d'éloquence.

Cos pièces coururent toute l'Allemagne, et irritèrent violemment le pape et les cardinaux. Jean Dominique, légat du pape, fut si mal reçu en Bohême, qu'il écrivit au pontife et à Tempereur : Les hussites ne peuvent être ramenés que par le fer et par le feu, Sigismond ne voulut pas se hâter de ruiner un royaume qu'il regardait comme sien. Il hésita, et la révolution n'attendit pas qu'il eût pris son parti.

Elle commença religieusement par instituer un anniversaire commémoratif de la mort du martyr Jean Huss (6 juillet), et par faire célébrer ses louanges dans toutes les églises; puis elle frappa des médailles en son honneur, et rUniversité, qui était à la tête du mouvement, publia sa déclaration de foi , la première forftiule du hussilisme.

Cette déclaration, signée de maître Jean Cardinal ei de toute rUniversité , ne porte absolument que sur le droit auquel prétendent los hussites de communier sous les deux espèces, conformément à Tinstitulion de Christ^ à ses propres paroles, à celles de saint Jean et aux principes purs de la saine orlliodoxie. Ils traitent le retranchement de la coupe de constitution humaine^ nouvellement inventée et inconnue aux sacrés canons; pardonnent à ceux qui, par ignorance et simplicité^ se sont soumis jusque-là à celte ordonnance, et finissent par déclarer que désormais il ne faut avoir égard à ce dogme cTinvention humaine, et s'en tenir à la doctrine de Jésus, qui doit l'emporter sur toute puissance insi' diense et redoutable^ sur toutes comminations et terreurs.

Une telle déclaration ne paraissait pas devoir entraîner de grands orages. Les orthodoxes romains n'y trouvaient pas beaucoup à redire, sinon que « si ce n'était point une hérésie en soi de communier sous les deux espèces, c'en

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était une de dire que l'Église péchait en n'administrant ce sacrement que sous une seule. » Jusque-là on n'était aux prises que sur une subtilité, et le raisonnement de l'orthodoxie était un sophisme. Mais si la déclaration de l'Université satisfaisait les classes aristocratiques, l^ noblesse, le clergé et même la bourgeoisie de Bohème, il s'en fallait de beaucoup qu'elle fût l'expression de la religion des masses , qui se sentaient travaillées par la doctrine ardente de l'Évangile éternel et par toutes les idées confuses, mais passionnées, d'égalité évangélique, que les prêtres du concile appelaient la lèpre vaudoise. Wicklcf et Jean Huss, théologiens consommés dans l'acception de la philosophie scolastique, érudits recherchés et honorés, hommes de science et par conséquent hommes du monde, soit qu'ils n'eussent pas été aussi loin que leurs adeptes prolétaires dans leur conception d'une nou* velle société chrétienne , soit qu'ils eussent voilé cette conception idéale sous des formules de simple discipline réformatrice , avaient écrit avec cette prudence de raisonnement que doivent conserver les hommes en vue pour ne pas compromettre leur doctrine dans la discussion avec les sophistes et les puissants de ce monde. Les âmes populaires plus pressées par leur feu intérieur et par leurs souffrances matérielles, avaient vite songé à réaliser l'idée cachée au fond de cette question de dogme; et, tandis que les classes patientes par nature et par position se contentaient de réclamer la coupe, les pauvres, conduits et agités par divers types de fanatiques , s'apprêtaient à réclamer l'égalité et la communauté de biens et de droits, dont la coupe n*était pour eux que le symbole. Ainsi, les patriciens, les classes aisées et la plupart des habitants industriels des grandes villes commençaient à former la secte'des calixtins ou des hussites purs, tandis que les paysans, les ouvriers avec leurs femmes el

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lears enfants, grondaient sourdement, comme la mer à l'approche d'une tempête , se préparant aux fureurs du Taborisme et des autres sectes, sublimes de courage et féroces d'instinct, qui devaient victorieusement résister à Rome et à tout l'empire germanique, durant quatorze ans. ^

