SCENE VI
Jeanne, Gaston
JEANNE
Maintenant, à nous deux. Vous savez que je suis discrète; répondez-moi. Est-il vrai que Monsieur Gaston de Cléry a aimé la femme d'Albert de Morteroche lorsqu'elle était jeune fille?
Singulière question. Eh bien, oui, j'ai pensé à cette jeune fille; le mariage ne me déplaisait pas trop et la dot avait quelque charme. Albert m'a enlevé les deux, je lui pardonne.
JEANNE
Le bruit court que vous n'auriez manqué que la dot, et que, au bout de sa courte lune de miel, vous auriez débarrassé Albert du fardeau de ses devoirs.
GASTON (se levant) Qui a dit cela? C'est une honte !
JEANNE
Le bruit court...
GASTON (vivement)
Oh! oui, ces bruits là, cela court si vite qu'on n'a pas le temps de les rattraper. Je suis l'ami de M""= de Morteroche, nous avons été élevés ensemble, je suis son compagnon d'enfance.
JEANNE Mais ces choses-là, cela se continue.
GASTON
Christine est la plus charmante et la plus honnête des femmes, digne de tous les respects et de toutes les admirations, et en ce moment, je suis navré de savoir que ses soupçons viennent de se confirmer, qu'elle a vu entrer chez vous cet homme qu'elle aimait tant et que soixante jours ont lassé d'elle ! Tout son bonheur, ses espoirs, ses rêves de jeune mariée s'écroulent ; c'est à crier de douleur. Cette enfant, dont je sais la sensibilité, la douceur, la grâce délicate, Albert ne l'a pas devinée encore, mais le jour où elle se montrera, où elle sortira d'elle-même, il n'aura pas assez de sa voix, de ses yeux, de ses deux mains, de ses deux genoux pour implorer son pardon !
JEANNE Que voilà de feu, pour un simple ami d'enfance!
GASTON (crescendo)
Eh bien, oui, je l'aime, mais de piété et de dévouement, cette âme qui n'a rien fait pour s'embarrasser d'un corps. Je l'aime et je la défends, la pauvre petite qui va souffrir à cause d'une...
JEANNE Dites courtisane, c'est plus Régence; horizontale me déplaît.
GASTON
Vous avez fait tout ce que vous avez pu pour ensorceler Albert; l'aimiezvous? non, pas un instant, mais vous vouliez vous octroyer ce gentilhomme, par plaisir, par distraction, et lui croquer le bonheur comme un fruit rare, n'est-ce pas?
JEANNE
Nous y sommes! Eh bien, oui, là, c'est vrai, .le me venge. On m'a chassée du monde, de leur monde, comme ils disent, sous prétexte que mon mari ne descendait pas de Louis XV. Ils en descendent, eux, par une échelle plus ou moins généalogique. Je me venge, pour rire, pour me distraire, comme vous dites. (Avec emphase). Je suis la femme fatale, comme dans les romans de Montépin. Je grignote dans les blasons et j'y laisse des marques. Albert? il souffrira comme les autres. Je suis toujours belle, il souffrira; je
suis toujours Jeune, il souffrira ; il se brûlera le sang à force de désir ; il me reverra, il me reviendra malheureux com.me tout à l'heure, fatigué, suppliant. Alors je rirai tout doucement, comme ceci, tout doucement. Je n'ai même pas voulu de son argent. J'en avais, j'en ai. Le duc de Lagarde m'a donné cet hôtel, le comte de Chaune ces diamants, le vieux Stein a rempli d'or mon secrétaire ; lui, ne m'a rien donné, je n'ai pas voulu. Mais il s'est mis à mes pieds, il a pleuré pour m'obtenir; je n'ai pas voulu encore. Je lui ai donné l'absinthe et j'ai retiré le repas, pour le voir mourir de faim. C'est très drôle, je suis contente, je m'amuse, voilà !
GASTON C'est bien vieux tout cela, madame. Du Paul Féval, tout au plus. .
JEANNE Vous voulez me prendre par l'amour-propre.
De l'amour... propre. Vous!
JEANNE (geste droit) Sortez !