‹ Jeanne d'ArcChapitre 3 sur 95 · IV INTRODUCTION · texte numérisé non relu

IV INTRODUCTION

[ni Cliarlos Ml. Quand les habilanls de son village furent interrogés quelques années après sur ces différentes circonstances, ils afïîrmèrent presque tous que, quand elle était bien petite et (ju'elle gardait les l)rel)is, on avait vu souvent les oiseaux des bois et des champs venir' manger son pain dans son giron, comme s ils fussent privés. Telle est la puissance que Dieu suscite tout à coup pour lever le siège d'Orléans, faire sacrer le roi dans une ville occupée par les Anglais, et réduire leurs armées, si long-temps trionq)liantes, à abandonner la France. Les rebuts réitérés qu'elle essuie d'abord ne fatiguent point son courage. Elle insiste a\ec ardeur, parce qu'elle sait qu'elle a peu de temps pour accomplir ses desseins, et qu'elle ne doit pas avoir le succès tout entier de ses travaux et de ses promesses; mais elle ne se révolte point contrôles refus, parce que les refus sont du nombre des difficultés qui lui ont été annoncées. Enfin, ses instances l'emportent sur les objections de l'incrédulité; elle part, et cette villageoise, transformée en guerrier, devient, dès ses premiers pas dans cette nouvelle carrière, le parfîiit modèle du chevalier chrétien : intrépide, infatigable, sobre, pieuse, modeste, habile à dompter les coursiers et versée dans toutes les parties de la

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scionco des armes comme un vieux enpitaine, il n'y a lien dans sa vie qui ne révèle une haute inspiration et (jui ne porte le sceau d'une autorité divine. Les éléments eux-mêmes paraissent lui obéir. Obligée de parcourir, pour se rendre auprès de Charles, une route de cent cinquante lieues, coupée de rivières profondes, dans la plus mauvaise saison de l'année, et au milieu d'un pays couvert par les troupes ennemies, elle fournit cette course périlleuse en onze jours, sans accident et presque sans obstacles. Conduite dans l'appartement du roi , elle le distingue du premier coup d'œil parmi les grands de sa cour, quoiqu'il ne diffère d'eux par aucun attribut particulier; elle se fait reconnaître de lui à un signe ou à une confidence qui ne laisse point de doute à Charles sur sa mission. Depuis ce temps-là tous ses jours sont marqués par les plus brillants faits d'armes. Objet d'amour , d'espérance , de vénération pour les peuples, de terreur pour l'armée anglaise , elle combat près de Dunois , de Xain- Irailles, de La H ire, et c'est elle t[ui renq)orte partout la palme de la valeur. L'étendard de Jeanne d'Arc, ainsi qu'elle l'a dit elle-même, est toujours où est le danger 5 mais , avare de sang, elle conduit les soldats dans la mêlée, brise devant en\ l'eflort d(^ l'ennemi, et ne lue

VI lîVTRODUCTION.

jamais. Tout au plus, comme elle le disait encore devant ses juges, avec cette naïveté soldatesque dont il n'est pas permis d'altérer les expressions , elle se faisait jour au travers des Anglais en les frappant de la tête de sa hache d'armes, ou du plat de sa fameuse épée, qui était propre à donner de bonnes huffes et de bons torchons. En peu de mois, toutes ses prédictions s'accomplissent. Blessée à la défense d'Orléans d'une flèche qui lui traverse l'épaule, elle l'arrache de ses mains, retourne quelques minutes après au milieu des combattants , achève la déroute des Anglais , et délivre ces murailles qu'elle avait promis de délivrer. Charles doit être sacré à Rheims; elle lui ouvre un chemin vers cette \ille, et les villes qui se trouvent sur son passage se rendent sans se défendre. A compter de ce moment, la puissance des Anglais, ébranlée, chancelante, prête à s'écrouler, n'est plus digne d'intéresser à sa chute une puissance plus qu'humaine. La mission héroïque de Jeanne d'Arc est finie ; il ne lui reste qu'à la couronner par le martyre. Après quelques nouveaux prodiges de valeur, elle tombe dans les mains de ses implacables ennemis, et monte au bûcher avec la résignation d'une sainte. On assure qu'à Finslant où les flammes qui l'entouraient étoulfèrent le

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nom do Jésus dans sa bouche innocente, une colombe s'éleva du bûcher aux yeux épouvantés des Anglais, et prit son vol vers le ciel. Telle fut du moins l'illusion du remords pour les misérables qui l'avaient condamnée. J'ajouterai un seul trait à cette esquisse imparfaite : c'est qu'elle ne doit rien à l'imagination , et que l'histoire la moins ornée ne serait pas plus sobre d'embellissements poétiques que ce sommaire rapide , extrait des dépositions de cent quarante-quatre témoins oculaires.

