CHAPITRE IX
— Va diro à ton maître , lui dit-il , qu'il aura peu de peine à me tronver, puisque c'est moi qui le cherche , et que je suis venu de Rheims ici dans le seul espoir de le rencontrer.
Alors le roi fit la moitié du chemin qui le séparait de l'ennemi , et , ayant trouvé pour comb:atre un lieu à la convenance de tous les gens de guerre, il y assit son camp, résolu d'y attendre les Anglais. Aussitôt cette place choisie, chacun fit ses diligences pour s'y fortifier de son mieux, et c'était merveille comme, au milieu de tous ces capitaines si braves et si expérimentés, la Pucelle tenait son rang, donnant, pour les préparatifs, de si bons avis, que parfois le duc d'Alençon, Dunois et La Hire abandonnaient le conseil qu'ils venaient d'émettre pour se ranger au sien. Cependant il était évident que, si le courage était toujours le même chez la jeune fille, la confiance était disparue. Quand on lui demandait s'il fallait combattre, elle répondait :
— Sans doute il faut aller en avant.
iMais ce n'était plus elle qui disait :
— IMarchez! marchez ! le Roi du ciel est avec nous, et il nous donnera la victoire !
L'espérance était demeurée , mais la foi était remontée au ciel.
Quant au duc de Bedfort, il était resté dans son camp, qui était bien assis et bien fortifié , espérant que le roi de France, emporté par la colère que ne pouvait manquer de lui inspirer sa lettre, l'y viendrait attaquer ; mais lorsqu'il vit que Charles s'était contenté de faire la moitié du chemin, et se disposait à son tour à l'attendre derrière ses retranchements , il n'osa point lui donner cet a\antage; et, comme il craignait toujours qu'en son absence quelque révolution éclatât dans la capitale , il reprit le chemin de Paris, doîit les Fraiiçais, par le fait de leur position , s'étaient trouvés un instant plus rapprochés que lui.
Le roi, voyant alors son entreprise sur la capitale man-
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quée par le retour précipité du duc de Bedfort et le renfort de troupes qu'il avait ramené avec lui , assembla son conseil. La majorité fut d'avis , tant la crainte des Anglais était encore grande, et tant les succès nouveaux causaient de l'élonnement sans avoir amené encore la confiance, que l'on se retirât sur la Loire. On avait consulté comme d'habitude Jehanne. Jehanne s'était contentée de répondre qu'elle croyait qu'il fallait marcher sur Paris, car elle savait que, sans aucun doute, le roi y entrerait; mais elle ne pouvait dire quand ; et , comme elle ne prenait plus rien sur elle depuis le jour du sacre, elle n'avait eu aucune influence pour déterminer une opinion contraire à celle qui avait été prise.
En conséquence , on envoya des coureurs par le pays, afin d'éclairer les environs et de savoir par quelle route le roi regagnerait Gien. Quelques-uns de ces coureurs revinrent le lendemain de leur départ, et dirent qu'il y avait une petite ville , nommée Bray-sur-Seine , laquelle avait un beau pont par lequel le roi et toute l'armée pouvaient se retirer, et que les habitants de cette ville promettaient au roi obéissance et passage. L'armée, toute victorieuse qu'elle était, se mit donc en mouvement pour battre en retraite, comme si elle etit été vaincue, lorsque , en arrivant en vue de la ville, on apprit que, la nuit précédente, un fort détachement d'Anglais s'en était emparé. Quelques gens d'armes, envoyés en reconnaissance pour s'assurer du fait, furent les uns pris et les autres détroussés.
Le passage était donc rompu et empêché , et cela si à point que , dans un moment où Dieu s'était si visiblement déclaré pour la France, cet obstacle, qui, en tout autre temps, eût été considéré comme un revers , fut tenu, tout au contraire, pour une miraculeuse faveur. Les ducs d'Alençon, de Bourbon et de Bar, les comtes de Vendôme et de Laval , Dunois et La Hire , tous les chefs de guerre enfin qui avaient été d'opinion de marcher sur Paris furent bien joyeux, et, secondés par l'événement, repiircnt
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h leur tour l'inflnonce qno l'Iiésitatioa de .lehanne leur avnil fait perdre un instant ; de sorte qu'une résolution contraire à celle qu'on accomplissait fut prise à l'instant même , et que le même jour on reprit la route de Château , d'où l'on gagna Crespy-en-Yalois , d'où l'on partit pour Dammartin, un peu en arrière de laquelle on logea au milieu des champs.