Déjà, du temps de Jean fluss, ces exaltés avaient émis l'opinion que le prêtre n'était rien de plus qu'un autre homme, et que tout chrétien était prêtre de son plein droit pour interpréter les mystères et administrer les sacrements. Au concile de Constance, des cordonniers de Prague avaient été accusés 6^ entendre les confessions et (T administrer le sacré corps de Notre- Seigneur, Les seigneurs bohémiens présents à cette accusation en avaient défendu, en rougissant, l'honneur de la Bohème, et le fait parut si énorme, qu'on n'osa persistera le reprocher à Jean Huss. Mais les cordonniers de Prague n*en furent peut-être pas très-émus, et Ton vit une femme du peuple arracher l'hostie des mains du prêtre , en disant qu'une femme do bonne vie était plus digne qu'un prêtre infâme de toucher le pain du ciel.

Comme les émeutes et les violences commençaient, et que plusieurs gentilshommes do Tinlérieur, espèce de Burgraves qui faisaient depuis longtemps le métier de bandits pour leur propre compte, se servaient du hussitisme comme d'un prétexte pour piller les églises, rançonner les couvents et détrousser les voyageurs , les grands de Bohème s'assemblèrent pour délibérer sur les conséquences de la déclaration de l'Université. Ils formèrent une députation des plus considérables d'entre eux, pour aller trouver le roi et Tinviter à s'occuper un peu de son royaume. Il y avait beaucoup d'analogie, nous l'avons dit , entre la condition de ces deux monarques contemporains, Wenceslas l'ivrogne et Charles VI l'in-

sensé. Cachés au fond de leurs châteaux, ils n'étaient heureux que lorsqu'on les oubliait , et ne reparaissaient que malgré eux sur la scène, où on les rappelait aux jours du danger, comme de vieux drapeaux qu'on tire de la poussière^

Wenceslas, effrayé des troubles, s'enivrait pour so donner du cœur, dans sa forteresse de Tocznik au sommet d'une montagne du district de Podwester. Dès qu'il aperçut les députés, il eut peur et se barricada. On parvint cependant à en introduire quelques-uns auprès de lui, et ils le décidèrent à venir habiter Prague, où il se renferma dans la forteresse de Wyssehrad. C'était un pauvre porte-respect, que ce roi fainéant, abruti dans la débauche et naturellement poltron, bien qu'il eût parfois des velléités de cruauté et des heures de rage aveugle. Dès qu'il fut arrivé dans sa capitale, des députés de la ville vinrent lui demander des églises pour y enseigner le peuple à leur manière, et y donner la communion des subutraquistes'. Il leur demanda du temps pour y penser, et fit dire sous main à Nicolas, seigneur de Hussinelz, qui était à leur tête, quHl filait là iine corde pour se faire pendre. Les hussites de Prague insistèrent les armes à la main. Les conseillers du roi répondirent en son nom par des menaces. Le sénat fut alarmé de ces mutuelles dispositions; mais Jean Ziska, chambellan de Wenceslas, apaisa l'affaire et relarda l'explosion, en disant au peuple, sur lequel il exerçait déjà une grande influence, qu'il fallait attendre l'issue du concile, et ses résolutions pour ou contre le hussitisme.

Il est temps de parler du redoutable aveugle Jean Ziska du calice. Il y a tant d'obscurité sur ses commen-

I. Parlisdns de la c-iinmimion sous les deux espèces. C'est ainsi qu'ca appelait alors les ralixllos ou Imssiies purs.

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céments, qu'on ignore son nom de famille. On sait seulement quil s'appelait Jean^ le nom à la mode dans ces temps-là; le surnom de Ziska signifie borgne : il Tétait depuis son enfance. On assure qu'il était noble. Il naquit pauvre, et vécut dans la pauvreté au milieu du pillage, par sobriété naturelle et par austérité de caractère, mais sans qu'il ait paru regarder le communisme pratiqué par ses soldats comme autre chose qu'une excellente mesure de discipline dans ces temps difficiles. Rien ne révèle en lui dés aptitudes philosophiques, ni aucune méditation religieuse profonde. C'est un fanatique de patriotisme; mais ce n'est point un fanatique de religion, et si ses instincts de divination straté.^ique approchent de la faculté extatique, il ne paraît point s'être embarrassé b^ucoup des questions théologiques de son temps. Il comprenait la mission qui lui était départie dans /es ^'oMrs e/w zèle et de la fureur^ et il s'y donna tout entier. Entreprenant, opiniâtre, vindicatif, cruel, invincible et invaincu, cet homme était la colère de Dieu incarnée. Aussi, ce n'est pas un illuminé sublime comme Jeanne d'Arc ; il n'est pas non plus comme elle l'inspiration et le cœur de la guerre patriotique; mais il en est la tête et le bras, et comme elle en est le palladium et l'oriflamme, il en est la torche et le glaive.

