CHAPITRE VI
parce que je ne suis qu'une femme , qu'on ne doit pas tout me dire, attendu que je ne saurais pas garder un secret. Eh bien ! je sais tout ce que vous avez décidé; mais soyez tranquilles , je sais taire les choses qui sont à celer.
Alors, voyant qu'il était inutile d'essayer de cacher quelque chose à celte femme extraordinaire, le bâtard d'Orléans , qui était un de ses plus chauds amis , lui rapporta la détermination telle qu'on l'avait prise , et lui demanda si elle approuvait cette décision. Jehanne répondit que oui,etqueleprojet était bon; puis elle défendit atout homme d'armes de marcher le lendemain au combat sans s'être confessé , et elle-même donna l'exemple en se confessant et en communiant.
Le lendemain, au point du jour, Jehanne et les principaux chefs rassemblèrent les troupes qui avaient été désignées pour l'expédition d'outre-Loire : comme il y avait dans la ville grand nombre de bateaux que l'on avait mis à la disposition du sire de Gaucourt , gouverneur de la ville, Jehanne passa avec La Hire dans une petite île qui était proche de la rive gauche; deux autres bateaux placés en travers formèrent un pont à l'aide duquel on pouvait facilement gagner la rive ; puis les soldats montèrent sur ce qu'il en restait , et passèrent de la rive droite à l'île , et de l'île à la rive gauche.
Toutes ces précautions avaient éié prises parce qu'on s'attendait que les Anglais s'opposeraient au débarquement; mais loin de là , ils abandonnèrent la première bastille , qui était celle de Saint-Jehan-le-Blanc, la brûlant et la désemparant pour qu'elle fût inutile aux Français , et se retirèrent dans la seconde , qui était celle des Augustins, aux boulevards et aux tournellcs. Enhardie par cette retraite , Jehanne passa de l'autre côté avec une cinquantaine d'hommes seulement; car l'avant-garde seule était arrivée , et les autres troupes étaient occupées à passer de la rive droite dans l'île , ce qui ne pouvait se faire que lentement à cause du petit nombre de bateaux.
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' Mais Jehanne ne comptait ni les siens ni ceux contre lesquels elle combattait ; elle allait poussée par la main de Dieu , et les calculs ordinaires des hommes n'étaient rien pour elle : elle marcha droit au boulevard et planta sa bannière à une demi-portée de trait des murailles; puis, se retournant, elle appela à elle les cinquante ou soixante hommes qui l'avaient suivie. En ce moment un cri s'éleva que les Anglais s'avançaient h grande puissance du côté de Saint-Rive; à ce cri, les hommes d'armes qui accompagnaient la Pucelle , et qui étaient pour la plupart de communes gens , s'épouvantèrent et s'enfuirent droit au passage de la Loire : une quinzaine d'hommes cependant restèrent autour d'elle , et avec cette petite troupe elle se retira lentement à son tour. Aussitôt qu'ils la virent battre en retraite , les Anglais sortirent en grand nombre de la bastille Saint-Augustin , et la poursuivirent avec de grandes huées et des paroles si diffamantes , que si peu qu'elle eût d'hommes autour d'elle , Jehanne fit volte-face et cou* rut sus aux Anglais; alors Dieu voulut que, pour faire éclater dans tout son jour la mission céleste de la sainte jeune fille, toute celte multitude d'Anglais se prit à fuir devant le fer de son étendard, comme un troupeau de moutons devant la houlette. Jehanne les poursuivit jusqu'au boulevard , suivie non-seulement des quinze soldats qui lui étaient restés fidèles, et des cinquante qui avaient fui d'abord et s'étaient ralliés ensuite, mais encore de tout ce qui était passé de la rive droite dans l'ile, et qui, voyant la Pucelle aux prises avec l'ennemi , se hâta d'accourir à son secours. La Pucelle se trouva donc tout à coup à la tête d'une troupe considérable qui s'augmenta bientôt encore de toute l'arrière-garde que lui amenait le sire de Retz. Alors Jehanne marcha droit aux palissades ; un Esj)agnol , nommé le sire de Partada , et le sire Daulon y firent une trouée par laquelle Jehanne passa aussitôt , et l'on vit sa bannière flotter au-dessus des pieux. Chacun se rua alors par le passage , (pii devint bientôt une énorme
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brèche; les Anglais voulurent résister, mais il n'y avait pas de courage humain qui pût repousser des hommes qui marchaient animés de la colère de Dieu. En un instant la bastille des Augustins fut prise , et , de peur que ses gens ne s'occupassent à piller et n'ofîrissent ainsi à l'ennemi une occasion de prendre sa revanche, Jehanne y mit le feu de sa propre main.