On n'était qu'à dix lieues de Paris , et tout continuait de prospérer au roi Charles VII ; partout où il paraissait, le pauvre peuple du pays venait au-devant de lui, criant : Noël, et chantant : Te Deuni iaudainus. Un enthousiasme si universel rendait parfois à Jehanne sa force passée, mais cette force n'était jamais exempte d'une certaine mélancolie qui indiquait que le Seigneur n'était i)lus là pour la soutenir.
— Au nom de Dieu, disait-elle à Dunois et au chancelier qui marchaient presque toujours auprès d'elle, voici un bon peuple, bien loyal et dévot, et quand je devrai mourir je voudrais bien que ce fut dans ce pays-ci.
Alors le comte de Dunois lui demanda :
— Jehanne, savez-vous quand vous devez mourir et en quel lieu ?
— Non, répondit Jehanne, je ne sais, et c'est la volonté de Messire ; mais ce que je sais, c'est que le moment de ma mort ne peut être éloigné, car j'ai accompli ce que .^lessire m'avait commandé, qui était de faire lever le siège d'Orléans et de faire sacrer le gentil roi. Or, je désirerais maintenant, ajouta-t-elle en secouant tristement la tète, qu'il voulût bien me faire ramener près de mon père et de ma mère, afin que je pusse encore garder leurs brebis, comme j'étais accoutumée à le faire.
Et ceux qui entendaient dire à Jehanne de telles paroles étaient plus que jamais persuadés qu'elle venait de Dieu, et, comme elle le disait elle-même , qu'elle devait bientôt retourner à Dieu.
Mais ce nouveau mouvement du roi était venu presque
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aussllnt à la ronnaissance du duc de Bcdfort , et il élait parti de Paris avec tout ce qu'il avait pu rassembler de troupes pour venir au-devant de nous. Tandis que Charles était campé en avant de Damniartin , il apprit donc que le duc de Bedfort venait d'arriver à Mitry, et était campé en arrière de la montagne sur laquelle est située la ville qui les séparait.
Alors le roi sortit aussitôt et se mit en bataille , tandis que l'on choisissait des coureurs qui, sous les ordres de La Hire, devaient aller reconnaître l'ennemi. La Hire s'acquitta de la mission avec son audace accoutumée; il était parvenu jusqu'à un trait de flèche de l'armée anglaise, avait tout examiné et revenait convaincu que ce serait une grande faute au roi de l'attaquer dans la situation où elle se trouvait. Le roi s'en tint donc à ce conseil, et attendit que l'ennemi sortît de son camp ; mais il attendit vainement, et le lendemain on lui vint dire que le duc de Bedfort était retourné vers Paris , où venaient de lui arriver, à ce que l'on assurait , quatre mille hommes de renfort.
Le roi tira aussitôt vers Grespy-en-Valois , et , arrivé dans cette ville, qui était d'une assez bonne défense, il s'y arrêta et fit sommer Compiègne de se rendre. La sommalion eut, comme dans les autres villes, son plein effet : les bourgeois firent répondre à Charles qu'ils l'attendaient avec grande impatience et le recevraient avec grande joie ; ce que voyant ceux de Beauvais, ils firent encore mieux , car à peine virent-ils les hérauts aux fleurs de lis qu'ils se mirent à crier : « Vive Charles ! vive le roi de France ! » et renvoyant leur évéque et seigneur, qui était un nommé Pierre Cauchon, lequefétait furieux pour le parti des Anglais , quoiqu'il fût Français de naissance , ils ouvrirent leurs portes sans attendre môme qu'ils en fussent sommés.
Restait Senlis, qui était demeurée sous l'obéissance des Anglais, et que Charles VJI ne voulait pas laisser derrière lui dans le cas où il marcherait de nouveau sur la capitale. Il s'avança donc jusqu'à un village nommé Baron, et siiué