‹ Jeanne d'ArcChapitre 10 sur 95 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

dont elle élail vonno, ollo s'éloignait à colle hoiiro, suivant lo choiiiin qui conduit à Noufcljàteau , sans paraître faire atlenlion que la terre, comme nous l'avons dit, était couverte de deux pouces de neige.

(>'est que cette jeune fille étrange , dont nous avons entrepris d'écrire l'histoire , n'était en rien semblable à ses compagnes ; sa naissance , sa jeunesse , son adolescence avaient été précédées , accompagnées ou snivies de tous ces signes fatidiques qui , aux yeux de ceux qui l'entourent , désignent clairement l'élu du Seigneur : voilà ce qu'on disait alors d'elle avec l'accent du doute , voilà ce qu'on a répété depuis avec la voix de la reconnaissance et de la foi.

Jehanne, ou plutôt Jehannelte, connneon l'appelait plus communément encore, était née à Domremy, charmant vallon arrosé par la Meuse, et situé entre Neufchâteau et Vaucouleurs. Son père se nommait Jacques d'Arc, et sa mère Isabelle Romée, connus tous deux pour être d'une probité sévère et jouissant d'une réputation sans tache. La nuit pendant laquelle était née Jehanne , et qui était celle de l'Epiphanie de l'an de grâce 1M2 , ce qui fait qu'à l'époque où s'ouvre cette chronique elle avait juste dix-sept ans , fut une de ces nuits de fête que donne parfois le ciel à la terre : quoique ordinairement vers cette saison le temps eût coutume d'être froid et pluvieux , une douce brise s'éleva vers le soir, tout embaumée de ces suaves senteurs que l'on respire pendant les crépuscules du mois de mai. Comme c'était à la fin d'un jour de repos que cette espèce de miracle se faisait sentir, chacun avait voulu jouir de ce bienfait inattendu, et la plupart des habitants étaient restés sur leur porte, lorsque vers minuit une étoile sembla se détacher du ciel , et, traçant dans l'air une brillante traînée de lumière, s'abattit sur la maison de Jacques d'Arc. En même temps les coqs chantèrent en battant des ailes et en faisant entendre des sons inconnus, quoique l'heure où ils étaient accoutumés de chanter ne fut point encore venue , et chacun , sans savoir pourquoi , se sentit pénétré

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d'iiiip joio si vive que tons los habitants du village se mirent à courir par les rues, se demandant les uns aux autres quelle chose venait de se passer au ciel ou sur la terre, qui leur mettait tant d'allégresse dans le cœnr. Au nombre de ceux qui couraient ainsi était un vieux berger qui était connu pour avoir souvent fait des prédictions qui s'étaient réalisées , et qui jouissait, non-seulement à Domremy, mais encore à dix lieues à la ronde, d'une grande réputation de science; ce vieux berger, interrogé par quelques personnes, répondit: — « Trois courtisanes ont perdu la France*, une vierge la sauvera. » On lit d'autant plus attention à ces paroles qu'elles s'accordaient avec une vieille prophétie do [Merlin conçue en ces termes :

Descendct virgo dorsnm Sagitfari F t flores viryiueos obscttlfavit.

Kt chacun cria Noël dans l'espérance de quelque grand événement.

Le lendemain on apprit que juste h cette heure de minuit Isabelle Romée , femme de Jacques d'Arc, était accouchée d'une fille.

1 Cks trois fk>imks ktaiknt , la piemière , Élconore , femme de Louis-le-.Ieune, qui , répudiée par son mari, épousa en secondes noces Henri d'Anjon , roi d'Angleterre , et lui apporta en dot l'Arpiitaine, le Poitou, la Touraine et le Maine, qui, réunis au duché de Normandie et à la comté d'Anjon , liviaient le tiers de la l-'iance aux mains de son ennetn'.

La seconde, Tsal)elle de France, femme d'Iulouard H, qui, en transmettant à son (ils Edouard Itl les droits qu'elle prétendait avoir au trône, avait amené cette fameuse guerre qui durait encore, et par conséquent les batailles de Crécy, de l'oitiers et d'Azincourt , qui en furent les trois plus sanglants épisodes.

J^t la troisième, Isabelle de I]a\ièi'e, mère de Charles Vit, qui à cette heure excitait les Anglais et les Bourguignons contre son propre fils.

