LE SACRE
On avait cru d'abord que le roi viendrait à Orléans , et c'eût été bonne justice qu'il fît cet honneur à une ville qui lui avait été si noblement fidèle ; aussi les bourgeois et les gens d'église , qui l'attendaient , avaient-ils fait tendre les maisons et les rues comme pour la Fête-Dieu. Mais l'espérance de ces bonnes gens fut trompée : le roi se tint à Sully, sans venir à Orléans. De Sully, il passa à Châteauneuf-sur- Loire; enfin, de Châteauneuf-sur-Loire , il vint à Gien; €l comme il avait avec lui une armée formidable, il somma les capitaines qui tenaient les villes de Bonny, de Cosne et de La Charité de rentrer en son obéissance ; mais cette sommation fut inutile , et les commandants de ces différentes places demeurèrent Anglais.
Jehanne était allée voir une première fois le roi à Sully, et en avait été fort grandement reçue. Cependant, quelles que fussent ses instances, son influence n'avait point été telle qu'elle eût pu faire rentrer le connétable en grâce. Le roi déclara , au contraire, tant était grande sur lui l'influence de M. de La Trémoïlle, que c'était à son grand déplaisir qu'il avait été servi à la bataille de Patay par un homme qu'il regardait comme son ennemi. D'autres seigneurs , parmi lesquels était le duc d'Alençon lui-même, s'étaient alors joints à Jehanne ; mais ils n'avaient pu obtenir plus qu'elle. Alors le connétable , voyant qu'il lui fallait servir le roi malgré lui , en avait pris son parti, et, pour continuer de nettoyer le pays , il était allé mettre le siège devant Marchenois.
Lorsque Charles Vil fut à Gien , Jehanne se rendit une seconde fois près de lui. La nouvelle de son arrivée fut, comme la première fois, reçue avec grande joie par le roi,
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et il ordonna qu'elle fût aussitôt iniroduitc devant lui. Jehanne s'approcha de Charles avec son respect habituel ; puis s'agenouillant devant lui :
— Très-cher sire, dit-elle, vous voyez comme, avec l'aide de Dieu et de vos bons serviteurs, vos affaires ont été bien conduites jusqu'ici, ce dont vous devez rendre grâces au Seigneur seul , car c'est le Seigneur qui a tout fait : or, il faut maintenant que vous vous prépariez à faire votre voyage de Ilheims, afin d'y être oint et sacré, comme l'ont ci -devant été vos prédécesseurs les rois de France. Le temps en est venu, et il plaît à Dieu que la chose soit faile, attendu qu'il en doit résulter un très- grand avantage pour vous; car, après votre consécration, voire nom royal s'au^jmentera de considération et d'honneur auprès du peuple de France, tandis qu'en même temps il deviendra plus formidable à vos ennemis. N'ayez ni doute ni peur de ce qu'ils tiennent les villes, les châteaux et les places du pajs de Champagne , par lesquels il vous faut passer; car, avec l'aide de Dieu et de vos bons capitaines , nous vous conduirons de telle manière que vous passerez sûrement. Assemblez donc vos gens d"armes , très -cher sire, afin que nous exéculions le vouloir de Dieu.
Quelque difficile que parût l'entreprise que propas-ait Jehanne, les pays que l'on avait à traverser pour se rendre à Rheims étant pleins d'ennemis, la jeune fille, par la conduite pieuse qu'elle avait menée et par les services militaires qu'elle avait rendus , avait acquis une telle influence que cette proposition, qui, venant de la part du plus brave et du plus habile capitaine , eût été de prime abord jugée mipraticable , devint à l'instant mêjne l'objet d'un sérieux examen. Il y eut alors une assez vive discussion entre ceux qui pensaient Cfu'il fallait suivre les inspirations de Jehanne et ceux qui étaient d'avis de profiler du découragement des Anglais pour porter immédiatement la guerre en Normandie, le centre de leur puissance. Alors, comme chacun soutenait son parti , le duc d'Alcnçon , qui était pour le
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sacre , proposa tout bas de faire de nouvelles questions à Jehanne pour s'éclairer encore sur la source de ses inspirations. Le roi et plusieurs de ses conseillers furent de cet avis ; mais ils craignaient que cette indiscrélion ne déplût à la jeune fille , lorsque , allant elle-même au-devant de leurs désirs :
— Messeigneurs, dit-elle, au nom de Dieu, ne vous cachez point de moi ; car que vous parliez haut , que vous parliez bas , je sais parfaitement ce que vous pensez. Vous voulez que je vous répète ce que m'ont dit mes voix touchant votre sacre? eh bien , je vous le dirai : Je me suis mise en oraison en ma manière accoutumée , me plaignant que ni le duc d'Alençon ni le comte de Dunois ne voulaient croire à ce que je leur disais , que vous seriez oint et s^cré sans empêchement : alors les voix m'ont dit : « Fille de Dieu , va trouver le gentil dauphin lui-mcMne; va, va, et nous te serons en aide. » Et aussitôt je suis partie; car, dès que j'entends ces voix , je suis remplie d'une grande confiance et d'une grande conviction ; et, comme elles ne m'ont jamais trompée, je fais aussitôt ce qu'elles m'ordonnent. En disant ces paroles, Jehanne levait les yeux au ciel, et toute sa physionomie prenait le caractère d'une sublime exaltalion.
— Mais , dit alors le roi déjà à moitié convaincu , si nous faisions d'abord l'expédition de Normandie et le sacre ensuite?
— Le sacre d'abord et avant tout, gentil dauphin, reprit Jehanne ; ou alors je ne pourrai plus vous aider.
— Pourquoi cela, Jehanne? demanda le roi.
— Parce que je ne durerai guère plus d'un an , dit Jehanne en secouant tristement la tête.
— Comment cela , dit le roi , et qu'arrivera-t-il donc de vous passé cette époque?
— Je ne sais répondit Jehanne, mes voix ne me l'ont pas dit; mais ce que je sais seulement, c'est que ma mission se borne à faire lever le siège d'Orléans , et à vous