CHAPITRE VIII
tout-puissant conseiller persuada au roi de ne pas s'arrêter à un siège qui pouvait traîner en longueur et lui faire perdre un précieux temps. La proposition des bourgeois fut donc acceptée, et le roi reçut en manière de soumission une petite somme, tandis que, à ce que l'on assurait, le sire de La ïrémoïUe avait reçu pour sa part plus de six mille écus. Les capitaines du conseil du roi furent trèsmécontents de cette concussion, et surtout Jehanne, qui, au moment du départ, n'avait pu obtenir qu'un écu par homme sur la solde arriérée que l'on devait à ses soldats, et qui voyait ainsi gaspiller par un favori l'argent dont les pauvres gens d'armes avait si grand besoin.
Cependant, comme pour faire prise de possession, le roi demeura trois jours logé devant Auxerre, et pendant ces trois jours la ville pourvut à tous ses besoins ainsi qu'à ceux de son armée ; puis il se mit en route , tirant sur Saint-Florentin, qui lui fit pleine et entière obéissance : il ne s'y arrêta donc que pour s'y reposer, et, après avoir reçu le serment de fidélité de ses habitants , il partit pour Troyes, laquelle ville ne laissait pas que de le fort inquiéter, étant une grosse cité fermée de murs et ayant une garnison anglaise de près de mille hommes.
Ce n'était point sans raisons que le roi avait élevé ces doutes ; car à peine l'avant-garde fut-elle en vue de. la ville, que les Anglais sortirent bravement et vinrent présenter le combat aux gens du roi. Ceux-ci , qui n'étaient point habitués à une telle audace , surtout lorsqu'ils marchaient en compagnie de la Pucelle , se ruèrent sur les ennemis , et , après une courte lutte , les repoussèrent dans la ville.
Sur ces entrefaites le roi arriva et campa avec son armée autour de la ville, espérant que, sur cette simple démonstration, la garnison anglaise composerait; mais, contre son attente, cinq ou six jours se passèrent ainsi sans que les assiégés répondissent à aucune des promesses ou des menaces qui leur furent faites.
La situation était grave, et, sans une espèce de miracle
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qui eut alors son accomplissement, elle fût devenue plus critique encore : il y avait quatre ou cinq mois à peu près qu'un cordelier, nommé frère Richard, qui était du parti du roi et qui allait prêchant par le pays, s'était arrêté à Troyes el avait terminé tous les sermons qu'il avait faits pendant l'Avent par ces paroles : « Semez largement des fèves, mes frères, semez largement; c'est moi qui vous le dis, car celui qui les doit moissonner viendra bientôt. » Comme on avait une grande confiance dans la sagesse de frère Richard , chacun avait obéi à cet ordre , laissant à Dieu le soin de lui en apprendre la signification : or, les fèves avaient été semées, les fèves avaient grandi, les fèves étaient mûres, et l'on allait se mettre à la récolte lorsque le roi Charles avait paru avec son armée : dès lors il était évident que c'était là le moissonneur annoncé ; et en même temps que l'armée , qui manquait de vivres , bénissait Dieu de trouver ainsi sur pied une bonne et saine nourriture , les gens de la ville se disaient tout bas que c'était un gros péché, comme Français et comme chrétien, de se défendre contre un prince qui avait si évidemment le Seigneur de son côté; de sorte que, malgré ces fières réponses que faisaient les Anglais , il y avait dans la cité même un parti royaliste qui était tout prêt, s'il arrivait à une certaine puissance, d'ouvrir les portes au roi Charles VII.
Et le roi avait en effet besoin que ce parti conquît promptement sa majorité, car, après cinq ou six jours d'attente, les champs de fèves, si copieux qu'ils fussent, corn mençaient à être fort entamés ; aussi, le septième jour, les ducs d'Alençon et de Bourbon , le comte de Vendôme et plusieurs autres des plus nobles et des plus sages furentils convoqués chez le roi, où se trouvait monseigneur l'archevêque de Rheims, et là on commença à délibérer sur ce qu'il y avait à faire. Quant à Jehanne, on l'avait écartée à dessein de cette délibération ; car, comme c'était par son avis que l'on s'était mis dans ce fâcheux cas , on craignait que sa grande confiance dans ses révélations, qui cette fois