‹ Jeanne d'ArcChapitre 21 sur 95 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

do clercs et do doctonrs à vingt lieues à la ronde : ils savaient déjà la grande confiance qne le roi avait en cette jeune fille, et comme, cette confiance, il l'avait sans les avoir consultés, ils en avaient conçu un si grand dépit qu'ils eussent voulu pour tout au monde la faire tomber dans quelque contradiction ; aussi , comme elle l'avait dit d'avance, Jehanne eut-elle fort à faire avec eux; mais sa présence d'esprit à Poitiers comme à Chinon ne l'abandonna point un seul instant, si bien que chacun s'émerveillait comment une si pauvre jeune fille qui n'avait jamais rien appris de la science des hommes, pouvait répondre aussi prudemment. Quoique le roi, l'archevêque de Rheims, messire Charles de Bourbon et njessire de La Trémoïlle assurassent que Jehanne leur avait donné un signe irrécusable de sa mission , la docte assemblée n'en voulut pas croire le roi et les deux nobles seigneurs sur parole, et un carme dit fort aigrement que , puisque Jehanne avait donné un signe , il ne lui en coûterait pas davantage d'en donner deux.

-7- Ainsi ferai-je , répondit Jehanne , et le signe que je vous donnerai sera la levée du siège d'Orléans et le sacre du roi à Rheims. Baillez-moi donc des gens d'armes en si petite quantité que cela soit; venez avec moi, e! vous aurez deux signes pour un.

— Mais, dit un docteur en théologie de l'ordre des frères prêcheurs, si c'est le plaisir de Dieu que les Anglais soient chassés de la France, Dieu n'a pas besoin de soldats pour opérer ce miracle, puisqu'il n'a qu'à vouloir pour que cela soit, et que son seul plaisir peut non -seulement les faire retourner dans leur pays , mais encore les détruire depuis le premier jusqu'au dernier.

— Les gens d'armes combattront , reprit Jehanne , et Dieu donnera la victoire.

— Et, dit frère Seguin avec un accent limousin des plus prononcés , dites-nous , ma mie ! quel langage parlaient vos voix ?

— Meilleur que le vôtre, répondit Jehanne.

Un autre lui cita des livres de théologie qui disaient qu'on ne devait croire ni aux visions ni à ceux qui prélendaient en avoir.

— Par ma foi ! répondit Jehanne, je ne sais pas ce qu'il y a dans vos livres ; mais ce que je sais , c'est qu'il y en a plus au livre de Dieu que dans tous les vôtres.

Au reste , à Poitiers comme à Chinon et comme à Vaucouleurs, sa façon de vivre édifiait tout le monde; elle était descendue dans l'hôtel de maître Jehan Rabateau , lequel avait épousé une bonne et digne femme , à laquelle Jehanne avait été donnée en garde; et comme Jehanne passait presque tout son temps en prières et en actes de religion , la brave hôtesse s'en allait partout disant qu'elle n'avait jamais vu fille si sage et si pieuse que celle qui était logée en son hôtel , de sorte que c'était bien plutôt elle qui devait garder les autres que d'être gardée par qui que ce fût. Il en était de môme de tous ceux qui la venaient voir et qui , après avoir causé avec elle , s'en retournaient disant que c'était une créature de Dieu et qu'il fallait croire à ses paroles comme à l'Évangile; enfin, cette voix du peuple, que cette fois, à coup sûr, on pouvait appeler la voix de Dieu, parvint jusqu'aux docteurs eux-mêmes, et comme, quelques subtilités qu'ils eussent mises dans leurs demandes, ils n'avaient pu une seule fois faire tomber Jehanne ni dans une contradiction ni dans une hérésie, ils finirent par déclarer à l'unanimité qu'il fallait se fier à elle et essayer d'exécuter ce qu'elle proposait.

Le roi bien joyeux ramena donc Jehanne à Chinon, et il fut décidé que la première expédition à laquelle on l'emploierait serait de faire entrer dans Orléans un convoi de vivres que l'on rassemblait depuis quinze jours dans la ville de Blois , et dont on savait que la bonne et fidèle cité d'Orléans avait grand besoin.

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