‹ Jeanne d'Arc;Chapitre 3 sur 4 · VE · texte numérisé non relu

VE

; "HISTOIRE de Jeanne d'Arc LS est sans doute encore plus

belle que la légende d'Hercule ; car Hercule avait la force ; Jeanne n'eut que la foi. Tout est parfait dans cette aventure héroïque.

Nos jésuites, nos aristocrates, nos courtisans qui demandent un roi, se jettent dans ce beau culte, pour réchauffer leurs passions et leurs

espérances ; mais Cest en vain; si peu qu'ils méditent sur l'héroïne, ils seront après cela moins jésuites, moins courtisans, moins méchants :

car les idées n'agissent que si on veut les entendre, au lieu que la belle poésie guérit sans qu'on le veuille, comme la musique apaisait le farouche Saül.

La foi contre la religion, voilà le thème. Oui, d'un côté toutes les formes et toutes les politesses ; toute la bureaucratie et toute la paperasserie ; tous les Prudents et tous les Tâtillons : tous les négociateurs, flatteurs et profiteurs ; tous les compromis, tous les traités, toutes les.

finasseries ; tous les plans et tous les conseils ; toutes les Académies et tous les Chapitres ; tous les plaisirs, les grâces et les ris ; tout le Théâtre de ce monde : l'Elite enfin, car il faut la nommer.

En face, tout le peuple inspire ; la justice affirmée ; la révélation directe, par toutes les voix du ciel et de la terre ; le vrai miracle, qui est de foi et d'œuvre; l'amour combattant ; la Paix écrasant la Guerre, sans un éclair de haine.

Ici la ruse des passions nous guette.

Qu'il est difficile d'être courageux sans se faire méchant | Que de fois la Paix en armes est devenue

guerre | Ils le savent bien, tous ces ‘aristocrates aux yeux méchants; ils espèrent, dans le fond de leur cœur, que le plus haut devoir nous ramènera à adorer l'injustice ; que l'amour se changera en haine, la discipline en servitude, le courage en fureur. Mais la volonté héroïque ne sest point détournée de sa fin.

Jeanne a combattu ; Jeanne fut blessée ; mais elle n'a point frappé. Accepter la guerre, et en même temps, par la même vertu, refuser la guerre. La plus profonde sagesse, d'un Socrate, dun Marc-Aurèle, trouve son terme, ses limites, sa parfaite définition dans le geste de cette

noble fille. Il faut qu'au milieu des guerres, sur les cadavres et le sang, le plus pur esprit de tous les héros affirme encore la doctrine du Droit pur : « Tu ne tueras point ». L'esprit est au-dessus des batailles, comme la Force des forces.

Il faut savoir aussi. Cette belle histoire finit en amertume, par le retour des évêques, des hiérarchies et des dogmes. C'est par les mèmes forces que la Révolution a fini en Empire. Les intérêts ont leurs détours et leurs pièges. L'élite ne sait pas Vaincre, mais elle sait gouverner. Après l'Empire, les Bourbons, Sainte-Alliance, traités, coali-

tion des rois contre les peuples. La crédulité contre la Foi. Le bûcher de Jeanne éclaire toutes ces choses.

Vous combattez, pieux jeunes gens, vous combattez pour ces évêques, pour ces courtisans, pour ces renards d'esprit dont c'était la revanche, et qui dansaient autour de ce feu.

Aucun discours d'Académicien ne changera la moindre chose à ce tableau éclatant. Devant tous les yeux: humains, ce drame ineffaçable affrmera ce quil affirme. Saintete du travail, clairvoyance du peuple, perfidie des grands, splendeur du droit, guerre à la guerre.

4 Mai 1915.

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d'Arc; il y a trop de mensonge,

ou si l'on veut trop de confusion, dans cette fête que l'on voudrait nous imposer. C'est déjà un peu trop fort d'orner les couleurs du pape en y joignant celles de l'Héroïne. Mais c'est tromper encore plus que de prendre Jeanne d'Arc comme génie de guerre. Génie de

3 E n'ai point pavoisé pourJeanne

paix, au contraire. Les pacifistes ne doivent point se laisser voler leurs dieux.

Cette guerrière n'a jamais tenu l'arme ni versé le sang. Elle voulait la justice et que l'Anglais s'en allât : mais elle ne pouvait haïr. Son cœur n'allait pas au-delà ; mais quelle forte pensée, quelle doctrine profonde mettra jamais au jour les racines communes de la Force et de la Justice ? L'instinct populaire, artisan du langage, éclaire de même la pensée doctrinale, lorsqu'il veut que le même mot, Cœur, exprime à la fois l'amour et le courage. L'honneur de la guerre, c'est d'être paix en

elle-même et autour d'elle. La vierge et son eétendard signifient impérieusement cela ; mais il faut la vénérer bien pour la comprendre.

Quand je pense qu'en cette fête la colère, toujours alliée de l'injustice, va promener encore une fois son visage ambigu, je crierais bien au sacrilège. Mais c'est encore mieux d'expliquer, ce serait mieux de circonscrire exactement cette idée difficile de la force juste. À quoi le beau mythe d'Hercule peut servir aussi, quoique moins touchant et moins parfait peut-être, car il n'est pas dit qu'Hercule frappait sans colère, ni qu'on puisse frapper tou-

jours assez fort sans une courte colère dans le moment. Le plus beau de Jeanne d'Arcic'est qu'elle laissa l'épée à d'autres, devinant que l'affirmation était l'arme vraie.

Peut-être arrivons-nous aux temps où il suffira de vouloir. Et, si c'est utopie encore, c'est pourtant cette noble idée qu'il faut célébrer en ce jour de Jeanne d'Arc, celle-là, non une autre.

Je pousserais plus loin. Ce mythe a des profondeurs. Ce qui serait célébré, en ce beau jour, si le peuple entrait dans cette fête, ce serait la foi guerrière plutôt que l'art guerrier. Car il y avait en ce temps-

là un art de manœuvrer et d'assiéger, comme aujourd'hui un art de mobiliser et de concentrer, et des soldats de métier en ce temps-là comme aujourd'hui. Mais enfin la naïveté, qui va toujours droit au but, fut une fois la plus forte, et c'est une bergère qui mit l'Anglais dehors. Miracle, on l'a bien dit. Il est incroyable qu'un peuple d'artisans veuille faire la leçon aux géneraux et soit plus fort non pas malgré cela, mais à cause de cela. C'est incroyable, Nous n'osons pas former cette idée d'un peuple injustement attaqué, et laissant l'outil pour prendre l'arme, plus fort de son droit que d'une

vaine science, qu'il ne veut même point connaître. [Idée surhumaine, ou presque. Mais que signifient donc les victoires de Jeanne ? Que veut nous dire ce mythe parfait que nous avons reçu, par grâce, dans notre histoire ? Et ce roi de Bourges, vainqueur malgre lui, qu'est-ce donc auprès de cette bergère intrepide, sinon l'élite toujours la même, toujours à ses plaisirs, toujours pensant et disant mal ce que d'autres font bien ? Pensée trop forte encore pour nous. Nous n'osons pas croire que c'est en travaillant quon apprend à se battre, et que le vrai homme de guerre est à la forge et

à la charrue, pendant que les autres dansent. Vérité d'avenir, que le bourreau n'a point brûlée.

26 mai 1914.

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