Les clochers et les toits d'Orléans étaient couverts d'une foule de peuple qui suivait des yeux la marche héroïque de la Pucelle, l'animant par ses cris et battant des mains comme à un théâtre. A peine eut-on vu se déployer sur la bastille l'étendard sacré , que toutes les cloches sonnèrent en signe de triomphe. La Pucelle ordonna à ses gens de passer la nuit où ils étaient, leur promettant de revenir avec de nouvelles forces le lendemain matin. Quant à elle , comme elle s'était blessée au pied avec une chaussetrappe et qu'elle avait jeûné toute la journée, attendu que c'était vendredi, elle rentra dans la ville pour prendre quelque repos et un peu de nourriture ; car raain'enant qu'elle n'était plus soutenue par la fièvre du combat, elle tombait à la fois de fatigue et d'inanition.
Pendant le soir il y eut conseil des chefs. Contre la résolution prise, tout l'effort s'était porté sur la rive gauche; il fut convenu que , maintenant que rien n'empêchait plus les renforts d'arriver, puisque les bastilles de Saint-Loup, de Saint-Jean-le-Blanc et des Augustins n'existaient plus, on ne risquerait point de dégarnir ainsi la ville , qui , en l'absence des trois quarts de ses défenseurs, avait la chance d'être enlevée d'un coup de main.
Jehanne appiit cette résolution : — Vous avez été à votre conseil , dit-elle , et moi j'ai été au mien. Or, le conseil de Messire est contraire au vôtre : aussi tiendra-til, tandis que le vôtre périra. Qu'on soit prêt de bonne heure, car j'aurai plus à faire demain que je n'ai fait jusqu'à présent. Puis, ajouta-t-elle avec un soupir et courue
si elle frissonnait de douleur, demain il sortira du sang de mon corps : je serai blessée !
Jehanne passa une nuit fort inquiète. Elle se réveillait d'instant en instant , craignant toujours que les Anglais ne tombassent sur ses gens, et courait à la fenêtre qu'elle ouvrait pour écouter si elle n'entendrait point quelque bruit; mais à chaque fois la femme de Jacques Boucher, qui partageait son lit , la rassurait, lui disant de dormir tranquille, attendu que les Anglais étaient si fort effrayés de ce qui venait de se passer dans les deux journées précédentes , qu'ils étaient bien plus disposés à fuir qu'à attaquer. Jehanne se rassurait un peu et revenait se coucher ; mais au bout d'un instant les mêmes craintes lui reprenaient , de sorte qu'elle se fit armer avant même qu'il fût jour.
Avant de sortir, elle répéta , avec le même frémissement involontaire qui l'avait agitée la veille, la prédiction relative à sa blessure.
— Mais alors pourquoi sortez-vous? lui demanda sa bonne hôtesse.
— Dieu me pousse ! répondit Jehanne.
Comme elle allait sortir, des mariniers apportèrent à Jacques Boucher une superbe alose.
— Restez avec nous , au lieu d'aller combattre , dit le brave homme , et nous mangerons ce poisson.
— Non, dit Jehanne, non; attendez plutôt le souper pour en manger, car je reviendrai en prendre ma part par le pont , et je vous ramènerai quelques Anglais pour en manger avec nous.
— Dieu vous entende ! dit Jacques Boucher, car pour revenir par le pont , il faut que vous preniez la bastille des Tournelles.
— Avec l'aide de Dieu, répondit Jehanne, nous la prendrons , n'en faites aucun doute.
