CHAPITRE VI
ot mo venez rejoindre au plus vile; j'irai chercher mon cheval moi-même.
Alors elle prit une petite hache d'armes à la main , et descendit si vivement, qu'elle oublia sa bannière qui était dans sa chambre. Sur l'escalier , elle rencontra son hôtesse.
— Mon Dieu, dit -elle, le sang de nos gens coule par terre, et vous ne m'avez pas éveillée ; c'est mal fait à vous; puis elle continua son chemin, criant : — iMon cheval ! mon cheval !
Sur le seuil de la porte elle trouva son page qui jouait.
— Ah! méchant garçon! s'écria-t-elle, qui ne m'êtes point venu dire que le sang des Français était répandu. Allons, vite mon cheval ! mon cheval !
Tandis qu'Immerget courait à l'écurie , elle s'aperçut qu'elle avait oublié sa bannière , et appela Daulon , qui la lui passa par la fenêtre. Jehanne la déploya. Dans ce moment on lui amena son cheval ; la jeune guerrière sauta dessus , malgré le poids de ses armes , comme aurait pu faire un chevalier consommé ; et , sans demander de quel côté était la bastille Saint-Loup, elle piqua des deux , guidée par l'esprit qui l'illuminait , traversant les rues au grand galop de son cheval , qui , pareil à celui de l'ange exterminateur, faisait jaillir le feu de ses quatre pieds. Arrivée à la porte de Bourgogne, elle y rencontra un homme de la ville que l'on rapportait tout blessé ; alors elle arrêta son cheval, et tandis qu'elle regardait le malheureux, deux grosses larmes coulèrent le long de ses joues ; puis , secouant la tête : — Hélas! je n'ai jamais vu couler le sang d'un Français sans que. mes cheveux se dressassent sur mon front !
Mais bientôt le bruit des armes qui se rapprochait , les cris des fuyards , rappelèrent à Jehanne que ce n'éiait pas le moment de s'attendrir : elle s'élança hors de la porle, et vit les Français qui revenaient en grand désordre , ramenés par les ennemis. Alors elle redoubla de vitesse, levant
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sa bannière, en criant : — Courage! courage ! voici venir la fille de Dieu ! Et, sans s'inquiéter si elle était suivie, elle s'élança au plus pressé des Anglais.
Cette apparition produisit un double effet : les Français en reprirent courage et les Anglais s'en épouvantèrent ; il en résulta dans les rangs des assiégeants un moment d'hésitation dont Jehanne profita pour appeler à elle les fuyards. A sa voix ils s'arrêtèrent aussitôt et revinrent h. la charge. En même temps , Daulon et quatre ou cinq autres braves capitaines parurent à la porte de Bourgogne , accourant avec leurs hommes d'armes au secours de Jehanne. Chacun alors se ruade son mieux sur les Anglais, remarquant avec étonnement que, depuis l'arrivée de Jehanne, pas un Français n'était blessé, tandis qu'eux, au contraire, semblaient porter tous coups mortels. Les Anglais repoussés se prirent à fuir à leur tour; mais ils étaient poursuivis de si près que les Français entrèrent pêle-mêle avec eux dans la bastille , et qu'un instant après on vit flotter au haut de la muraille la bannière triomphante de Jehanne.
Alors ïalbot, qui commandait la bastille Saint-Laurent, voulut porter secours à ses compagnons ; mais le comte de Dunois, suivi des sires de Graville, du mïsréchal de Boussac, du baron de Coulonge et d'une partie de la garnison, prévenu de ce mouvement , se plaça contre les Anglais et la bastille attaquée, leur présentant le combat, ce que depuis bien long-temps les Français n'avaient osé faire. Et , cette fois, ce furent les Anglais qui eurent peur et n'osèrent attaquer , de sorte que la Pucelle eut tout le temps d'achever sa victoire.
En effet, la bastille prise, on ne se trouva qu'à la moitié de la besogne. Cette forteresse avait été faite avec une église dont on avait utilisé les épaisses murailles ; de sorte que les Anglais se réfugiaient dans le clocher, dont ils se firent une seconde citadelle : mais les Français les y poursuivirent avec acharnement ; beaucoup furent tués dans les escaliers, beaucoup précipités du haut en bas de la pla-