‹ Jeanne d'Arc à RouenChapitre 2 sur 62 · ACTE I, SCÈNE I · texte numérisé non relu

ACTE I, SCÈNE I

LE COMTE DE BEAUVAIS

Le ciel , qui de Lancastre a consacré les droits ,

Le ciel me justifie, et soutient sa querelle.

En vain , dans ses décrets , la sagesse éternelle Du conquérant anglais voulut avant le temps Arrêter les succès et retrancher les ans $

La France a vu bientôt , par un destin contraire ,

Du vainqueur d’Azincourt et l’émule et le frère,

Le fier duc de Bedford , aux plaines de Verncuil Ressusciter des siens l’espérance et l’orgueil •,

Valois , dans ses efforts trompé par la victoire ,

De cités en cités fuir aux bords de la Loire ;

Et le fils de Lancastre , à peine à son berceau ,

De nos rois dans Paris ceindre enfin le bandeau.

Il reçut mes sermens Mais toi , pour ne rien feindre,

Des Anglais , après tout , te sied-il de te plaindre ? Sénéchal de Neustiie

LE SÉNÉCHAL, intcrrompiot.

Oui , nommé par mon roi ;

Je l’avoûrai , le duc , sans exiger ma foi ,

Me distingue, m’honore et m’estime peut-être ;

Autant que je le dois , je sais le reconnaître

Mais je suis né Français ; et l’Angleterre en vain Veut donner aux Français un roi né dans son sein.

Va , crois-inoi , l’étranger ne peut long-temps encore Diviser cet état , qu’en espoir \\ dévore \

Sa fortune déjà pcnclie vers son déclin -,

La main d’uue bergère a changé le destin.

4 JEANNE D’ARC

Et c’est clic qu’au pied d’un tribunal inique Veut traîner par tes mains un conseil tyrannique ! Détestable complot que la rage a conduit !

Je sais tout... Eh ! quel est l’espoir qui te séduit ! L’étranger , dont tu sers l'implacable vengeance , Aurait-il à tes vœux promis pour récompense Un des tristes débris de l’état déchiré ,

Comme aux jours où l’empire , au pillage livré ,

\ it jadis ses vassaux , par un sanglant partage ,

De Charlemagne éteint dévorer l’héritage ?

In sensé !... Dv'it l’état , que ton cœur a trahi ,

Par nos fiers ennemis être un jour envahi ,

Ne sais-tu pas quelle est la foi d’un nouveau maître? La trahison lui plaît : il déleste le traître.

Le plus noir fanatisme aurait-il égaré

Ton esprit , d’un faux zèle à ce point enivré ,

Et , ministre inhumain de haine et de vengeance , Crois-tu servir un Dieu de paix et de clémence ?

Loin de lui cet hommage horrible , injurieux !

Ah ! l’humanité parle 5 elle est la voix des cieux.

LE COMTE DE BEAUVAIS

Eli bien ! s’il fautqu’ici tout mon cœur se découvre , Des grandeurs à mes yeux , oui , la carrière s’ouvre , Je ne m’en défends pas ; et sous le nouveau roi Le rang des premiers pairs est offert à ma foi :

Mais l’amour du pouvoir n’égare pas mon âme 5 L’intérêt des autels et m’entraîne et m’enflamme. Quel que soit , après tout , le charme insidieux

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