‹ Jeanne d'Arc à RouenChapitre 3 sur 62 · ACTE I, SCÈNE I · texte numérisé non relu

ACTE I, SCÈNE I

Qui d'un voile magique a pu couvrir tes yeux , J’ai peine à concevoir cette pitié si vive Que t’inspire aujourd’hui le sort de la captive. Tout un camp , transporté d’une sainte fureur, Accuse hautement sa fourbe ou son erreur.

Que dis-je ! de la foi les savans interprètes Contre elle ont élevé , du sein de leurs retraites , Cette voix étrangère aux haines des mortels :

Le tribunal sacré , qui venge les autels ,

Veut qu’ici la coupable en ses mains soit remise ; Et le duc , rappelé des bords de la Tamise ,

Tout près de la livrer à la rigueur des lois ,

Du conseil assemblé va consulter la voix.

Quel vain prestige encor peut t’abuser en elle ? Et, quand mon cœur enfin , lâchement infidèle , Oublirait ses sermens, trahirait son devoir , Puis-je du tribunal enchaîner le pouvoir?

J’entends autour de moi le superbe Wincestre , L’impétueux Warwick, et Stafford, et Leycestre, Tant d’autres , qu’en secret irrite ma grandeur , De mon zèle trop lent accuser la tiédeur :

L’aspect de la captive entretient leurs alarmes ;

Il retrace à leurs yeux la honte de leurs armes;

Et je les verrais tous , s’ils doutaient de ma foi , Dans leurs soupçons jaloux , réunis contre moi.

LE SÉNÉCHAL

Juste sort du mortel qu’une aveugle furie Entraîne à déchirer le sein de sa patrie !

JEANNE D’ARC

Ainsi donc, sous le joug d’un barbare pouvoir Le devoir est un crime , et le crime un devoir!

Mais enfin que crains-tu de leur haine jalouse ?

Tu le vois , de Bedford l’auguste et jeune épouse Étend sur la guerrière un noble et digne appui.

Le héros d’Albion , de retour aujourd’hui ,

Talbot, fier ennemi , mais rival magnanime ,

A l’outrage , à la haine oppose son estime !

Le duc même , fidèle à l’honneur des guerriers , Voudra-t-il , en un jour flétrissant 6es lauriers , Accabler dans les fers la valeur désarmée?

Jusqu’à ce jour du moins , sourd aux cris de l’armée , Il se tait; et son cœur flotte encore, incertain.

LE COMTE DE BEAUVAIS

Je ne m’abuse point sur un indice vain.

Les grands, peu satisfaits du zèle qui balance, Veulent être entendus jusque dans leur silence ;

Et ce même Bedford , qui se tait aujourd’hui,

Ne pardonnerait pas d’hésiter comme lui.

LE SÉNÉCHAL

Voilà donc les effets de ton zèle farouche !

Dans tes sombres fureurs , eh quoi ! rien ne te touche. Ni le sexe, ni l’àge?....

LE COMTE DE BEAUVAIS

Ont-ils donc arrêté

Le cœur même d’un père , et le bras de Jephté?

LE SÉNÉCHAL

Barbare !...

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