JARGEAU ET PATAY
Une fois le siège levé, Jehannc n'avait plus rien à faire à Orléans; aussi quilta-t-elle la ville qu'elle venait de sauver si miraculeusement le 13 mai suivant. Le bâtard d'Orléans et presque tous les chefs de guerre l'accompagnaient : car en la voyant si brave pendant la bataille , si modeste après , si pieuse toujours , ils avaient cessé de la jalouser , et c'était à qui lui rendrait justice. Ils chevauchèrent ainsi jusqu'à Tours, où était le roi, lequel fit grande fête à tous , mais particulièrement à la Pucelle : et c'était justice , car elle avait fait tout ce qu'elle avait promis; et ce qu'elle avait promis , il n'y avait pas un chef dans toute l'armée , si grand et si hardi qu'il fût, qui eut osé seulement concevoir l'espérance de l'accomplir.
Alors de grands conseils furent tenus pour savoir ce qu'il y avait à faire. Jehanne insistait fortement pour conduire à l'instant même le roi à Rheims , disant qu'à partir de l'heure où il serait sacré , la puissance des Anglais dans le ro\aume irait toujours en diminuant ; mais il fut décidé que l'on commencerait d'abord par nettoyer la Loire , en prenant les quelques villes que les Anglais possédaient encore sur cette rivière. En conséquence , on convoqua une grande assemblée de nobles, que le roi mit sous la conduite du duc d'Alençon , en lui recommandant cependant de prendre le conseil de la Pucelle en toutes choses ; puis on marcha sur Jargcau, la plus forte de ces villes. La duchesse, comme la première fois, était fort désolée de voir partir son niari ; mais, comme la première fois, Jehanne
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lui jura qu'elle le lui ramènerait sain et sauf. Comme en effet pareille promesse s'était déjà accomplie , la duchesse reprit bon courage , et embrassa Jehanne en recommandant le duc à ses prières.
On arriva le 20 juin devant Jargeau , et le lendemain , qui était le jour de la saint Barnabe , on commença le siège. Les Français avaient dans leur armée le duc d'Alençon , qui en avait le commandement en chef, Jehanne, le bâtard d'Orléans , le sire de Boussac, le sire de Gravelle, le sire de Culant, messire Ambroise de Loré et Etienne de Vignoles. Quant à la ville, elle était défendue par le comte de Suffolk en personne , et Alexandre et Jehan de Poole, ses frères. On devait donc s'attendre que si elle était bien attaquée, elle serait bien défendue.
Dès le jour de l'arrivée on commença à tirer contre les murailles. Toute la journée du lendemain, qui était un samedi, on continua si bien que, le dimanche au matin, la brèche fut praticable , et que l'on ordonna l'assaut. En effet, il n'y avait pas de temps à perdre, car les Anglais attendaient de Paris un renfort considérable, lequel devait être amené par le fameux sire Falstaff, qui avait si cruellement battu les Français à la fameuse journée des Harengs.
La veille de ce jour, Jehanne avait donné une nouvelle preuve de l'esprit de divination qui l'animait. Comme le duc d'Alençon s'était avancé avec le sire du Lude pour diriger le feu d'une batterie dont les pierres passaient pardessus le rempart , Jehanne lui cria tout à coup de se retirer en arrière ; et, comme il ne l'écoutait pas, elle courut à lui , le prit par le bras , et le fit reculer de deux toises environ. Au même instant, une bombarde anglaise fit feu, et le sire du Lude, qui avait repris juste la place que venait de quitter le duc, eut la tête emportée. Le duc d'Alençon aimait déjà fort Jehanne , en laquelle il avait , dès le commencement, eu confiance entière; mais, à partir de ce moment, son amitié s'augmenta encore d'une reconnaissance suprême, car il n'y avait aucun doute à faire