Il naquit à Trocznova , dans le district de. Kœnigsgratz, on ignore à quelle époque. On sait seulement qu'il fut page de Charles IV, et qu'il servit avec éclat eu Pologne dans la guerre contre les chevaliers Teutoniques, en 1410. Il est probable qu'il n'avait guère moins de quarante-cinq ans au début de la guerre des hussites. 11 était au service de Wenceslas à Tépoque du supplice de Jean Huss, et on assure qu'il obtint de son maître la permission de jurer haine et vengeance contre les meurtriers. Il fut de ceux qui regardèrent la perfidie

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du concile el la raillerie féroce du sauf-conduit de Sigismond comme une injureJaite à la Bohême. Mais quoique le fait dont je vais parler ne soit pas authentique , il a paru , à quelques historiens , motiver encore mieux l'espèce de rage qui transporta Ziska contre les moines ; car on peut dire qu'il ne vécut que de leur sang pendant les sept années de sa terrible missioA* Selon la tradition à laquelle je me fierais assez dans les pays dont l'histoire a été supprimée en grande partie ou refaite par lesi oppresseurs , un moine avait débauché ou violé sa sœur qui était religieuse, et Ziska aurait fait serment de venger ce crime sur tous les ecclésiastiques qui lui tomberaient sous la main. Il tint horriblement parole, et cette rancune le peint mieux que beaucoup d'autres motifs. Complètement désintéressé dans le pillage des couvents , et refusant sa part du butin avec une rigidité lacédémonienne , dépourvu de vanité ou d'ambition, nullement enthousiaste à la façon des fanatiques dont il était le chef, il semble qu'un motif personnel de vengeance ait pu seul l'entraîner à des fureurs si soutenues, si implacables, si froides, et savourées avec une volupté si profonde.

Cependant, quand on examine attentivement cette existence à la fois violente et calme do Jean Ziska, on est frappé de l'habileté politique qui préside à tous ses actes, et on en vient à se demander à quels autres moyens il pouvait recourir pour procurer à son pays l'indépendance nationale que seul il se sentait la force de lui donner. Nous l'examinerons en détail, en le suivant, pour ainsi dire , pas à pas , et nous verrons à travers le sombre fanatisme qui lui a été injuslement imputé, une volonté froide , clairvoyante , opiniâtre , beaucoup plus éclairée et beaucoup plus saine qu'on ne le pense. Ainsi nous regarderions sa vengeance personnelle comme un de ces stimulants que la Providence suscite aux grandes mis-

a JEAN ZISKA.

sions, mais non comme la cause et le but unique de la sienne. Le vulgaire se trompe toujours en ce-? sortes d'affaires; il veut résoudre le problème de toute une existence dans un seul fait, et ne voit pas que ce fait n'est que la goutte d*eau qui fait déborder le vase.

A Tinstigalion de Ziska , Wenceslas accorda donc ou laissa prendre aux hussites plusieurs églises, et, grâce à cet accommodement, Tannée MM s'écoula sans que les premières conquêtes de la réforme fussent menacées ni entraînées à de grandes violences. Sigismond répondit aux reproches qu'on lui avait adressés, par une lettre à la fois lâche et insolente. Il se défendait d'avoir livré Jean Huss; prétendait avoir vu son tnalheur avec une douleur inexprimable^ être sorti plusieurs fois du concile en fureur; puis il alléguait, non l'autorité infailUble des décisions de TÉglise, mais la puissance politique de ce concile , composé^ non de quelque peu d'ecclésiastiques^ mais des ambassadeurs des rois, et des princes de toute la chrétienté. Enfin il menaçait les hussites d'une croisade qui serait suivie de grands scandales et de périls extrêmes. C'est pourquoi il les priait, trèsaffectueusement , de ne pas exposer tout un royaume à une totale désolation^ et de rejeter toute nouveauté. Quant aux dérèglements qu'on reprochait au clergé, il prétendait, à l'exemple de ses prédécesseurs, ne point s'immiscer dans de telles affaires. Qu'ils se corrigent entre eux, disait-il avec une railleuse indifférence, comme ils savent qu'ils doivent le faire. Us ont l'Écriture sainte devant les yeux, et il n'est permis ni pos' sible, à nous autres gens simples^ de l'approfondir.

