‹ Jeanne d'ArcChapitre 53 sur 95 · CHAPITRE IX · texte numérisé non relu

CHAPITRE IX

confirma encoro dans celte résolution, et ayant appris que son avant-garde était parvenue jusqu'à Saint- Denis et y était entrée sans résistance, il partit à son tour , et arriva dans celte vieille nécropole de la royauté , le 29 août suivant. A peine y fut-il que toutes les villes environnantes se soumirent : Creil, (Jiantilly, Gournay-sur-A ronde, Luzarches, Choisy, Lagny, firent leurs actes d'obéissance; enfin les seigneurs de Monunorency et de Mouy prêtèrent serment.

Tout allait donc à merveille ; aussi , arrivée à Saint-Denis, la Pucelle vint-elle de nouveau trouver le roi , et , se jetant à ses genoux, le supplia-t-elle , puisqu'il n'avait plus besoin de son secours, de la laisser partir, disant au roi, tout en pleurant de grosses larmes , qu'elle sentait bien qu'elle ne pouvait plus lui être utile, et que ses voix lui avaient dit que , si elle restait encore dans l'armée , il no lui arriverait plus que malheur. Le roi lui demanda quel était ce malheur qui devait lui arriver : Jehanne lui répondit qu'elle devait être blessée d'abord , et prise ensuite. Mais le roi ne voulut entendre à rien , disant que , si elle était blessée, ce qu'à Dieu ne plaise, il en serait ce qui avait déjà élé, c'est-à-dire qu'elle serait guérie promplement ; et que , si elle était prise , il vendrait la moitié de son royaume pour la racheler. Jehanne se releva en secouant la lôle, et, voyant qu'elle ne pouvait rien obtenir du roi, elle al!a faire ses dévolions dans l'église , afin , s'il lui arrivait malheur, de se trouver au moins dans la grâce de Dieu.

Le lendemain on résolut de s'avancer vers Paris , et l'on quitta Saint- Denis pour venir camper à La Chapelle. Jehanne marchait tristement à cheval , tandis que son jeune frère la suivait portant sa lance, et le sire Daulon son étendard , lorsqu'elle aperçut , suivant la même roule qu'elle , un soldat donnant le bras à une femme de mauvaise vie. Jehanne avait fort défendu, en tout temps, que les femmes de ce genre suivissent l'armée ; aussi lui fit-elle

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dire à l'instant par frère Paqnerel de se retirer. Mais , au lieu de lui obéir, la femme lui répliqua insolemment; et, comme .Tehanne s'avançait pour la chasser elle-même , le soldat s'élança au-devant d'elle l'épée à la main , disant qu'il y avait trop long-temps que de braves gens d'armes comme eux obéissaient à une femme , et qu'il était bien l'heure que cela changeât. Jehanne , habituée à se voir respectée comme un chef de guerre , ne put souffrir une telle insolence ; elle tira son épée; mais , réfléchissant que si elle frappait du tranchant elle pouvait le tuer , elle le frappa du plat sur son casque , en lui ordonnant de se retirer ; mais, si faible qu'eût été le coup, l'heure de celle bonne épée , qui avait lant de fois résisté à des chocs bien autrement rudes, était venue : la lame vola en morceaux , et la poignée seule resta dans la main de Jrhanne. En ce moment , le roi , qui avait entendu quelque bruit, accourut de sa personne pour voir ce qui se passait , et il apeiçut Jehaime qui regardait tristement sa lame brisée et la poignée inutile. Alors on lui raconta ce qui s'était passé, et s'approchant de la jeune fille :

— Jehanne, lui dit-il, vous auriez dû frapper avec le bâton de votre lance , et non avec cette bonne épée qui vous était venue divinement.

— Et elle s'en va comme elle était venue , dit Jehanne : car, croyez -moi bien, sire, c'est le dernier avertissement de Dieu qui me dit que je dois me retirer.

Alors le roi se mit à rire de celte persévérance à croire au malheur , et , pour consoler Jehanne de la perte qu'elle venait de faire , il lui offrit sa propre épée ; mais Jehanne refusa , disant qu'elle en prendrait quelque autre aux Anglais.

En effet, comment croire aux pressentiments de cette jeune fdle, quand sa réputation croissait de tous côtés , et quand chacun s'adressait à elle comme à une prophétesse et à une sainte? A ïroyes , plusieurs femmes étaient venues !a supplier de servir de marraine à leurs enfants, et

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elle on avait lonn jusqu'à irois sur les fonts de baptême, donnant le nom de Jehanne aux filles et le nom de Charles aux garçons. A Lagny , on était accouru la chercher pour qu'elle priât près de la couche d'un enfant qui , depuis trois jours, semblait mort, et que le prêtre ne voulait pas baptiser , disant qu'il était trépassé; et Jehanne était venue près de cette couche , s'était agenouillée et avait prié ; alors l'enfant avait ouvert les yeux , si bien que le prêtre avait profité de ce moment et l'avait ondoyé, disant hautement que c'était à la prière de Jehanne que Dieu avait fait ce miracle. Enfin , pendant qu'elle était à Compiègne, tout dernièrement encore , le comte d'Armagnac , qui était un des premiers du royaume, lui avait écrit, à elle, pauvre et ignorante paysanne , pour lui demander auquel des trois papes qui se disputaient le trône de saint Pierre il lui fallait accorder sa croyance , lui promettant de reconnaître celui ({u'elle-même reconnaîtrait.

C'étaient, certes, là de grands honneurs, et cjui eussent ébloui tout autre que Jehanne; mais Jehanne, au contraire , était plus humble et plus modeste que jamais , car elle sentait que Dieu se retirait d'elle chaque jour.

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