CHAPITRE X
les partisans du roi Charles , lesquels , à l'aide do ces cris, avaient espéré soulever la ville.
En effet , quel que fût le courage des assaillants , leur lâche était difficile , pour ne pas dire impossible. Ils s'étaient bien emparés de la première barrière , à laquelle ils avaient mis le feu , et , la Pucelle et le sire de Saint-Vallier en tète, ils avaient pénétré dans le boulevard du dehors; mais, arrivés là, ils avaient trouvé qu'il leur restait encore deux fossés à franchir avant d'arriver à la muraille. La Pucelle, à la tète des plus braves, franchit le premier au milieu d'une grêle de flèches, de traits d'arbalète et de mitraille lancée par les canons et les bombardes. Mais le premier fossé franchi , il se trouva que le second était profond et plein d'eau. Cependant cet obstacle , dont Jehanne n'avait poiut été prévenue , quoique plusieurs dans l'armée française le connussent , qui s'étaient tus par envie , ne parut point à Jehanne devoir lui faire renoncer à l'assaut. Elle parvint sur le point le plus élevé du fossé, et, agitant son étendard , elle appela à elle ceux des chevaliers et des gens d'armes qui étaient désignés pour l'attaque , et qui accoururent conduits par le maréchal de Retz. Alors Jehanne ordonna d'apporter des fascines, des poutres, tout ce que l'on trouverait enfin d'apte à frayer un chemin solide à travers cette eau et cette fange , et elle s'avança elle-même jusqu'au bord du fossé pour en sonder la profondetjr avec la lance de son étendard , criant à haute voix : « Rendezvous, bonnes gens de Paris I rendez-vous, de par Jhésus ! car, si vous ne vous rendez pas avant la nuit, nous entrerons de force dans la ville , et vous serez tous mis à mort, sans pitié ni mercy. « Mais, en ce moment même, un des arbalétriers l'ajusta , et lui traversa la cuisse avec son vireton.
Jehanne tomba , car la blessure était cruelle ; et, comme on la crut morte, chacun commença de fuir. Alors elle lemit son étendard aux mains du premier soldat qui se trouvait près d'elle, et lui commanda de monter sur
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liaiil (lu fossé, el de l'agller de loule sa force , afin qu'on vît qu'elle n'était que blessée. Le soldat fit ce qui lui était ordonné; mais pendant qu'il secouait l'étendard et criait : — A l'assaut! à l'assaut! un trait l'atteignit au pied; il se baissa alors pour arracher le fer de sa blessure , et , afin de mieux voir, releva la visière de son casque; mais, au moment même , un second trait l'atteignit au visage et le renversa mort.
En ce moment le sire de Daulon arrivait : il vil Jehanne couchée sur le talus du fossé , et la terre , tout autour d'elle , hérissée de flèches qu'on lui lançait. Il voulut alors la prendre par-dessous les bras et l'éloigner de la bataille ; mais Jehanne, de ce ton qu'elle savait prendre quand elle voulait être obéie , lui ordonna de n'en rien faire, mais au contraire de ramasser son étendard et de rallier les Français. Alors le sire de Daulon , secondé par le maréchal de Retz, appela si haut et si ferme, que chacun accourut. Pendant ce temps, Jehanne avait arraché le vireton de la plaie ; mais , comme elle souffrait horriblement , elle était restée couchée à la même place, ordonnant toujours que l'on comblât le fossé. Alors, encouragé par tant d'héroïsme dans une femme , chacun se mit à la besogne. C'était , comme nous l'avons dit , une œuvre presque impossible, tant l'eau était profonde. Toute la journée se passa donc h jeter des fascines dans le fossé sans pouvoir le combler ; et , quoique blessée depuis plus de cinq heures sans qu'aucun appareil eût été mis à sa blessure, Jehanne était encore ordonnant l'attaque , et ne voulant point qu'on abandonnât l'assaut, lorsque vint un ordre du roi de se retirer vers Saint-Den's. Si positif que fût cet ordre , Jehanne ne voulait point y obéir, disant que, si l'on voulait s'entêter à l'assaut , on aurait Paris avant qu'il fût deux heures. Deux fois le duc d'Alcnçon l'envoya chercher sans qu'elle consentît à se retirer : enfin , comme il l'aimait fort , il vint la quérir hii-ineaie. Jehanne alors se décida à s'éloigner , et , se remettant sur ses jambes, elle se retira enfin,
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mais avec un si morvoiileux courage, que , nialpjré sa torrjble blessure, à peine s'apercevait-on qu'elle boitât.
La retraite des Français ne fut troublée que par les décharges d'artillerie qui les poursuivirent; mais les assiégés s'en tinrent là, nul n'osant sortir de la ville, de peur des embuscades. Cela permit aux assiégeants de ramener leurs moi'ls, qui étaient en grand nombre ; mais, comme ils n'avaient point le temps de leur creuser des fosses , ils les entassèrent dans une grange des Malhurins , et les \ brûlèrent.