L'athéisme ironique de celte réponse dut blesser tous les Bohémiens dans leur loyauté et dans leur enthousiasme religieux. Bientôt après arriva la décision du concile à leur égard : elle était rédigée en vingt-quatre arti-

des, révoltants de tyrannie et de cruauté. Ils rappellent les plus odieuses proscriplions de Sylla et de Tibère. C'est une amplification des préceptes les plus honteux de délation et de férocité. Le premier article intime à Wenceslas Tordre de jurer soumission et fidélité à TÉglise romaine. Les vingt-trois autres désignent 'tous les genres de rébellion qui doivent être punis par le fer et par le feu , ou tout au moins par l'exil et la misère. Tous les fauteurs du hussitisme sont condamnés à mort ; qu'on les brâle, ainsi que tous les livres, tous les traités qui ont rapport aux doctrines de Wicklef et de Jean Huss, et toutes les chansons qui ont été faites contre le concile; que l'université de Prague soit réformée ; qu'on en chasse les wickléfistes et qu*on les punisse; qu'on rétablisse l'ancienne communion, et que les trangresseurs «of^;i^ punis; qu'on fasse comparaître devant le siège apostolique les principaux coupables I tels que sont Jean Jessenitz, Jacobel, Simon de Rockizane, Christian de PraehatitZy Jean Cardinal, Zdenko de Loben, etc. , etc. ; qu§ tous ceux qui abjureront approuvent la condamna^ tîon de ceux qui , ne se rétractant pas , seront punis; que ceux qui défendent et protègent les wickléfistes et les hussites soient punis, et que ceux qui l'ont îa\i jurent de ne plus le faire, et, au contraire, de les poursuivre afin de les faire punir, c'est-à-dire bannir ou brûler, etc.

C'était condamner à mort la moitié de la Bohème et expatrier le reste, à moins que la Bohème ne se dégradât jusqu'à l'abjuration de sa foi, jusqu'à la ratification du crime, à moins qu'elle ne consentît à s'effacer elle-même ignominieusement du rang des nations. Les Bohémiens prouvèrent bientôt que ce n'était pas là leur humeur.

Au roois'de mai 4 418, le concile étant fini, le cardinal Jean-Dominique, cet inquisiteur déjà odieux à la Bohème, vint s'acquitter de sa légation et procéder par les voies

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devait à la conversion des hérétiques. Il débuta par entrer dans réglise de Slana , au milieu de la communion hussite , par jeter les calices non consacrés sur le pavé , et par faire brûler un ecclésiatique et un séculier de cette communion. C^était briser la dernière digue et déchaîner la mer.

Des troubles violents éclatèrent sur tous les points. Wenceslas épouvanté n'osa rien faire pour les réprimer et feignit même de les approuver. Néanmoins les hussite» délibérèrent d*élire un autre roi. Mais Coranda, un de leurs prèlres, éloquent et fin, les harangua fort spirituellement : Mes frères, leur dit-il, quoique nous ayons un roi ivrogne et fainéant, cependant si nous jetons les yeux sur tous les autres, nous n'en trouverons point qui lui soit préférable : et on peut même le re" garder comme le modèle des princes; car c'est son indolence qui fait notrt force, ^lest donc juste de prier Dieu pour sa conservation. — Nous avons un roi et 710US n'en avons point. Il est roi de nom et il ne l'est pas d'effet. Ce n'est que comme une peinture sur la muraille. — Et que peut faire contre noies un roi qui est mort en vivant?

