ACTE II, SCÈNE V
Parle !... et de ce palais franchissant les murailles, Libre d’indignes fers , au milieu des batailles ,
J’irai , j’irai du moins , couronnant mes travaux ,
Voir en mourant l’Anglais fuir devant nos drapeaux.
LE COMTE DE DUNOIS
Que votre âme , à mes yeux , généreuse guerrière ,
En cet affreux moment se peint bien toute entière !
Vous le voulez?.. Eh bien ! laissons de vains discours. Oui 5 je vais vous quitter... mais pour sauver vos jours. Ecoutez-moi. La nuit met un terme à la trêve.
Dès l’heure où du soleil le tour entier s’achève ,
De nombreux bataillons , rassemblés par Valois ,
Vont , par divers chemins dirigés à la fois ,
Au pied des monts voisins s’unira mon armée,
D’une juste fureur toute entière animée 5 Et le brave Gaucour , par des avis plus sûrs ,
Doit bientôt m’annoncer qu’ils marchent vers ces mars. Deux soldats ennemis à mes fières cohortes Du château cette nuit doivent ouvrir les portes :
Et, tandis que l’Anglais campé sous les remparts, Assailli , terrassé, rompu de toutes parts , '
Tombera sous les coups du valeureux Saintrailles , Suivi de mes guerriers et maître des murailles ,
A travers les débris d’un palais odieux
Je m’ouvrirai vers vous un chemin glorieux
Mais pourrai-je , malgré l’effort le plus rapide ,
Arrêter le complot d’un conseil parricide ,
Ou d’un lâche assassin prévenir la fureur?
Jeanne <T Arc à Rouen. ( 3*. édit. ) 3
34 JEANNE D’ARC
De quels tristes regrets, ô ciel ! de quelle horreur Ma fatale victoire alors serait suivie ,
Si mes yeux !
JEANNE D’ARC arec U plus grande chaleur.
Laissons-là l’intérêt de ma vie !
Quoi ! ces superbes murs vont s’ouvrir devant vous , Et le soin de mes jours arrêterait vos coups !
Marchez ; et que tout cède à votre ardeur guerrière , Je bénirai le ciel , à mon heure dernière ,
Si les cris des vainqueurs et le nom de mon roi Venaient sur l’échafaud retentir jusqu’à moi.
LE COMTE DE DUNOIS
Ah ! de ce cœur si fier quand l’invincible audace Brave en paix les dangers dont le sort vous menace , Noble héroïne , est-il un guerrier parmi nous ,
Qui , prêt à tout oser , ne frémisse pour vous ?
C’est sur vos jours sacrés que leur espoir se fonde. Naguère encor frappés d’une stupeur profonde Au seul bruit répandu que vous portiez des fers , Comment soutiendraient-ils un plus affreux revers ? Oui , nous craignons de voir un malheur si funeste De leur antique ardeur éteindre enfin le reste ,
Et l’Anglais , tant de fois dispersé sous vos yeux , Ébranler de Clovis le trône glorieux !
JEANNE D’ARC avec la plus gTaode chaleur.
Le trône , où des Français l’étendard se déploie , D’un vain flot d’ennemis pourrait être la proie !