Quant à la vieige qui devait sauver la France , si rudement compromise par ces trois courtisanes rojales, c'était l'Iunuble paysanne dont nous écrivons l'histoire.

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l.o lendemain , cetle fille fui baptisée sons le nom de .It'hanne. Le prêtre qui la baptisa s'appelait Nynet. Elle enl deux parrains et deux marraines. Ses deux parrains s'appelaient Jehan Barent et Jehan Lingue , et ses deux marraines Jehanne et Agnès.

Malgré tous les signes de prédestination qui avaient signalé sa naissance, la jeunesse de Jehanne s'écoula pareille à celle des autres enfants; lorsqu'elle eut atteint l'âge de sept ans, ainsi que c'est la coutume des laboureurs, ses parents l'employèrent à la garde de leur troupeau : une chose à laquelle on ne fit point attention d'abord, mais que l'on remarqua ensuite , fut que jamais Jehanne n'égara ni une bri'bis ni un mouton. Quand quelque agneau s'était perdu , elle n'avait qu'à l'appeler par le nom qu'elle avait l'habitude de lui donner, et l'agneau revenait aussitôt. Quand le loup sortait du bois , elle n'avait qu'à p^archer au-devant de lui avec sa houlette , une simple branche d'arbre ou même une fleur, le loup rentrait aussitôt dans le bois d'où il était sorti. Enfin, tant qu'elle était dans la maison de son père, jamais le moindre malheur n'y arrivait ; et si la cabane héréditaire fut témoin de quelque accident, on se rappela plus tard que c'était toujours en l'absence de Jehanne que cet accident était arrivé. Jehanne atteignit ainsi l'âge de douze ans , portant la bénédiction de Dieu sur ses pas, mais sans que rien se fût manifesté à elle de l'avenir auquel elle était destinée.

Un jour qu'elle était dans une prairie située entre Doniremy et Neufchâteau, gardant les troupeaux avec plusieurs de ses compagnes, les jeunes filles proposèrent de se réunir toutes pour faire un bouquet, et, ce bouquet une fois formé, d'en faire un prix pour une course entre elles. Jehanne accepta la proposition, et concouiut , comme les autres, à la confection du bouquet; |)uis^ au moment de s'élancer pour savoir qui le gagnerait, elle le voua à sainte Catherine , promettant de le déposer sur son autel s'il arrivait en sa possession ; à peine avaitelle fait ce vœu que

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lo signal du départ fnl donné, et que les jonnes filles partirent comme une volée de tourterelles; mais bientôt Jehannc dépassa toutes ses jeunes amies, et cela avec une telle rapidité que ses pieds touchaient à peine la terre , et que celle qui la suivait de plus près s'arrêta toute découragée au bout de cent pas, lui criant : « Jehannette! Jehannetle! tu ne cours pas sur la terre comme nous , tu voles à travers l'air comme un oiseau. » En effet, la jeune fille, sans savoir ni pourquoi ni comment , se sentait soulevée elle-même, comme cela arrive parfois dans un rêve; et, toujours rasant la terre ainsi , elle arriva au but et ramassa le bouquet ; mais, lorsqu'elle releva la tête, un beau jeune homme qu'elle n'avait pas vu se trouva là debout , et la regardant en souriant : « Jehanne , lui dit-il , courez vite à la maison , car votre mère a besoin de vous. » Jehanne , croyant que ce jeune iiomme était quelque garçon de Neufchùleau que sa mère ou ses frères avaient chargé de cette commission pour elle , laissa son troupeeu à la garde d'une de ses compagnes, et revint promptement vers la maison; mais, arrivée sur le seuil, sa mère lui demanda pourquoi elle retournait avant l'heure accoutumée, et d'où elle venait , et pourquoi elle abandonnait ainsi son troupeau. — Ne m'avez-vous point appelée? demanda Jehanne. — Non , répondit la mère. Alors Jehanne alla déposer son bouquet devant l'autel de sainte Catherine , et repassa par le jardin de sa maison, pour n'avoir pas à longer toute. la rue et abréger ainsi le chemin en coupant court; mais, arrivée dans le jardin , une voix se fit entendre à droite , du côté de l'église : Jehanne leva la tête et vit une nuée lumineuse ; la voix sortait de cette nuée et disait : « Jehanne, tu es née pour accomplir des choses merveilleuses , car tu es la vierge choisie par le Seigneur pour le rétablissement du roi Charles; habillée en homme, tu prendras les armes, tu seras chef de guerre, et tout dans le royahme se fera par ton consdi. » Après avoir prononcé ces paroles, la voix cessa de se faire entendre, le nuage disparut, et la jeune

cil A PITRE II. 21

fillo démolira mnoltc el iminobilo, ('ponvanléo qu'elle ('lail (l'iui semblable prodige.