Ces plaisanteries pleines de sens eurent un succès égal auprès des révoltés et auprès du souverain. Wenceslas se souciait de sa vie beaucoup plus que de sa dignité. 11 en prit beaucoup d*amitié pour Coranda. Dominique, accablé d'insultes et menacé du supplice qu'il faisait subir aux hérétiques, se réhigia en Hongrie auprès de Sigismond, afin de l'animer contre les hussites. Mais il y mourut bientôt, après avoir eu la gloire de faire rétracter un docteur qui prêchait , dit-on, le pur déisme. 11 est vrai qu'il tint ce malheureux attaché pendant trois jours à un poteau, où il souffrait tellement qu'il demandait la niort comme une grâce.

AU milieu de ces troubles, Jean Ziska, muni d'une patente que , dans ses jours d'abandon , son maître Wenceslas lui avait remise, scellée de sa main, pour l'auto* riser à tenir son serment de venger la mort de Jean Huss, rassembla beaucoup de monde, et se mit à parcourir le district de Pilsen où il mit tout à feu et à sang, s'empara de la capitale, se rendit maître de toute la province , et en chassa tous les prêtres et tous les moines. Il y établit la communion sous les deux espèces, et institua prêtre l'ardent et ingénieux Coranda. Mais craignant de tomber dans quelque embuscade , il songea à se camper dans une position forte avec son armée. 11 choisit pour cela le site inexpugnable de Hradistie dans la province deBéchin; et, en attendant qu'il pût y bâtir une ville, il ordonna à ses gens de dresser leurs tentes dans les endroits où ils voulaient avoir leurs maisons. Nicolas deHussinetz, celui à qui Wenceslas avait promis une corde pour le pendre , vint l'y joindre avec sa bande. Au bout de peu de jours , il se rassembla en ce lieu quarante mille personnes de tout sexe et de tout âge , qui venaient de tous les pays environnants et surtout de Prague, et pour lesquelles trois cents tables furent dressées a6n de fraterniser dans la nouvelle communion. C'est peut-être alors que la montagne du campement fut inaugurée sous le nom mystique de Tabor qu'elle a toujours" porté depuis, ainsi que la forteresse de Ziska et celle qu'on y voit encore aujourd'hui. Cette place forte a joué un rôle dans toutes les guerres de l'Allemagne , et nos armées en ont gardé le souvenir mêlé à celui de Napoléon. A partir de ce moment, les hussitcs de Jean Ziska portèrent le nom de taborites, et peu à peu formèrent une secte de plus en plus tranchée, et une armée de plus en plus intrépide et redoutable.

Un historien contemporain et témoin des événements ,

nous a transmis le récit de cetio première grande communion év;in:^ôliquo dos hussites. « En 1449, le jour de « la Sainl-Michol, il s'altroupa une grande multitude de a peuple dans une vaste campagne appelée les Croix « (Cruces), proche de Tabor. Il en vint beaucoup de a Prague, les uns à pied , les autres en chariot. Ce peuple a avait élé invité par maître Jacobel, maître Jean Cardia nal, et maître Tocznicz. Maître Mathieu fit dresser une a table sur des tonneaux vides , et donna l'eucharistie au « peuple sans nul appareil. La table n'était pas couverte, « et les prêtres n'avaient point d'habits sacerdotaux. « Maître Coranda, curé de Pilsen, se rendit dans ce « même endroit avec une grande troupe de l'un et de « l'autre sexe , portant l'eucharistie. Avant que de se « séparer, un gentilhomme ayant exhorté le peuple à « dédommager un pauvre homme dont on avait gâté les « blés, il se fit une si bonne collecte, que cet homme n'y a perdit rien, car il ne se faisait aucune hostiUté; les « troupes marchaient avec un bâton seulement comme a des pèlerins. Sur le soir, toute cette multitude partit « pour Prague et arriva , à la clarté des flambeaux , devant « Wisherad. Il est surprenant que dans cette occasion ils « ne s'emparèrent pas de cette forteresse dont la con^ a quête leur coûta depuis tant de sang. »

