SCENE PREMIERE Christine, Gaston
christine
Je n'ai pas cédé, je n'ai pas pardonné, c'est fini; depuis deux mois, nous nous voyons à peine, sans nous parler autrement que pour ne rien nous dire. Il me semble qu'il fait froid en moi-même et que je m'engourdis lentement. Oh! je l'aurais tant aimé! Il est venu à moi, qui ne savais rien, et m'a dit d'une voix tremblante: Voulez-vous être mienne? Il parlait tout bas, tout bas, et c'était si délicieux ! A présent ma joie est morte. Mais que sont donc ces femmes qui nous les prennent ! et qu'ont-elles de plus que nous? Cette Jeanne Bijou les traîne à sa suite, l'un après l'autre, et ils ne se révoltent pas, ils acceptent le partage! (Un silence; Crovez-vous qu'il l'aime encore ?
GASTON
Non, certes, et je crois même qu'il ne l'a jamais aimée.
CHRISTINE Oh ! si !
GASTON
Aimée, j'entends comme il vous aime.
CHRISTINE
Il y a donc des façons différentes
GASTON
Mais oui, ma pauvre enfant ; ces femmes dont vous parliez ne nous prennent pas tout entiers, ne le croyez pas. Et c'est ce qui souvent fait leur
colère ; elles n'ont de nous que l'heure, que la minute, mais rien d'elles ne reste au fond de notre vie, et lorsque nous pensons à celles que nous nommions nos maîtresses, nous leur faisons une suprême injure dans notre mémoire : c'est de les y confondre. Pardon de vous parler de cela
CHRISTINE Non, dites toujours, c'est bon de vous entendre.
GASTON
Lorsqu'on nous parle d'elles, nous hésitons sur la couleur de leurs cheveux ; nous les avons aperçues, ces femmes, mais nous ne les avons pas regardées. Vous, au contraire, nous faisons plus et mieux que vous regarder, que vous voir, nous vous sentons, notre âme se mêle à la vôtre, nous nous unissons si complètement, que nous ne sommes plus qu'un
CHRISTINE Tandis qu'avec elles ....
GASTON (souriant) Nous sommes si souvent trois !
CHRISTINE C'est pour m'être agréable que vous me dites cela?
GASTON C'est la vérité. Pourquoi tenez-vous rigueur à Albert, et si longtemps?
CHRISTINE
Parce que je ne puis plus même l'estimer, que des doutes constamment m'oppressent. J'ai peur de moi, j'ai peur de me diminuer en lui pardonnant
GASTON
De l'orgueil dans la jalousie. Ecoutez. 'Vous avez confiance en moi, n'est-ce pas ?
CHRISTINE Oh! oui.
Eh bien, laissez-vous aller! Le cœur se trompe quelquefois, mais être vaincu par lui, ce n'est pas une défaite dont il faille rougir.
CHRISTINE Je ne sais.
GASTON
J'entends Albert; soyez bonne, c'est si facile.