A ces mots, elle sortit; il était à peu près sept heures et demie du matin. En arrivant à la porte de Bourgogne, elle la trouva fermée : c'était le sire de Gaucourt qui, en
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vorln de la décision du conseil , avait donné ordre de ne point laisser sortir Jehanne. Mais Jehanne s'écria que les ordres du conseil ne la regardaient pas , qu'elle était chef de guerre, et que d'ailleurs les ordres d'un conseil bien autrement souverain que celui qui voulait l'enchaîner lui ordonnaient d'aller dehors. Il résulta de ce conflit une grande émeute à la porte. On courut prévenir le sire de Gaucourt, qui accourut; mais, quelque chose qu'il pût dire , Jehanne resta ferme dans sa résolution. Le peuple alors commença à murmurer en sa faveur. Le sire de Gaucourt voulut élever la voix. — Vous êtes un méchant homme, cria alors la Pu celle , couvrant la voix du gouverneur de la sienne ; mais vous n'aurez pas le pouvoir de vous opposer à la volonté de notre Seigneur. Les hommes d'armes sortiront malgré vous ; les hommes d'armes obéiront à ma voix et non à la vôtre ; les hommes d'armes me suivront , et gagneront la journée d'aujourd'hui, comme ils ont gagné celles d'hier et d'avant-hier.
— Oui ! oui ! crièrent de toutes parts les soldats , les archers et le peuple; oui, Jehanne est notre seul chef, et nous ne voulons suivre qu'elle.
Et comme le sire de Gaucourt faisait encore des difficultés , on se jela sur lui et sur sa suite avec une telle fureur, que , sans Jehanne , lui et tous ses gens étaient égorgés. Enfin la porte fut ouverte : Jehanne sortit la première , et toute cette multitude rugissante s'écoula derrière elle.
Jehanne, comme la veille, passa la rivière en bateau, tenant par la bride son cheval qui la suivait en nagean'. Arrivée à l'autre bord, elle éleva son étendard, et ses soldats , qui avaient passé la nuit campés, voyant qu'elle tenait la promesse qu'elle leur avait faite de revenir de grand matin se mettre à leur tète , poussèrent des cris de joie, répétant d'un bout à l'autre des rangs : — Aux armes ! aux armes ! La Puceile ne leur donna pas le temps de se refroidir, et leur ordonna de monter à l'assaut.
/b JEHA^^E-LA-1»LCELLE.
La bastille des Tournelles était la plus forte de tontes ; aussi sir Guillaume Gladesdale s'y était -il enfermé avec la fleur de ses hommes d'armes. Elle était bâtie sur une arche même du pont rompu , de sorte qu'elle était isolée au tiers de la largeur de la Loire à peu près , et que de tous côtés la rivière lui servait de fossés. En outre , un boulevard parfaitement fortifié , et qui communiquait avec la bastille par un pont-levis , s'élevait sur la rive gauche , défendant les approches des Tournelles ; de sorte qu'il fallait d'abord enlever le boulevard , et que , ce boulevard enlevé , on n'était encore qu'à la moitié de la besogne.
La Pucelle marcha au combat avec sa confiance habituelle , et bientôt même elle vit arriver à son aide tous les chefs, qui , ayant honte de laisser une femme combattre seule, accouraient pour prendre leur part de la journée. C'étaient le bâtard d'Orléans, les sires de Retz, de Gaucourt, de Gamache, de Graville, de Quitey, de Villars, de Chailly, de Coaraze , d'YUiers , de Thermes , de Gontaut, l'amiral Culant, La Hire, de Xaintrailles; c'est-àdire , à peu d'exceptions près , la fleur de la chevalerie française. En les voyant approcher, sir Guillaume Gladesdale rappela aux Anglais qu'ils étaient du même sang que ceux qui avaient vaincu à Crécy, à Poitiers et à Azincourt; et encore , ajouta-t-il , ceux qui combattaient à ces grandes journées combattaient des hommes, et non pas une femme. Les Anglais jurèrent de se montrer dignes de leurs pères et d'eux-mêmes , et l'assaut commença.
Au premier choc , en voyant de quelle façon on attaquait et l'on défendait , chacun comprit bien que c'était une lutte suprême et mortelle , et que cette journée serait décisive pour la France ou pour l'Angleterre. Depuis dix heures du matin jusqu'à une heure de l'après-midi , c'està-dire pendant trois longues heures, les Français ne cessèrent d'assaillir et les Anglais de les repousser. Chacun se battait , non pas avec la froide régularité d'une bataille générale , mais avec l'acharnement d'un duel particulier.
