ACTE I, SCÈNE I
LE COMTE DE BEAUVAIS
Le ciel , qui de Lancastre a consacré les droits ,
Le ciel me justifie, et soutient sa querelle.
En vain , dans ses décrets , la sagesse éternelle Du conquérant anglais voulut avant le temps Arrêter les succès et retrancher les ans $
La France a vu bientôt , par un destin contraire ,
Du vainqueur d’Azincourt et l’émule et le frère,
Le fier duc de Bedford , aux plaines de Verncuil Ressusciter des siens l’espérance et l’orgueil •,
Valois , dans ses efforts trompé par la victoire ,
De cités en cités fuir aux bords de la Loire ;
Et le fils de Lancastre , à peine à son berceau ,
De nos rois dans Paris ceindre enfin le bandeau.
Il reçut mes sermens Mais toi , pour ne rien feindre,
Des Anglais , après tout , te sied-il de te plaindre ? Sénéchal de Neustiie
LE SÉNÉCHAL, intcrrompiot.
Oui , nommé par mon roi ;
Je l’avoûrai , le duc , sans exiger ma foi ,
Me distingue, m’honore et m’estime peut-être ;
Autant que je le dois , je sais le reconnaître
Mais je suis né Français ; et l’Angleterre en vain Veut donner aux Français un roi né dans son sein.
Va , crois-inoi , l’étranger ne peut long-temps encore Diviser cet état , qu’en espoir \\ dévore \
Sa fortune déjà pcnclie vers son déclin -,
La main d’uue bergère a changé le destin.
4 JEANNE D’ARC
Et c’est clic qu’au pied d’un tribunal inique Veut traîner par tes mains un conseil tyrannique ! Détestable complot que la rage a conduit !
Je sais tout... Eh ! quel est l’espoir qui te séduit ! L’étranger , dont tu sers l'implacable vengeance , Aurait-il à tes vœux promis pour récompense Un des tristes débris de l’état déchiré ,
Comme aux jours où l’empire , au pillage livré ,
\ it jadis ses vassaux , par un sanglant partage ,
De Charlemagne éteint dévorer l’héritage ?
In sensé !... Dv'it l’état , que ton cœur a trahi ,
Par nos fiers ennemis être un jour envahi ,
Ne sais-tu pas quelle est la foi d’un nouveau maître? La trahison lui plaît : il déleste le traître.
Le plus noir fanatisme aurait-il égaré
Ton esprit , d’un faux zèle à ce point enivré ,
Et , ministre inhumain de haine et de vengeance , Crois-tu servir un Dieu de paix et de clémence ?
Loin de lui cet hommage horrible , injurieux !
Ah ! l’humanité parle 5 elle est la voix des cieux.
LE COMTE DE BEAUVAIS
Eli bien ! s’il fautqu’ici tout mon cœur se découvre , Des grandeurs à mes yeux , oui , la carrière s’ouvre , Je ne m’en défends pas ; et sous le nouveau roi Le rang des premiers pairs est offert à ma foi :
Mais l’amour du pouvoir n’égare pas mon âme 5 L’intérêt des autels et m’entraîne et m’enflamme. Quel que soit , après tout , le charme insidieux