SCÈNE VIII
LE DUC DE BEDFORD , TALBOT
TALBOT
Prince , un devoir sacré conduit vers vous mes pas.
Si quelque heureux exploit a signalé mon bras ,
Si l’honneur, à ma bouche imposant le silence , Jamais n’en rechercha la juste récompense ,
Je viens la réclamer pour la première fois ;
Et le sort ne pouvait m offrir un plus beau choix. Vous m’entendez , seigneur, et vous n’avez pu croire Que 1 al bot oubliât le soin de votre gloire.
Oui , pour prix de mon sang tant de fois répandu , Vous ne souffrirez pas, à vous-même rendu.
Que sur ce noble front à jamais rejaillisse La honte d un forfait... dont vous seriez complice.
le duc.
Talbot!... de la pitié qu’inspire le malheur Je veux bien excuser l’indiscrète chaleur...
Ainsi donc vous voulez qu a moi-même contraire J’obéisse aux clameurs d’un peuple téméraire !
TALBOT
On vous trompe , seigneur ; et qui peut vous tromper, Dans ses pièges obscurs veut vous envelopper.
Calme dans sa douleur, sans trouble, sans murmure,
68 JEANNE D’ARC
Le peuple en vos vertus se confie et s’assure.
Mais dussent tous ses vœux éclater aujourd’hui ,
Qu importe, si 1 honneur vous parle comme lui !
Ah ! prince, croyez-en la voix libre et sévère D’un soldat qui sait mieux vous servir que vous plaire. Repoussez , repoussez les conseils inhumains Qui du sang le plus pur veulent souiller vos mains ; D’un opprobre éternel sauvez le diadème,
L’honneur de vos drapeaux, l’Angleterre elle-roêmç... Ou désarmez ce bras , que le faible opprimé Jamais dans l’infortune en vain n’a réclamé.
Osez-vous ?
LE DUC
TALBOT avec la plus grande chaleur.
Il y va , prince , de votre gloire ;
Et , quel que soit l’éclat dont brille la victoire ,
Vous ne l’ignorez pas , des plus fameux guerriers Un seul jour, un moment a flétri les lauriers. L’Europe vous admire ; et la sévère histoire Vous promet, par avance, une longue mémoire,
Je le sais. Toutefois , le dirai-je , seigneur ,
Sans sortir du respect , sans blesser votre honneur, Les exploits , les hauts faits , où votre espoir se fonde, N’ont que trop illustré les oppresseurs du monde... Mais d’un noir fanatisme affronter les clameurs ,
De la cour et du camp dédaigner les rumeurs , Étouffer son courroux, couvrir de sa clémence La vertu dans les fers , le malheur sans défense ;