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chacun choisissait son ennemi, chacun l'allaquait , chacun le renversait ou était renversé par lui ; les Français se servant surtout de leurs épées et de leurs lances , avec lesquelles ils atteignaient de plus loin ; les Anglais frappant avec des masses de plomb et des haches de fer , précipitant les hommes avec de grosses poutres, brisant les échelles avec d'énormes pierres ; puis jetant sur tous ces hommes renversés , meurtris , navrés , de la chaux , de l'huile bouillante ou du plomb fondu. Pendant trois heures entières, comme nous l'avons dit , l'horrible mêlée rugit et s'agita ainsi ; pendant trois heures on entendit au-dessus de toutes les autres voix la voix de la Pucelle qui criait :
— Courage ! pendant trois heures on vit sa bannière , en avant de toutes les bannières , monter , redescendre , remonter encore ; enfin harassés de fatigue , repoussés de tous côtés , les Français firent un pas en arrière , malgré les efforts de Jehanne qui s'acharnait à la muraille , criant :
— Au nom de Dieu, ne vous retirez pas; au nom de Dieu, courage ! car dans un bref délai, je vous le dis, ils seront tous à notre merci. Et voulant alors les ramener par son exemple , elle prit une échelle , la dressa contre le rempart et monta seule , criant : — Rendez-vous , Anglais, rendez-vous; car, si vous ne vous rendez pas, la volonté de Dieu est que vous soyez tous déconfits.
En ce moment, et presque à bout portant, un trait d'arbalète vint frapper Jehanne à l'épaule et, entrant audessus du sein , ressortit de quatre à cinq pouces derrière le cou. C'était la blessure qu'avait prévue la veille la pauvre Jehanne ; elle jeta un cri de douleur, descendit de l'échelle, et, vaincue par la souffrance, se laissa tomber dans le fossé; aussitôt les Anglais reprirent courage et se précipitèrent hors du boulevard pour )a prendre; mais, de leur côté , les chevaliers français s'élancèrent à son aide. Le sire de Gamache arriva près d'elle , et abattant avec sa hache les deux premiers Anglais qui essayèrent de la toucher : — Jehanne, lui dit-il , vous êtes une brave fille , «t
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j'avais mal présumé de vous; je vous en demande pardon. Prenez mon cheval , et sans rancune. — Oui , sans rancune , répondit la Pucelle en lui tendant la main , car jamais je ne vis chevalier mieux appris que vous. Alors on emporta Jehanne à une centaine de pas du boulevard , car elle avait essayé vainement de monter à cheval , et là on la désarma. Jehanne porta la main au carreau qui l'avait blessée , et s'aperçut seulement à cette heure qu'il sortait d'un demi-pied par derrière. Alors la femme succéda à la guerrière , la faiblesse à la force : Jehanne eut peur et se prit à pleurer; mais tout à coup ses larmes s'arrêtèrent, elle leva les yeux au ciel , son visage prit une expression radieuse , et ses lèvres murmurèrent quelques paroles que personne ne comprit. C'étaient ses saintes qui lui apparaissaient et qui venaient la consoler.
Aussitôt la vision évanouie , Jehanne se sentit de nouveau forte et confiante ; elle prit le carreau à pleines mains et l'arracha elle-même de la plaie : alors un des honnnes d'armes qui avaient aidé à la transporter s'approcha d'elle et lui offrit de charmer la douleur qu'elle éprouvait avec des paroles magiques. Mais Jehanne se reculant de lui avec effroi : — J'aimerais mieux mourir, dit-elle, que d'aller ainsi contre la volonté de Dieu. Si l'on peut sans pécher guérir ma blessure, je le veux bien. Mais j'aimerais mieux qu'elle restât ouverte toute ma vie et perdre par elle jusqu'à la dernière goutte de mon sang, que de la voir se fermer par de pareils moyens. Alors un autre s'approcha qui mit dessus une compresse de coton imbibé d'huile, ce qui la soulagea quelque peu.
En ce moment , Dunois arriva près d'elle ; il venait lui annoncer qu'il fallait qu'elle songeât à se retirer, la retraite étant ordonnée , et les canonniers commençant déjà d'emmener les canons. Alors Jehanne reprit toute sa force, remit son armure , remonta à cheval , et , laissant son étendard aux mains d'un des soldats, elle s'élança au milieu des chefs, criant : — Au nom de Dieu I courage, car