MARIETTE
Madame, le major Barine.
JEANNE (vivement) Qu'il entre.
FRIEDMANN (avec humeur) Ah ! ça ! il a donc ses pantoufles ici, ce major?
LE MAJOR (entrant) Ce n'est personne, c'est moi, idole de beauté. (A Friedmann) Monsieur le baron.
FRIEDMANN Bonjour, major. (S'installant) Vous permettez que je lise mes journaux.'
JEANNE (au major) Eh bien?
LE MAJOR (bas)
Eh bien! j'avais raison, c'était la petite comtesse qui venait surveiller son mari. Elle l'a vu entrer ici, et... comme... comme elle n'ignore pas que vous avez... préparé son époux à... l'hymen, elle a cru qu'Albert venait vous demander de continuer la... préparation. En ce moment, elle est rentrée à son hôtel. J'ai habilement interrogé le valet de chambre. Albert n'est pas encore revenu, et le dénouement reste inconnu. La i-eine est-elle contente de son esclave?
JEANNE
Combien vous dois-je ?
LE MAJOR Laissez-moi déposer timidement sur votre main blanche...
JEANNE (vivement) Vous exagérez vos prix !
FRIEDMANN (se levant)
Dites-donc, major, vous savez la nouvelle? Un bon petit scandale qui se prépare.
LE MAJOR (finement) Oui, oui, je sais.
FRIEDMANN
Revolver ou vitriol, on hésite. Demain Gil Blas racontera l'affaire. Une grande dame jalouse, parce que son mari est allé retrouver une ancienne. Le mari est au Club, mais quand il rentrera ff ! ff ! quand il rentrera !
Oui, ce sera intéressant. Voyons, devinons ce qu'elle fera, la petite. Le revolver, cela ne tue plus ; on en fabrique de spéciaux pour suicide ; le vitriol défigure ; les femmes ont horreur des.... mutilations. Le pardon? du bois d'allonge? les paris sont ouverts et les chances égales. Pour quoi pariezvous?
GASTON (entrant)
Ne pariez pas. Albert est rentré chez lui. Sa femme s'était enfermée dans
ses appartements et la chose tournera simplement en une séparation de corps plus ou moins longue ; plutôt moins ; je n'ai jamais cru beaucoup aux séparations de corps.
Jeanne
Une façon comme une autre de s'aimer sans y mettre de l'amour-propre.
FRIEDMANN
C'est dommage; nous n'aurons pas de petit scandale. Toute une semaine sans petit scandale, cela devient mortellement ennuyeux. Si les femmes honnêtes commencent à croire que c'est arrivé, nous sommes perdus. Voilà une jeune femme, jolie, mondaine. Elle avait une occasion superbe. Pensez donc! Elle pouvait cravacher son mari en plein Bois
GASTON Le faire tuer par le major Barine.
LE MAJOR (à Gaston) Eh ! dites donc !
FRIEDMANN
Elle pouvait le cribler de coups de navaja, en insinuant qu'elle a du sang espagnol dans les veines. C'est très bien porté, l'Andalousie !
GASTON (à part) Adorable !
FRIEDMANN Elle pouvait afficher un amant, deux amants, une foule d'amants.
GASTON (à part]
Suave !
FRIEDMANN Décidément, elle doit être un peu sotte, la jeune comtesse...
GASTON (froidement) Vous VOUS trompez, monsieur.
FRIEDMANN (surpris — à Gaston) Ah ! VOUS la connaissez ?
GASTON
Un peu, oui ; elle n'est pas sotte, Je vous assure, et comme elle a horreur du bruit, vous en êtes pour vos frais d'invention, et Gil Blas n'aura pas demain sa petite indiscrétion croustillante.
FRIEDMANN
C'est dommage. Major! venez-vous faire une partie d'échecs avant le dîner ?
LE MAJOR A vos ordres, baron. (Ils sortent.)