C'est avec cette piété et cette douceur que les taborites accomplirent en grand pour la première fois les rites de leur culte. Ils se donnèrent, en partant, rendez-vous pour la Saint-Martin suivante , mais bientôt ils furent troublés par les garnisons que Sigismond tenait toujours dans les villes et châteaux. Ceux de Tausch de Klattaw et de Sussiez, en approchant du lieu convenu pour une nouvelle communion, furent avertis par Coranda de prendre des armes parce qu'on leur tendait une embûche. De Knim etd'Aust, des avis furent échangés également entre les

pèlerins, afin qu'ils eussentàse tenir sur leursgardos, et ils s'envovèrent les uns aux autres des chariots avec des gens bien armés. Mais avant que ces troupes eussent pu opérer leur jonction , elles furent attaquées par les Impériaux, ayant à leur têteSternberg, seigneur catholique , président de la monnaie de Cuttemberg. Ceux d'Aust furen t taillés en pièces ; mais ceux de Knim repoussèrent Sternberg, et le forcèrent à la fuite, après quoi ils restèrent tout le jour sur le lieu du combat, enterrant les morts d'Aust et faisant dire Toffice divin par leurs prêtres. De là ils se rendirent à Prague en chantant des hymnes de victoire, et ils y furent joyeusement reçus par leurs frères.

A cette occasion, Ziska écrivit une fort belle lettre à ceux (!e Tauss', dans le district de Pilsen. Nous la rapporterons, parce que ces pièces précieuses nous font connattre les caractères historiques mieux que toutes les déclamations des écrivains. On a retrouvé celle-ci en 1 54 > , dans la maison de ville de Prague.

ti j4u vaillant capitaine et à toute la ville de Tista,

4 . Taass, Taas, Taasch, Tysla ou Tusla, c'est la même ville, on du moins le même nom. Il est impossible de trouver dans les historiens anciens an nom, même du* |>lus importants, sur lesquels ils s'accordent. Il parait qu'aujourd'hui (ucore l'orthographe germanisée des noms bohèmes n'olTre guère plu^ (\c certitude. Je ne me pique donc d'aucune exaciilude pour ces noms sur lesquels rien n'a dû ni'éclairer sufSsamrnent. On sait l'indifférence de nos historiens français des derniers siècles, et le sansgène des con options de la basse-latinité du moyen âge pour les noms étrangers. Je croirais cependant que le véritable nom ancien de Tauss est Tuita^ à cause d'une anecdote consignée dans plusieurs livres ù ce sujet. La tradition rapporte qu'en 974 l'empereur Oihon 1er, obligeant Boleslaws, prince de Bohème, à tenir une chaudière sur le feu pour avoir conmiis un fratricide, et ce prince voulant shisseoir, l'empereur lui cria: Tu sta. La légende peut être fausse, mais elle est ancienne, et le jeu de mots porte sur un nom qui était accepté alors. Celte dissertation pédante est la seule qoe je me permettrai : on ms la pardonnera. J'avais placé le château fantastique dcRiesenbarg près de Tauss, dans le roman de Gonsuelo.

— Mes tres-cîiers frères, DieuTeoilie par sa grâce, que e ¥ouâ reveîiiez à v:tre première charité, el que. Taisant « de b«jQn-^ «paires . CGOime de Trais eafaots de Dieu, e TOGS persLstiez eo sa crainte. S'il vous a châtiés et c punis, je vous prie en son nom, de ne vous pas laisc ser abattre par i'afiliction. Ayez donc égard à ceux qui c travaillent pour la foi et qui souffrent persécution de la c part de nos aiversaires, surtout de la part des Allec mands, dont vous avez éprouvé Textréme méchanceté à c cause du nom cieJ.-C. Imitez les anciens Bohémiens, vos c ancêtres, qui étaient toujours en état de défendre la cause « de Dieu et la leur propre. Pour nous, mes frères, ayant c toujours devant les yeux la loi de Dieu et le bien de la « république, nous devons être fort vigilants, et il faut « que quiconque est capable de manier un couteau , de « jeter une pierre et de porter un leviex {une barre ^ « une massue)^ se tienne prêt à marcher. C'est pour- « quoi, T. C. F., je vous donne avis que nous assem- « blons de tous côtés des troupes pour combattre les « ennemis de la vérité et les destructeurs de notre naa tion ; et je vous prie instamment d'avertir votre prédire cateur d'exhorter le peuple dans ses sermons à la « guerre contre l'Antéchrist. Et que tout le monde, a jeunes et vieux, s'y dispose. Je souhaite que, quand je « serai chez vous, il ne manque ni pain, ni bière, ni « aliments, ni pâturages, et que vous fassiez provision « do bonnes armes. C'est le temps de s'armer non-seule - « mont contre ceux du dehors, mais aussi contre les « ennemis domestiques. Souvenez-vous de votre premier « combat , où vous n'étiez que peu contre beaucoup de « monde, et sans armes contre des gens bien armés. La a main de Dieu n'est pas raccourcie ; ayez bon courage pt « tenez-vous prêts. Dieu vous fortifie. — Ziska du Cd- « //ce, pat la divine espérance, chef des iaborites. »

