CHAPITRE V
duc de Belfort , qui se dit régent du royaume de France pour le roy d'Angleterre. »
Cette lettre achevée, Jehanne la remit à Guyenne, l'un de ses deux hérauts , et le chargea de la porter au chef du siège d'Orléans.
Le jour du départ si long-temps attendu arriva enfin. L'armée, pendant cette semaine où elle était restée à Biois, s'était recrutée du maréchal de Saint-Sevère , du sire de Gaucourt et d'un grand nombre d'autres nobles qui étaient accourus sur le bruit de l'expédition qu'on allait tenter, de sorte que la compagnie , telle qu'elle était, présentait un aspect assez formidable. Quant au convoi , il était fort considérable , et tel que la pauvre ville , s'il y pouvait entrer, en devait recevoir un grand soulagement ; car il se composait de bon nombre de chariots et de charrettes chargés de grains, et d'une grande quantité de bétail, comme bœufs, vaches, moutons, brebis et pourceaux. Au moment de partir, Jehanne ordonna que tous les gens de guerre se confessassent; puis , ce devoir de religion accompli , on se mit en route pour Orléans.
A l'heure du départ , il y avait eu entre les principaux chefs un conseil auquel n'avait point assisté Jehanne. Toujours confiante dans sa mission , la jeune fille avait ordonné de suivre la rive droite , sur laquelle était toute la puissance des Anglais, disant qu'on ne s'inquiétât ni de leur nombre , ni de leur position , notre Seigneur ayant décidé que le convoi entrerait dans la ville sans empêchement. Mais, quelle que fût la foi des chefs dans Jehanne , ils pensaient que c'était tenter Dieu que d'agir ainsi , et , sans rien dire à Jehanne et tout en lui laissant croire que l'on suivait ses instructions, ils avaient pris la rive gauche, sur laquelle ils ne risquaient que de rencontrer quelques coureurs isolés.
Le convoi se mit donc en chemin , traversant la Sologne au lieu de traverser la Bcauce. Frère Pasquerel ouvrait la marche, portant sa bannière, et chantant des hymnes
avec les autres prêtres qui accompagnaient l'armée. Jehanne les suivait chevauchant au milieu des chefs, qu'elle réprimandait à chaque instant sur la liherté de leurs propos , et le plus souvent marchant côte à côte de La Hire, qu'elle avait pris en grande amitié , malgré ses éternels jurements, et qui de temps en temps, pour la faire enrager, lui disait : » Jehanne, je renie... ma lance; » et qui soir et matin faisait sa prière habituelle, que la jeune fille ne put lui faire changer, et qui était conçue en ces termes : « Bon Dieu ! faites pour La Hire ce que La Hire feroit pour vous s'il étoit le bon Dieu et que vous fussiez La Hire. » Quant à elle, son maintien et ses paroles étaient si exemplaires qu'ils avaient fini par imposer, même aux soldats , qui avaient commencé, les uns par rire, et les autres par murmurer, de ce qu'eux , habitués à marcher sous la conduite des plus braves et des plus nobles chevaliers , ils marchaient maintenant sous celle d'une pauvre paysanne.
Le troisième jour, on arriva devant Orléans , et là seulement Jehanne s'aperçut qu'on l'avait trompée , car elle vit la rivière entre elle et la ville. Elle fut alors bien fâchée de cette tromperie, et si ce n'eût été un si grand péché, elle serait entrée dans une bien grande colère, mais enfin el'e pensa à tirer le meilleur parti de sa position ; et comme, à son approche, les Anglais effrayés avaient abandonné une de leurs bastides , située sur la rive gauche , Jehanne ordonna que l'on s'en emparât , mouvement qui fut exécuté sans aucune résistance. Au même moment le bâtard d'Orléans, qui avait été prévenu de l'arrivée du convoi , s'était jeté dans un petit bateau , et venait d'aborder sur la rive gauche. On annonça cette nouvelle à Jehanne , qui courut aussitôt à l'endroit qu'on lui avait indiqué , et qui trouva le bâtard d'Orléans bien joyeux au milieu des chefs, et se consultant avec eux sur les moyens de faire entrer le convoi dans la ville.
— Êtcs-vous le bâtard d'Orléans? demanda Jehanne en s'avancant vers lui.