SCÈNE y
JEANNE D’ARC , LE COMTE DE DUNOIS , Gardes.
LE COMTE DE DUNOIS
C’est elle!... justes cieux ! la douleur, le respect Remplissent tout mon cœur, ému de son aspect.
(Les Gardes quiprecèdent Jeanne d’Àrc se retirent.)
JEANNE D'ARC en entrant.
O du trône français l’appui le plus fidèle.
Est-ce vous?... Quoi , seigneur, touché d’un noble zèle , Vous venez dans ces murs adoucir mon malheur !
Mon cœur peut-il encor s’ouvrir à la douleur?
Dans l’horreur des cachots long-temps abandonnée , D’étrangers , d’ennemis sans cesse environnée ,
Qu’avec un plaisir pur , du héros des Français Je revois les couleurs , je reconnais les traits !...
Ah ! prince , dissipez mes trop longues alarmes.
Le ciel , toujours propice , a-t-il béni nos armes ?
Le ciel a-t-il veillé sur les jours de mon roi ?
Mes vœux sont-ils remplis?... parlez, rassurez-moi.
LE COMTE DE DUNOIS
Guerrière généreuse , autant qu’infortunée ,
Quoi! d’indignes liens vous tiennent enchaînée ,
Et votre âme , oubliant les maux qu’elle a soufferts ,
JEANNE D’ARC
Ne roit que son roi seul , et ne voit pas ses fers ! Calmez-vous... il respire; et , pleins de votre image , Les Français ont juré d’accomplir votre ouvrage... Mais Charles, sur le trône accablé de douleurs , Déplore des succès payés par vos malheurs ;
C’est lui , qui dans ces lieux m’ordonne de me rendre; Et, pour briser vos fers, j’allais tout entreprendre... Mais le duc a du moins rempli l’un de mes vœux ;
Et , quel que soit l’espoir d’un tribunal affreux , Remise entre les mains du pontife suprême ,
Qui d’entre nous n’irait vous défendre lui-même !
JEANNE D’ARC
J’irai , n’en doutez pas , seule et d’un front serein , Invoquer de sa bouche un décret souverain...
Mais, seigneur, à quel prix, étouffant la vengeance. Le duc a-t-il daigné mettre tant d’indulgence ?
CE COMTE DE DUNOIS
L’effroi de votre nom glace encor ses soldats;
On vous craint; et Bedford , je ne le cèle pas, Demande, que jamais le glaive de la-guerre N’arme un bras si souvent fatal à l’Angleterre.
JEANNE D’ARC
Tant d’éclat touche peu ce cœur infortuné,
Vers le toit paternel dès long-temps entraîné.
Le Dieu qui me guida , le Dieu que j’en dois croire , Réserve à d’autres mains d’achever la victoire :