Plus tard, et lorsque Jehanne eut accompli sa mission, on remarqua que cette première vision lui était apparue le 17 août ik2U, c'est-à-dire le jour même de la bataille de Vcrneuil , dans laquelle avaient péri le comte de Douglas, messire Jacques son fils , le comte de Buchan , le comte d'Aumale, Jean de Ilarcourt, le comte de Tonnerre, le comte de Ventadour, le sire de Roche-Baron, le sire de Gamaches, el tant d'autres nobles et loyaux chevaliers que cette bataille fut estimée avoir été aussi fatale à la noblesse de France que l'avaient été celles de Crécy, de Poitiers et d'Azincourt.

Cependant Jehanne revint à elle, et, songeant à son troupeau qu'elle avait laissé seul , elle reprit le chemin do la prairie : son troupeau s'était rassemblé tout seul, et l'attendait réuni sous un beau mai qu'on appelait l'arbre des Dames ou l'arbre des Fées, parce que des paysans qui revenaient parfois de nuit prétendaient y avoir vu danser de longues figures blanches qui, toutes les fois qu'on s'approchait d'elles , s'évanouissaient dans l'air ou se perdaient dans la vapeur. Une des tantes de Jehanne était même une de celles qui prétendaient y avoir rencontré de semblables apparitions ; mais , quoique souvent Jehanne y eût dansé et surtout chanté avec ses jeunes amies, elle n'avait pour son compte jamais rien vu de pareil. Cet arbre était en face d'un bois qu'on appelait le bois Chenu , et près d'une source d'eau où venaient en grande quantité les pauvres gens malades de la fièvre : cet arbre , qui était un des plus beaux qui se pussent voir, et qui devait une grande célébrité à tous ces récits, appartenait à M. Pierre de Bolemont, seigneur de Domremy.

Jehanne resta toute la journée aux environs de cet arbre qu'elle affectionnait beaucoup , tressant des couronnes en l'honneur de sainte Caiherine et de sainte Marguerite, auxquell(»s elle, avait une grande dévotion, et attachant des

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couronnos aux branches de cet arbre ; puis, le soir venu , elle ramena son troupeau à la maison.

Comme Jehanne , ayant douze ans , commençait à se faire grande, et qu'elle était en outre élancée et bien faite, ses parents décidèrent qu'on ne l'enverrait plus aux champs, et que son frère Pierre, qui avait un an moins qu'elle, garderait désormais le troupeau à sa place : on lui apprit alors les différents travaux d'aiguille qui conviennent à une femme , et elle arriva bientôt à y être aussi adroite que la plus adroite ménagère du village.

Cependant le souvenir de l'aventure du jardin revenait dix fois le jour à son esprit, et le son de cette voix miraculeuse qu'elle avait entendue bruissait incessamment à son oreille. Un jour de dimanche qu'elle était restée après tout le monde à l'église , absorbée dans sa prière, elle entendit tout à coup la même voix qui l'appelait par son nom; elle leva la lôte , et il lui sembla que la voûte de l'église s'était ouverte pour laisser passer un beau nuage d'or, et, au milieu de ce nuage , elle vit un jeune homme qu'elle reconnut pour celui qui lui avait parlé dans la prairie ; mais , comme cette fois il avait de longues ailes blanches attachées aux épaules, elle comprit que c'était un ange, et, se sentant toute réjouie à cette vue, elle lui demanda doucement :

— Monseigneur, est-ce vous qui m'avez appelée?

— Oui, Jehanne, répondit l'ange; c'est moi.

— Que voulez-vous de votre servante? demanda Jehanne.

— Jehanne, dit le beau jeune homme, je suis l'archange i\lichel , et je viens de la part du roi du ciel pour te dire qu'il t'a choisie entre toutes les femmes pour sauver le royaume de France du péril qui le menace.

— Et que puis-je faire pour cela , moi pauvre bergère des champs? demanda Jehanne.