On avouera qu'il ne manque rien dans ce récit de tout ce qui recommande une grande renommée à la postérité. 11 a l'intérêt de la vertu , celui de la gloire et celui du malheur, qui, pour certaines âmes tendres, est le phis imposant de tous. Comment se fait-il donc que le nom de la Pucelle réveille si peu de souvenirs dans la foule des Français, ou qu'il n'y réveille que des souvenirs indignes d'elle? Le dirai-je! un poète, l'honneur de la nation par son génie , ropprol)re de la nation par l'usage qu'il en a fait trop souvent, hésita , jeune encore, entre deux sujets d'épopée, Jeanne d'Arc et Henri IV. Il eut le malheur peut-être de choisir le second, qui, placé dans un ordre d'inspirations moins merveilleuses, dans un siècle moins chevaleresque, moins poétique,

VIII IINDRODlT/riOlX.

moins religieux, dans un s\stèni(3 do mœurs moins convenable à la muse épi(jue, ne pouvait fournir que la matière d'une histoire élégante et pompeuse. La haine du christianisme, qui dévorait son cœur, le dirigea probablement dans ce choix mal entendu. Il craignit d'ajouter aux pompes de cette religion en substituant les merveilles de sa croyance aux abstractions glacées de la religion philosophique. Cette fois -là, ses passions le trompèrent au préjudice de sa gloire et de son bonheur; car je ne suis pas éloigné de croire ([u'en se fomiliarisant avec les hautes pensées de cette religion divine, il aurait pu devenir digne de mourir chrétien. Il parait qu'elfrayé du parti que pouvait tirer du même sujet h génie é(;lairé par la foi, il crut a^oir un grand intérêt à le flétrir dans sa fleur , à lui ravir ce charme délicat qu'il est si fîicile de détruire en France, qu'une plaisanterie altère, qu'une équivoque avilit.

Comment me ferai-je comprendre maintenant par ceux qui ne connaissent pas ce monslrueux chef-d'œuvre, où l'esprit le plus ingénieux s'allie au cynisme le plus efl'ronlé pour déshonorer la vertu? L'héroïne de Donremy, cet ange d'innocence et de grâce, qui a coûté des larnïes à ses l)Ourreaux , et que l'histoire

lATRODL'CTIOX. IX

110 nommor.i jamais sans rospoct ; ((ui a répandu tant (le sang pour la patrie; qui lui a conquis tant do drapeaux et redonné tant do

villes , cette pauvre jeune lille, qui avait

délivré la Franco, et que les Anglais ont brûlée à di\-liuit ans, Voltaire en a fait le principal personnage d'un roman de prostitution, d'un roman dont l'exécution inimitable a peutêtre donné un rival à l'Ariosto , mais qui souille notre littérature d'une tache ineffaçable. Quel genre de gloire littéraire peut jamais compenser la gloire morale , la gloire historique d'une nation? 11 vaudrait mieux que tous les beaux-arts périssant chez un peuple qu'une seule idée noble. Que serait-il arrivé dans la république romaine si un poète, du temps de Caton-le-Censeur ou des Scipions, avait fait le même outrage à la mémoire de Lucrèce ou de Clélie, toutes deux si peu dignes d'ailleurs de soutenir la moindre comparaison avec Jeanne d'Arc? Il eut été précipité dans le Tibre, mnié de couleuvres vivantes, comme un parricide public, comme l'assassin de la gloire de Rome. Nos patriotes étaient moins sévères : mais quels patriotes que les nôtres!

Après cotte rapide esquisse de l'histoire héroïque do Jeanne d'x\rc, il reste quelque chose à d('siror au lecteur philosophe, ((ui compîo

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