Ziska ne commandait jusque-là que de pauvres gens du peuple. Il les exerça au métier des armes dans lequel il était consommé, et en fit d'excellents soldats. Sa forteresse de Tabor se construisait rapidement. Protégée par des rochers escarpés et par deux torrents qui en faisaient une péninsule , elle fut défendue en outre par des fossés profonds et des murailles si épaisses , qu'elles pouvaient braver toutes les machines de giierie, des tours et des remparts savamment disposés et construits avec une force cyclopéenne. Il se procura bientôt de la cavalerie , en enlevant par surprise un poste où Sigismond avait envoyé mille chevaux. Il apprit à ses gens à les monter et leur fit faire l'exercice du manège. Puis il se rendit à Prague avec quatre mille hommes qui suffirent pour y porter l'épouvante chez les uns et pour enflammer l'ardeur des autres. Les hussites de Prague leur proposèrent de détruire les forteresses et de faire serment de ne jamais recevoir Sigismond. Ziska pensa que le moment n'était pas venu , et qu'avant tout il fallait se débarrasser du clergé. D'un côté, sa haine l'y poussait; de l'autre, il songeait aux dépenses qu'une telle entreprise allait nécessiter, et il savait bien où il trouverait de quoi payer les frais de la guerre. L'impatience des taborites était extrême. Peut-être trouvaient-ils que Ziska n'allait pas assez vite à leur gré , car ils parlaient encore de déposer Wenceslas, et d'élire roi un bourgeois nommé Nicolas Gansz. Pour les occuper, Ziska , qui ne voulait peut-être pas livrer et abandonner le maître qu'il avait servi et qui â lui avait été débonnaire , leur Hvra le pillage des couvents tandis que Wenceslas se retirait dans une autre forteresse à une lieue de Prague. Le monastère de Saint-Am-

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broise et le couvent des Carmes furent dévastes et les moines chassés. Le gage de chaque victoire était Tinauguration de la communion nouvelle dans les églises. On y portait la monstrance c'est-à-dire Teucharistie, dans un calice de bois , afin de contraster avec les vases d'or et les ostensoirs chargés de pierreries dont se servaient les catholiques. Ziska, à leur tête, entra dans la maison du prêtre qui avait abusé de sa sœur, le tua , le dépouilla de ses habits sacerdotaux et le pendit aux fenêtres.

De là ils allèrent à la maison de ville où le sénat venait de s'assembler pour prendre des mesures contre eux. Un moine prcmontré, nommé Jean, nouvellement hussilo, et l'un des hommes les plus terribles de cette révolution, animait la fureur populaire en promenant un tableau où était peint le calice hussilique. Le sénat répondait avec fermeté au peuple qui réclamait l'élargissement de quelques prisonniers. En ce moment, je ne sais quelle main insensée lança une pierre sur Jean le prémontré et sur sa monstrance. Â cet outrage, la fureur du peuple se réveilla, on fit irruption dans le palais. Onze sénateurs prirent la fuite, et tous les autres, avec le juge et des citoyens de leur parti , furent jetés par les fenêtres ^t reçus en bas sur des broches et sur des fourches; le valet du juge, sans doute celui qui avait eu la malheureuse folie de jeter la pierre , fut assommé dans sa cuisine.