— Sois toujours une sage enfant comme tu l'as été jus- (lu'anjourd'hui , reprit l'ange, et quand le temps sera venu nous te le dirons , sainte (Catherine , sainte Marguerite et moi ; car toutes deux t'ont prise dans une miraculeuse

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amitié en récompense do la grande religion que lu as pour elles.

— Que la volonté de Dieu soit faite , répondit la jeune lille , et qu'il dispose de sa servante quand et comment il voudra.

— Anicnl dit l'ange; et la nuée, se refermant sur lui, passa à travers la voûte de l'église et disparut.

Dès ce moment , Jehanne n'eut plus aucun doute : ce n'était ni une vision ni un rêve , c'était une miraculeuse réalité; et comme dans ce moment le prêtre, qui avait fini de dire la messe , traversait l'église pour rentrer au presbytère , Jehanne le pria de l'entendre en confession , et lui raconta ce qu'elle venait de voir et d'entendre. Le prêtre, qui était un vieux curé simple et bon, eut une grande joie de cet aveu de Jehanne, qu'il avait toujours aimée à cause de sa modestie et de sa dévotion ; puis il lui recommanda de ne rien dire à personne de ces apparitions, et de suivre ponctuellement les ordres qu'elle recevrait du ciel.

Trois ans se passèrent sans que Jehanne revît rien de ce qu'elle avait vu ; mais elle continuait à grandir, fraîche et modeste comme une fleur des champs, et, quoique rien de cette protection céleste ne se manifestât matériellement aux yeux de ce qui l'entourait , elle se sentait cependant intérieurement dans la grâce du Seigneur : aussi souvent , lorsqu'elle était seule , il lui semblait entendre les chœurs des anges ; et alors elle élevait doucement la voix et chantait des airs sur un mode inconnu qu'elle ne pouvait plus retrouver quand cette musique céleste était évanouie. Souvent encore , quand l'hiver était venu, quand la neige couvrait la terre, elle sortait en disant qu'elle allait cueillir un bouquet pour ses saintes : c'est ainsi qu'elle nommait sainte Catherine et sainte Marguerite ; et chacun se moquait d'elle, lui montrait la terre toute neigeuse ,^ et elle souriait doucement, sortait du village par la route de Neufchâleau, et revenait avec une belle couronne de violettes , de piimevères et de boutons d'or, qu'elle avait cueillie et tressée

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SOUS l'arbre des Dames. Alors ses jeunes compagnes la regardaient avec élonnement ; et , comme elles y allaient à leur tour et ne trouvaient rien , elles disaient que c'étaient les fées qui donnaient à Jeliannc ces couronnes toutes tressées. Enfin il y avait une chose plus étrange encore , c'est que les animaux les plus sauvages n'avaient aucune frayeur d'elle , que les petits chevreuils et les jeunes faons venaient jouer et bondir à ses pieds , et que souvent quelque fauvette ou quelque chardonneret se venait poser sur son épaule ; et là chantait sa mélodieuse chanson , comme s'il eût été perché sur la plus haute branche d'un arbre.

Pendant ces trois ans, les affaires du roi et de la France avaient empiré de plus en plus ; le royaume jusqu'à la Loire était devenu pareil à une vaste solitude , les campagnes étaient désertes , les villages en ruines, et les seuls lieux habiles étaient les bois et les villes : les bois , à cause de leur épaisseur, qui offrait une retraite ; les villes, à cause de leurs murailles , qui promettaient une sûreté : il n'y avait plus de culture, et par conséquent plus de moisson, à l'exception d'un trait d'arc autour des murailles; une sentinelle était toujours placée sur le clocher, et, dès qu'elle apercevait l'ennemi , elle sonnait le tocsin. A ce bruit, les laboureurs rentraient hâtivement sans s'occuper de leurs troupeaux; car les troupeaux eux-mêmes avaient appris à connaître ce bruit, et, dès qu'ils entendaient retentir la cloche , ils revenaient à grande course , mugissant et bêlant d'une voix lamentable, se pressant aux portes, et se battant à qui entrerait les premiers pour se mettre à couvert sous la protection des hommes.

