CHAPITRE III
Alors le seigneur de Noveloinpont regarda fixement Jehanne, et voyant la foi et la confiance qui brillaient dans ses yeux :
Écoutez, Jehanne, lui dit-il, je ne sais d'où cela me vient, et malheur à vous si c'est de l'enfer î mais je me sens persuadé de la vérité de ce que vous dites : je vous engage ma foi, si Beaudricourt continue à demeurer dans son endurcissement , de vous mener au roi sous la conduite de Dieu.
Et il mit la main dans les siennes en signe d'engagement.
— Oh ! faites cela , faites cela , dit Jehanne en serrant cette main loyale ; mais seulement hâtez-vous de le faire ; car aujourd'hui même , près d'Orléans , le gentil dauphin a eu un bien grand dommage , et il est menacé d'un bien plus grand encore si vous ne me conduisez ou m'envoyez en toute hâte près de lui.
Messire Bertrand de Poulangy, qui avait entendu toute la conversation , se sentit en même temps que sire Jehan de Novelomponl touché de la foi ; et , étendant la main à son tour, il jura de son côté à Jehanne qu'il ne l'abandonnerait pas non plus, et, ainsi que son ami, l'accompagnerait partout où il lui plairait d'aller.
Jehanne les remercia tous deux , elle était si joyeuse qu'elle leur eût baisé les genoux : elle voulait partir à l'instant même et sans plus attendre ; mais ils lui répondirent que, par courtoisie, ils devaient demander, pour accomplir cette entreprise, le congé de sire Robert.
— Et si sire Robert le refuse? demanda en tremblant la jeune fille.
— Si sire Robert le refuse, répondirent les deux chevaliers, nous n'en ferons pas moins à notre plaisir ; mais du moins nous aurons agi comme il était de noire devoir de le faire.
— Adieu donc et que Dieu vous garde ! dit Jehanne ;
et étant rentrée chez son hôte le charron , elle se mit en prière en les attendant.
Comme nous l'avons dit , messire Robert était déjà plus qu'à moitié persuadé , mais il était retenu par la crainte du ridicule; il fut donc enchanté que deux si braves chevaliers que l'étaient Jehan de Novelompont et Bertrand de Poulangy missent, en engageant leur responsabilité, la sienne à couvert : il consentit donc à tout, et leur dit d'amener Jehanne afin qu'ils réglassent ensemble tous les apprêts de son départ.
Les deux chevahers revinrent quérir Jehanne, qui apprit avec une grande joie ce qui venait d'être décidé à son égard : elle se leva aussitôt et les accompagna chez messire Robert de Beaudricourt. Le capitaine lui demanda alors quelles choses lui étaient nécessaires pour se mettre en route. Jehanne lui répondit que ses voix lui avaient ordonné de prendre un vêtement d'homme, et que pour tout le reste elle s'en rapportait à lui. On lui en fit aussitôt faire un , et le surlendemain il était prêt ; Jehanne le revêtit avec autant de facilité et d'aisance que si elle n'en eût point porté d'autre de toute sa vie , ajusta son chaperon , chaussa ses houzaulx et attacha ses éperons. Sire Robert voulut lui donner une épée ; mais elle refusa , disant que l'épce dont elle devait se servir n'était point celle-là , mais une autre. Alors les deux chevaliers lui demandèrent quel chemin il fallait prendre pour aller jusqu'au roi , qui était à Chinon.
— Le plus court, répondit Jehanne.
— Mais par le plus court , répondirent-ils , nous rencontrerons force Anglais qui nous barreront le passage.
— Au nom de Dieu ! s'écria Jehanne , faites ce que je dis ; et pourvu que vous me conduisiez devers monseigneur le dauphin , soyez tranquilles , nous ne rencontrerons aucun empêchement sur la route. Les chevaliers, convaincus par ce ton d'assurance , ne firent plus aucune observation et la suivirent pleins de croyance et de foi.