X INTRODUCTION
pour peu de chose les événements quand il ne peut pas se rendre raison de leurs causes. Cette classe de lecteurs, infiniment plus nombreuse aujourd'hui qu'autrefois, a changé sous ce rapport le système de composition de l'histoire; et je ne sais pas si l'esprit humain y a gagné beaucoup de notions positives. Quoi qu'il en soit, une question se présente qu'il est difficile, et peut-être impossible, de résoudre avec les simples lumières de la raison : Qu'était-ce que Jeanne d'Arc? Il n'y a pas moins de quatre hypothèses sur ce point.
La [première est celle des Anglais du quinzième siècle, qui attribuait tous les succès de la Pucelle aux merveilles de la magie : elle ne mérite plus d'être combattue, et il est bien probable que, du temps même de Jeanne d'Arc, elle ne fut que le prétexte d'une lâche vengeance et d'un horrible assassinat. La seconde est celle qui consiste à regarder la Pucelle comme une ambitieuse adroite et courageuse, que le désir de la gloire militaire et d'une grande influence politique sur son siècle arracha à l'obscurité de la vie de la campagne, et qui couvrit ses projets d'une fausse apparence d'inspiration pour tromper une cour crédule. Dans la troisième, ce n'était qu'une jonno lii'e igiiornnle, et, comme on dirait au-
INTRODUCTION. Xl
jourd'hui, fanatisée^ mais désintéressée et vertueuse, dont une politique habile se servit, comme d'un instrument, pour jeter la terreur dans l'armée anglaise , rendre le courage aux Français, et relever la monarchie de ses ruines. Dans la quatrième, enfin, c'était une héroïne vraiment suscitée par Dieu pour la conservation d'un iH)yaume qu'il protège, pour le salut d'un peuple qu'il aime : celle-là n'^obtiendrait de beaucoup de gens que le sourire d'une haute dérision, et il serait presque de mauvais goût de la discuter.
A ces diverses conjectures, je n*en ajouterai qu'une, qui est infiniment moins digne de considération , mais qui peut offrir quelques ressources au roman historique et même à l'épopée : celle qui fait naître Jeanne d'Arc du sang des rois, et qui lui donne pour frère le brave Bâtard d'Orléans.
Que si l'on demande maintenant à l'auteur de cette chronique quelle est son opinion particulière sur Jeanne d'Arc, il se contentera de répondre dans toute la simplicité de son cœur : J'y crois.
Ce n'est pas là, je le répète, une explication suffisante pour tout le monde; mais je doute que les hommes les plus éclairés de ce siècle, éclairé par excellence , en trouvent une autre
XII IMUODUCTIOA.
à riiistoirc de Jeanne d'Arc, cette histoire qu'il faut écrire comme l'a fait M. Alexandre Dumas, avec le cœur d'un Français et la foi d'un chrétien. 11 serait peut-être plus court de la nier. En eftct, quand on pense que ces grandes inspirations politiques et militaires qui ont soutenu la France sur le penchant de sa ruine émanaient d'une jeune fille innocente et simple, revêtue de tout ce que la beauté a de plus enchanteur, de tout ce que la candeur de l'adolescence a de plus touchant, et en même temps d'un courage et d'une grandeur d'àme incomparables; quand, sur la foi dé ses contemporains et des images qui nous restent d'elle, et (jui ont été tracées d'après nature, on se la re[)résenle si semblable dans l'expression angélique, et cependant terrible, de sa physionomie, au saint Michel de Raphaël, (ju'on croirait qu'elle lui a servi de modèle; quand on la suit avec l'historien au milieu de ces mêlées sanglantes, sur ces murailles ébranlées, qui vont un instant plus tard couvrir l'ennemi de leurs ruines, et qu'on la voit, impassible, n'opposer à l'effort des soldats furieux que son étendard flottant ou le revers de sa hache d'armes ; quand on entend cette paysanne haranguer les premiers chevaliers du royaume, les hommes les plus polis et les pkis distingués
lIMTRODtCriON. XIII
de son temps, dans des termes qui les remplissent d'étonnement et de respect; quand on développe cette longue suite de faits si dilliciles à prévoir , qu'elle a pourtant annoncés , et qui se sont toujours vérifiés suivant ses paroles, soit pendant qu'elle était à la tête des troupes, soit depuis même que, tombée dans les mains des Anglais et livrée à leurs bourreaux, elle cesse d'exercer la moindre iniluence sur les événements ; quand on retrouve l'héroïne d'Orléans dans cette procédure monstrueuse, dernière épreuve ele tant d'innocence et de vertu , quand on l'entend invoquer encore, au milieu des tlammes prêtes à la dévorer, les benoîls saints et saintes, dont elle a raconté avec une conviction si profonde, avec des détails si ingénus, la merveilleuse assistance: quand on se rappelle qu'à ce moment suprême elle n'avait que dix-huit ou dix -neuf ans, cl qu'elle venait de commencer, sous les yeux du monde, une jeunesse pleine de pureté et de gloire, qui n'avait pas même laissé de prétexte au plus léger soupçon, il est malaisé, j'en conviens, de se refuser à dire avec M. Alexandre Dumas : J'y crois! ei de ne pas croire que l'être le plus étonnant qui ait jamais honoré l'humanité avait reçu sa mission d'une [)uissance supérieure à l'humanité.
XIV INTRODUCTIOIV.
Et pourquoi les faux sages du dix-liuitiènie siècles, pourquoi les habiles tartufes de la philosophie, qui avaient un si grand intérêt à paraître patriotes pour tromper le peuple, auraientils avili à plaisir la plus pure des renommées de notre histoire, s'ils n'avaient craint de trouver Dieu dans le mot de cette merveilleuse énigme? Quelle étrange frénésie aurait armé nos prudents régénérateurs de 1793 contre l'innocente héroïne, si sa mission ne s'était pas révélée tout entière à leurs regards? Oh certainement! elle n'avait pas conspiré contre l'unité et l'indivisibilité de la nation, celle qui délivra la France de l'usurpation anglaise! Elle n'était pas soudoyée de Pilt et Gobourg, celle que les Anglais, incapables de la vaincre autrement, eurent la lâche indignité de livrer au bourreau. Elle était Française, elle était du peuple, c'est le peuple qu'elle avait sauvé, c'était en particulier le peuple d'Orléans; et il n'y a guère plus de quarante ans (pi' un monceau de pierres, amassé à sa gloire dans une rue d'Orléans, devint l'objet des démonstrations de rage les plus etlrénées pour l'Iiorrible populace de la révolution. Le modeste monument l'ut détruit aux joyeux hurlements de cette multitude imbécile et féroce, à laquelle l'épée protectrice de Jeanne d'Arc avait conservé une patrie!
IINTRODICTION. XV
C'est une chose bien déplorable que la perversité (les méchants dans les temps de disse lution sociale. C'est une chose bien déplorable aussi que l'apathie des pouvoirs dans les temps d'ordre et de conservation. La chambre où est née Jeanne d'Arc était une étable il y a vingt ans. J'aime à croire qu'un cœur français n'aura plus à gémir sur de pareils sacrilèges. Nous marchons à si grands pas vers la perfection morale et politique! Nous avons fait tant de progrès dans la science humanitaire!
Ch. Nodier.