L'affreuse ivresse ne fut qu'exaltée par ce premier sang; on s'était promis d'abord seulement de marcher sur toutes les égUses et tous les couvents, pour y renverser les autels catholiques et y instituer le nouveau culte. Si Jean Ziska avait espéré satisfaire aux exigences de son parti en leur permettant ces démonstrations, il avait compté sans ce délire funeste qui s'empare des hommes lorsqu'ils se réunissent pour faire les actes du pouvoir sans en avoir médité les droits. D'ailleurs, en assouvissant sn von-

geance personnelle, il avait donné un fatal exemple. Tout fut bientôt à feu et à sang dans Prague, et Ziska, qui était cependant un guerrier patriote et un vrai capitaine devant les ennemis de son pays , se vit entraîné du premier bond dans les horreurs de la guerre civile. Les habitants hussites de la vieille ville de Prague avaient donné parole à ceux de la nouvelle de les seconder. Le massacre du sénat les effraya et ils se renfermèrent chez eux. Les égorgeurs vinrent les y assiéger; la nuit seule mit fin au combat, et depuis ce jour, les citoyens des deux villes de Prague furent toujours animés les uns contre les autres.

Le lendemain , la sédition recommença. La belle chartreuse , appelée le Jardin de Marie, fut pillée. Le prieur s'était enfui. Les chartreux, entraînés, couronnés d'épines et promenés dans les rues, se virent abreuvés d'outrages. Quand on fut arrivé sur le pont de Prague , à l'endroit où Jean de Népomuck avait été noyé par ordre de Wenceslas, quelques hussites proposèrent de faire une hécatombe des chartreux; d'autres, ennemis de ces cruautés, s'y opposèrent; on se querella et on se battit de nouveau. Enfin, les chartreux furent traînés à la maison de ville de la vieille cité, d'oîi les magistrats les firent évader.

En apprenant ces désastres, Wenceslas ne sut qu'entrer en fureur, maltraiter ses gens et mourir d'apoplexie. Pendant qu'il écoutait les offres d'accommodement de ses conseillers lesquels étaient, comme tous les ordres du royaume, divisés d'opinion pour et contre la doctrine, son grand échanson s'avisa de dire qu'il avait bien prévu tout cela. Cette parole irrita tellement le roi , qu'il le prit par les cheveux, le jeta par terre, et allait le poignarder, lorsque ses gens réussirent à lo désarmer. Il tomba dans leurs bras, frappé de congestion cérébrale;

Si JEAN ZISKA.

dix-huit jours après, il mo\ir\it en fêtant de grands cris et rugissant comme un lion.

Tous les historiens du temps représentent cet empereur comme un Sardanapale^ un Tliersite et un Copronime. Ils l'accusent d'avoir souillé les fonts baptismaux et Tautel sur lequel il fut couronné , étant enfant, présage de l'impureté de sa vie et de l'ignominie de son règne, a On peut dire de lui ce que Salluste dit de beaucoup de « gens j qu'ils sont adonnés à leur ventre et au sommeil; « dont le corps est esclave de la volupté , à gui l'âme est « à charge, et dont on ne peut pas plus estimer la vie « que la mort*. » On prétend qu'un de ses cuisiniers lui ayant refusé à majiger, sans doute par ordre du médecin, il le fit embrocher et rôtir; qu'il aimait passionnément son chien, parce qu'il mordait tout le monde; qu'il avait toujours un bourreau à ses côtés et qu'il l'appelait son compère, ayant tenu son enfant sur les fonts de baptême. Il fit jeter dans la rivière un docteur en t/téologiCf pour avoir dit guHl n*y a de vrai roi que celui qui règne bien.

Cette belle parole de Jean deNépomuck (car c'est de lui certainement qu'il s'agit ici), et plusieurs autres aperçus de son caractère , m'ont fait croire que , s'il eût vécu jusqu'à l'époque de la prédication et du procès de Jean Huss, il eût embrassé sa doctrine et partagé son sort. Sa canonisation n'eut lieu qu'au dix-septième siècle, et ce fut sans doute pour l'université de Prague une de ces politesses que l'Église adresse de temps en temps à certains ordres ou à certains corps pour leur faire sa cour. On sait comment fut débattue et octroyée la canonisation de saint François d'Assises , le grand hérétique du joannisme et le véritable auteur do toutes les sectes qui so rattachent au

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