CHAPITRE VII
extrémités, de désobéir au roi ou de se faire un ennemi du connétable qu'il estimait, le duc d'Alençon était sur le point de se retirer. Quant à Jehanne , comme elle ignorait parfaitement ce que c'était que le comte de Kichemont , et qu'elle prenait , au trouble qu'il causait dans l'armée française , pour un ennemi , elle proposa tout d'abord de marcher contre lui et de le défaire. Mais cette proposition souleva une grande clameur contre elle , et beaucoup de chevaliers , et même La Hire , qui éiait de ses meilleurs amis , dirent tout haut que si l'on marchait contre Arthur de Richemont , il ne fallait pas compter sur eux , attendu qu'ils préféraient de beaucoup le connétable à toutes les pucelles du royaume.
Sur ces entrefaites , on apprit que lord Talbot approchait avec sire Jehan Falstafî. Alors , la Pucelle , qui s'était fait instruire de ce qu'était le connétable , dit la première que , bien loin de se diviser et de se battre , il fallait se soutenir et s'entre-aider les uns les autres ; en conséquence, elle déclara qu'elle prenait tout sur elle vis-à-vis du roi ; et le duc d'Alençon , qui ne demandait pas mieux que de se réunir au connétable, pourvu qu'un autre prît la responsabilité de cette réunion , convoqua les premiers chefs de son armée pour marcher avec eux au-devant de lui. En rencontrant l'armée bretonne , les chevaliers français mirent pied à terre , et la Pucelle , s'avançant la première et en avant de tous, s'inclina pour embrasser les genoux du connétable ; mais le connétable la relevant aussitôt : — Jehanne, lui dit-il, on m'a assuré que vous me vouliez combattre : je ne sais si vous venez de la part de Dieu ou non. Si vous êtes de Dieu , je ne vous crains en rien , car Dieu sait mon bon vouloir ; si vous êtes du diable, je vous crains encore moins.
Après Jehanne vint le duc d'Alençon ; les deux princes se serrèrent franchement et loyalement la main; puis. Français et Bretons se mêlèrent , et chacun commença à parler des choses merveilleuses qui venaient de s'accom-
plir; tous y puisèrent un nouveau courage pour la rencontre qui ne pouvait manquer d'avoir lieu prochainement.
Le premier effet de cette réunion fut de causer un tel effroi à la garnison de la forteresse de Beaugency que le sire de Gueten , qui la commandait , demanda à traiter. Le lendemain , une capitulation fut signée , par laquelle chaque Anglais enfermé dans la forteresse en pouvait sortir, gardant son cheval , son armure et la valeur d'un marc d'argent.
Pendant ce temps , lord Talbot , lord Scales et Jehan Falstaff s'étaient réunis et marchaient sur nous avec Tintention évidente de nous proposer la bataille en rase campagne : c'était donc un grand bonheur que ce bon accord qui régnait entre les Bretons et les Français ; Jehanne s'en réjouissait plus que personne :
— Ah ! beau connétable , disait-elle , vous n'êtes pas venu de par moi, mais vous n'en êtes pas moins le trèsbienvenu.
Les encouragements de la Pucelle ne se bornaient point là; elle réconfortait jusqu'au dernier soldat qu'elle rencontrait, disant : — Les Anglais viennent , il faut combattre sans hésiter, car, fussent-ils pendus aux nues , nous les atteindrons; Dieu nous a envoyés pour les punir. Et ainsi elle allait encourageant tout le monde , si bien que chacun, oubliant les journées de Vrovent , de Verneuil et de Rouvray, pour ne se souvenir que de celles d'Orléans et de Jargeau, demandait à marcher à l'ennemi.
Le duc d'Alençon et le connétable résolurent de profiter de ces bonnes dispositions, et ordonnèrent à l'arm'e de se préparer, non pas à attendre les Anglais et à se défendre , mais à marcher au-devant d'eux et à les attaquer. On forma une- avant-garde choisie parmi les meilleurs hommes d'armes et commandée par Ambroise de Loré , le sire de Beaumanoir, James de Tillet, la Hireet Xaintrail les. La Pucelle demandait à toute force d'en être , car c'était
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son habitude, disait -elle, do marcher an premier rang; mais on exigea d'elle qn'elle demeurât au corps de l)ataille avt'C le connétable , leducd'Alençon , le comte de Dunois, l'amiral de Cnlant , le maréchal de Boussac et les seigneurs de Laval, d'Albret et de Gaucourt.
