‹ Jeanne d'ArcChapitre 45 sur 95 · CHAPITRE VIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VIII

chant à un coin du poêle sous lequel il cheminait dévotement et solennellement, avec autant de piété que s'il eût tenu dans ses mains le précieux corps de notre Seigneur Jésus-Christ. Ils cheminèrent ainsi , suivis d'une grande foule de peuple, jusqu'en l'église de Saint-Remy, où ils s'arrêtèrent et où l'archevêque de Txeims , rcvcUi de ses habits sacerdotaux et accompagné de ses chanoines, la vint quérir, et , l'ayant prise de ses mains , la porta dans la cathédrale et la posa sur le grand-autel. Les quatre seigneurs à qui la garde en était confiée entrèrent avec elle dans l'église , à cheval et toujours armés de toutes pièces , et ne mirent pied à terre qu'au chœur; encore gardèrentils la bride de leurs chevaux à la main gauche , tandis qu'à la main droite ils tenaient leur épée nue.

Puis , le roi vint à son lour magnifiquement vêtu , prononça entre les mains de l'archevêque tous les serments accoutumés, et, s'étant mis à genoux, fut fait chevalier par monseigneur le duc d'Alençon : alors l'archevêque procéda à la consécration , suivant d'un bout à l'autre toutes les cérémonies et solennités indiquées par le Livre pontifical; si bien que la cérémonie dura depuis neuf heures du matin jusqu'à deux heures de l'après-midi , et pendant tout ce temps la Pucelle se tint près de lui , portant son étendard dans sa main : puis enfin le roi fut sacré ; on lui posa la couronne sur la tête, et en ce moment tout homme cria : Noël î et comme les trompettes sonnèrent en même temps, ce fut un si grand et si joyeux bruit , qu'il semblait que les voûtes de la cathédrale dussent en éclater.

La cérémonie achevée , Jehanne se jeta aux pieds du roi , et lui baisant les genoux : — Gentil roi , dit-elle , maintenant le plaisir de Dieu est exécuté ; vous venez de recevoir votre digne sacre , et vous avez montré par là que vous étiez le seul et vrai roi de France, et que le royaume doit vous appartenir. Or, maintenant ma mission est accomplie, et je Ji'ai plus rien à faire ni à la cour ni en l'armée ; per^

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mettez doue que je nie relire dans mon village , près de mes parents, afin que j'y vive ainsi qu'il convient à une humble et pauvre paysanne; et, ce faisant, sire, j'aurai une plus grande reconnaissance de votre simple congé que si vous me nommiez la plus grande dame de France après la reine.

— Jehanne , répondit le roi qui depuis long-temps s'attendait à cette demande , tout ce que je suis en ce jour, c'est à vous que je le dois; vous m'avez , il y a cinq mois, pris pauvre et faible à Chinon , et vous m'avez mené fort et triomphant à Rheims ; vous êtes donc la maîtresse , et c'est à vous d'ordonner, bien plutôt que de requérir. Mais vous ne m'abandonnerez pas ainsi ; je suis oint et sacré, il est vrai ; pourtant , afin que la cérémonie soit complète, il me reste encore à faire le pèlerinage de Gorbigny, où est, comme vous le savez, le corps du glorieux saint iMarcoul , qui est de noire race. Venez donc avec nous à Gorbigny, Jehanne; puis, après, vous ferez ce que vous voudrez.

— Hélas ! hélas ! dit Jehanne , mes voix m'avaient dit de partir aujourd'hui même; c'est la première fois que je leur désobéis , et j'ai grande crainte qu'il ne m'en arrive malheur.

Le roi essaya de rassurer Jehanne; mais , sans répondre à tout ce qu'il pouvait lui dire, elle demeura triste et abattue ; si bien qu'en sortant de cette église, où elle était entrée triomphante , elle avait l'air d'une condamnée. En arrivant à la porte, cependant, elle releva la tête et jeta un grand cri de joie : elle venait de reconnaître dans la foule son jeune frère Pierre , qui s'était sauvé de Domremy, et qui était venu jusqu'à Rheimspour voir si c'était bien sa sœur, cette femme dont on racontait par toute la France de si grandes merveilles. Jehanne se jeta dans ses bras, car, comme on le sail, Pierre était son frère bienaimé, et passa toute la journée avec lui à parler de ses parenis , de son vieux curé et de son village. Tous la bé-

ciixpiihl: nui. 109

Hissaient à qui mieux mieux , et chantaient ses louanges comme si elle eût déjà été sainte et dans le paradis.