Vers ce temps , c'est-à-dire vers le commencement de l'an 1/428, monseigneur Thomas de Montaigu , chevalier, comte de Salisbury, fut commis et député par les trois états d'Angleterre pour venir en France faire la guerre. Ce fut alors que la connaissance de cette expédition étant venue au duc d'Orléans, qui était prisonnier en la ville de Londres depuis la bataille d'Azincourt, sans que les Anglais

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eussent permis qu'il se rachelàt , il alla trouver le couile de Salisbui y , el le pria, en bon et loyal ennemi, de ne point mener la guerre sur des terres et des domaines qu'il n'était plus là pour défendre ; le comte le lui promit el jura ; et , ayant passé la mer avec une grande puissance, il débarqua h Calais et s'acbemina aussitôt vers la partie de la France qui n'était point encore conquise.

Ainsi le péril devenait plus pressant qu'il n'avait jamais été ; aussi les visions de Jebanne reparurent-elles. La première fois qu'elle revit saint Micbel , il était, comme il l'avait promis à la jeune fille, accompagne de sainte Callierine et de sainte Marguerite; les deux saintes se nommèrent d'elles-mêmes à Jebanne, et la remercièrent de sa dévotion envers elles , el lui dirent que , comme elle était restée pieuse , bonne et sage, Dieu la tenait toujours pour celle qui devait délivrer la France : en conséquence , elles lui ordonnèrent d'aller trouver le roi Cbarlos YH , et de lui dire qu'elle venait de la part de Dieu pour se faire cbef de guerre , et marcber avec les Français contre les Anglais et les Bourguignons.

Jebanne resta muette à cet ordre, car elle était faible et timide comme une jeune fdle, ne pouvant voir souffrir sans s'émouvoir, ne pouvant voir couler le sang sans pleurer : comment était-ce donc à elle, cœur plein de pitié, que l'on ordonnait d'accomplir la rude tâcbe d'un capitaine? Aussi bésita-t-ellc , pauvre enfant de seize ans qu'elle était , devant le terrible avenir auquel elle était destinée, priant le Seigneur de la laisser dans son obscurité, et de rejeter sur quelque au»re plus digne qu'elle le poids de cette sanglante élection.

Mais Jebanne était choisie ; ni muets élans du cœur ni prières à voix haute ne devaient changer le décret de la Providence. Un jour qu'elle était agenouillée à une petite chapelle dédiée à Notre-Dame et bâtie en un carrefour du bois Chenu , le nuage s'abaissa de nouveau entre ses yeux el le ciel , mais plus lumineux encore celte fois que d'ha-

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biludu; puis, s'élaiU ouvert, il découvrit les trois envoyés du Seigneur ; seulement cette fois les deux saintes , qui , à leur première apparition , n'avaient qu'une coudée, étaient de grandeur naturelle. Alors Jehanne baissa les yeux, car des regards humains ne pouvaient supporter cette splendeur divine, et elle entendit, sans savoir laquelle des trois personnes célestes lui parlait, une voix qui lui adressait ce reproche :

— Pourquoi tarder ainsi , Jehanne? Qu'altends-tu, lorsque l'ordre est donné , et pourquoi ne te hâtes-tu pas do l'accomplir? En ton absence, la France est meurtrie, les villes sont renversées, les gens de bien périssent, les nobles sont massacrés , et un sang précieux coule à terre , comme si c'était l'eau inutile et fangeuse des torrents. Pars donc, Jehanne, pars donc d'un pas agile, puisque le roi du ciel t'a envoyée.

Alors Jehanne alla trouver son confesseur, et lui raconta ce qu'elle venait de voir et d'entendre. Le vieux prêtre lui doima le conseil d'obéir.

— Mais, lui dit Jehanne, quand bien même je voudi'ais partir, comment pourrais-je le faire? je ne sais pas les chemins, je ne connais ni le peuple ni le roi; ils ne me croiront pas; tout le monde rira de moi, et avec raison; car qu'y a-t-il de plus insensé que de dire aux grands : Une enfant délivrera la France , elle dirigera des expéditions militaires par son habileté , elle ramènera la victoire par son courage ; et d'ailleurs quoi de plus étrange et de plus inconvenant , mon père, qu'une jeune fdle avec des habits d'homme ?

A ce discours si sensé, le bon vieux prêtre ne savait que répondre, sinon que Dieu était bien puissant et qu'il fallait obéir; puis, comme Jehanne se mettait à pleurer en songeant à la pénible tache qui lui était imposée , il la consola et la réconforta de son mieux, en lui disant d'attendre encore; et la première fois qu'elle verrait saint Michel et les deux saintes , de leur demander connnent il fallait faire ,

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