On se mit en route. L'ordre était donné à cette avantgarde d'attaquer les Anglais aussitôt qu'elle les rencontrerait , afin de ne leur point laisser le temps de se ranger en bataille , notre grand désavantage avec eux ayant toujours tenu à leur habileté pour disposer leurs armées. On marchait donc ainsi droit devant soi , dans les belles plaines de la Beauce , où l'on savait rencontrer les Anglais, lorsqu'on arrivant près de Patay, à un endroit nommé les Coignées, d'où la vue ne pouvait s'étendre bien loin, à cause des petits bois qui la masquaient , l'avant-garde fit lever un cerf. La Hire et les chevaliers qui étaient près de lui suivirent quelque temps des yeux l'animal avec l'attention d'hommes qui , après la guerre , ne connaissaient pas de plus noble besogne que la chasse , lorsque , quelques minutes après que le cerf eut disparu dans la lisière d'un bois , on entendit de grands cris et on le vit reparaître épouvanté ; il avait été donner en plein dans l'armée anglaise , et ces cris qu'on entendait , c'étaient ceux de l'ennemi. La Hire rangea aussitôt son avant-garde en bon ordre , et fit dire au duc d'Alençon qu'il venait de rencontrer les Anglais , demandant si , comme la chose avait été convenue d'abord, il lui fallait attaquer. Le duc d'Alençon était près de Jehanne lorsque le messager vint lui apporter cette nouvelle. Se retournant alors vers elle :
— Jehanne, lui dit-il, voici les Anglais en bataille; combattrons-nous?
— Avez-vous vos éperons , gentil duc ? demanda à son tour Jehanne en souriant.
— Pourquoi cela, nos éperons, Jehanne? pensez-vous à nous retirer et nous faudra-t-il fuir ?
— Non point, dit Jehanne; au contraire, car ce sont
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eux qui s'enfuiront et non pas nous ; ce sont eux qui seront déconfits , et le gentil dauphin aura aujourd'hui la plus grande victoire qu'il ait jamais eue ; car mon conseil m'a dit qu'ils étaient à nous : c'est pour cela que je vous demandais si vous aviez vos éperons , car vous en aurez grand besoin pour les poursuivre.
— C'est bien, c'est bien, Jehanne, répondit le duc; nous pouvons donc aller en avant ?
— Allons-y, au nom de Dieu, dit Jehanne, car je vous réponds d'avance qu'ils sont à nous.
Et le messager reporta aussitôt à La Hire l'ordre d'attaquer.
La Hire ne se le fit pas dire deux fois : il fondit sur les Anglais si précipitamment, que ceux-ci ne sachant pas les Français si près d'eux , et n'étant nullement préparés à cette attaque, n'eurent point le temps d'ordonner leurs batailles. D'ailleurs, la discorde était dans leurs rangs : les uns voulaient accepter, les autres voulaient refuser le combat; lord Talbot était du premier avis , et sir Jehan Falstalî était du second : mais déjà il était trop tard pour battre en retraite, et force leur fut, bon gré mal gré, de faire face aux Français. Alors une autre discussion s'établit : les uns voulaient combattre à l'endroit même où ils se trouvaient, prétendant être suffisamment défendus par une forte haie qui s'étendait sur leur droite ; les autres voulaient prendre une meilleure position , afin de s'appuyer d'une part sur l'abbaye de Pafay, et de l'autre sur un bois : comme ceux qui soutenaient ce dernier conseil étaient les plus nombreux , ils l'emportèrent. Alors* chacun se mit à courir pour gagner l'endroit proposé; mais pendant ce temps l'avant-garde française avait gagné du terrain, nos chevaliers voyant courir les Anglais crurent qu'ils prenaient la fuite sans les atteiulro ; leur courage s'en augmenta encore , et ils pressèrent tellement leurs chevaux qu'ils arrivèrent pèle mêle avec l'ennemi à l'endroit où il devait se former : il en résulta qu'avant que les chevaliers anglais