Le soir, le roi envoya chercher le jeune homme , et Jehanne l'attendit vainement jusqu'à dix heures, moment où , accablée de fatigue, elle se coucha. Le lendemain , à son réveil, la première personne qu'elle apeiçul fut l'enfant richement vêtu en page : il venait annoncer à sa sœur qu'il faisait désormais partie de sa maison , et que , pour qu'il fût l'égal d'fmerget et du sire de Daulon, le roi Jui avait accordé à elle et à toute sa famille des lettres de noblesse, ainsi qu'un blason si beau, qu'il n'y avait point son égal dans toute l'armée. C'étaii un écu d'azur à deux fleurs de lis d'or, avec une épée d'argent à la garde dorée, avec la pointe en haut férue en une couronne d'or.

— Hélas I hélas ! répéta Jehanne en soupirant, plût à Dieu que je fusse restée une simple paysanne, que je n'eusse jamais porté d'autre épée que ma houlette, et que les seules couronnes que j'eusse touchées fussent les couronnes de fleurs que je suspendais aux branches de l'arbre des Fées , ou que je déposais sur l'autel de la pauvre église de Domremy î

Néanmoins, Jehaiine, qui sentait l'esprit se retirer d'elle, ht encore quelques tentatives pour partir ; mais sa retraite, dans les circonstances où l'on se trouvait, et au moment où son influence sur l'arniée était à son comble , parut une chose si fatale , que le conseil du roi s'assembla , et qu'il fut convenu que l'on remontrerait à Jehanne toutes les conséquences de son départ. Au reste , le roi ne voulut commettre à personne le soin d'une négociation si iinportante; il fit venir la Pucelle, et la supplia, en son nom et en celui des gens de guerre , de ne point quitter l'armée, prétendant qu'elle était l'ange gardien de la France, et que, si elle s'en allait, sa bonne fortune s'en irait avec elle. Jehanne soupira fort et parut long-temps hésiter; enfin , comme Charles Vil insistait de nouveau : — Gentil roi, dit-elle, ce ii'e^jt point à une pauvre lille comme moi

liO JE1!AIV1\E LA-rUCLLLE.

de luller de volonîé avec un puissant prince comme vous : qu'il soit fait ainsi que vous le désirez , et advienne de moi ce que Dieu décidera.

Le même soir, Charles VII annonça tout joyeux à son conseil que la Pucelle restait près de lui.

Quant à Jehanne , décidée alors à se rejeter de nouveau dans cette existence de^ guerre et de politique qu'elle voulait quitter, et, ayant vu avec grand'peine cette place qu'en son triple titre de pair du royaume pour la Flandre, l'Artois et la Bourgogne , le duc Philippe avait laissée vide au sacre du roi, elle fit venir le même soir le frère Paquerel, qui lui servait de secrétaire, et lui dicta pour le noble duc la lettre suivante, qu'eile signa de sa croix.

Cette lettre écrite , Jehanne demeura encore quatie jours à Rheims : pendant ces quatre jours, un Écossais lit son portrait. Elle était représentée tout armée, agciiouilléc sur un genou et présentant une lettre au roi. C'est, d'après la propre déclaration de Jehanne, la seule image qui ait jamais été faite d'elle.

(( Jhesus Maria.

i) Haut et redouté prince , duc de Bourgogne , Jehanne ia Pucelle vous requiert, de par le Iloi du ciel, mon droiturier souverain Seigneur, que le roi de France et vous fassiez bonne paix , ferme et qui dure longuement. Pardonnez-vous l'un à l'autre de bon cœur, entièrement , ainsi que doivent faire loyaux chrétiens; et, s'il vous plaît de guerroyer, allez sur le Sarrazin. Prince de Bourgogne , je vous prie, supplie et requiers tant humblement que je puis requérir, que ne guerroyiez plus au saint royaume de France; et faites retirer incontinent et brièvement vos gens qui sont en aucunes places et forteresses dudit royaume. De la part du gentil roi de France , il est prêt de faire la paix avec vous, sauf son honneur. El je vous fais savoir

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