Les Français regagnèrent pendant la nuit Saint-Denis , oiî ils s'arrêtèrent. Là , on fit le rapport au roi de tout ce qui s'était passé, et le duc d'Alençon et le maréchal de Retz lui racontèrent comment Jehanne avait fait tout ce qu'elle avait pu pour se faire tuer. Alors le roi la vint trouver en son logement , où elle avait une forte fièvre , et lui fit de grandes remontrances sur le découragement qui l'avait prise. En voyant le roi , Jehanne se mit à pleurer, et lui avoua qu'elle aimait mieux mourir que de tomber aux mains des Anglais , comme ses voix lui avaient dit que la chose devait arriver si elle ne retournait pas dans son vil- Irge. Alors le roi , pour lui rendre son courage, lui dit de guérir d'abord, et qu'ensuite il lui donnerait congé de faire tout ce qu'elle voudrait. Le même soir, Jehanne fit former un trophée de ses armes, les vouant à saint Denis ; et , comme quelques jours après, grâce à sa grande jeunesse et à la force de sa constitution , sa blessure était refermée, elle ordonna une messe dans la basilique royale , et , après s'être prosternée devant l'autel du martyr et avoir remercié Dieu , la Vierge et les saints des faveurs qu'ils lui avaient accordées, elle suspendit elle-même ses armes à la colonne la plus proche de la châsse qui renfermait les reliques du saint apôire. Puis , cette pieuse cérémoiiie achevée , elle s'en alla chez le roi lui demander le congé qu'il lui avait promis.
IMais pendant ce temps on avait remontré à Charles
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quelle faute ce serait h lui que de laisser s'éloigner, au moment où rien n'était décidé encore, celle que tout le monde, depuis le premier capitaine jusqu'au dernier soldat, regardait comme son bon génie ; de sorte que Charles répondit à Jehanne que ce qu'il lui avait promis était pour lui rendre bon courage; mais que, maintenant qu'elle était guérie , c'était lui au contraire qui la suppliait de ne point se retirer, lui alïirmant que les gens les plus experts de son conseil lui avaient dit que si elle se retirait tout élait perdu. Jehanne voulut insister; mais aux premiers mots qu'elle dit , et à la connaissance qu'elle avait du 'caractère du roi , elle vit bien que c'était peine perdue , et que c'était un parti pris de ne pas la laisser s'éloigner. Alors la pauvre enfant se résigna. Comme le roi lui offrait de nouvelles armes, elle les accepta, à l'exception de l'épée, disant, comme la première fois, qu'elle en prendrait une aux Anglais à la première occasion , ce qu'effectivement elle avait fait.
En effet , à partir de ce moment , et pour lui donner plus d'importance encore , le roi augmenta le train do Jehanne, et le porta à la hauteur de celui de ses premiers capitaines; il lui délivra ces lettres de noblesse qu'il lui avait offertes , lui permit de faire venir piès d'elle son second frère , lui donna douze chevaux de main et un trésor particulier pour payer le petit corps d'armée qu'à compter de cette heure elle devait commander en personne ; mais toutes ces faveurs ne purent distraire Jehanne de cette triste pensée qu'elle devait tomber bientôt aux mains des Anglais ; elle se résigna , mais ne se consola point.
Le conseil avait décidé que le roi se retirerait de l'autre côté de la Loire, et cette décision fut exécutée; Charles revint à Gien , en suivant la route de Lagny, de Bray et de Sens, et en laissant des gonverneurs dans les villes qu'il avait conquises : ainsi Ambroise de Loré demeura à Lagny, Jacques de Chabannes à Creil, Guillaume de Flavy à (^ompiègno, et le comte de Vendôme à Saint-Denis et à
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Scnlis ; quant à la Pucelle , elle suivit le roi avec les autres chefs de guerre.
A peine les Français avaient-ils quitté les environs de Paris , que le duc de Bedfort revint dans la capitale , où le duc de Bourgogne arrivait de son côté avec un sauf- conduit de Charles, sous prétexte de traiter de la paix ; mais lorsque les deux beaux-frères se trouvèrent en présence, le duc de Bedfort fit si bien que les belles résolutions du duc Philippe s'évanouirent , et que les sentiments éveillés par la lettre de Jehanne firent place à ceux suscités par l'ambition ; il est vrai que peu de cœurs eussent résisté à des offres pareilles à celles qui étaient faites au duc de Bourgogne. Le duc de Bedfort lui abandonnait la régence de Paris , se contentant de son gouvernement de Normandie, et lui promettait la Brie et la Champagne. Il en résulta que, quoiqu'en même temps qu'on publiait la nouvelle régence on publiât aussi le traité de Compiègne, il était évident que, pour cette fois encore, l'espoir de la paix était sinon entièrement détruit, au moins très-fort reculé.
Après quinze jours de conférences dans la ville de Paris, les deux princes se séparèrent : le duc de Bedfort se retirant dans son gouvernement de Rouen , et le duc Phili])pc revenant à Bruges pour épouser madame Isabelle , fille du roi Jean V de Portugal , et pour y fonder l'ordre de la ïoison-d'Or.
Pendant ce temps , comme on le pense bien , la trêve jurée ne s'observait guère; et ni Anglais, ni Français, ni Bourguignons ne s'en souciaient le moins du monde. Le duc d'Alençon avait envoyé ses gens sous la conduite d'Ambroise de Loré, gouverneur de Lagny, pour reconquérir son apanage de Normandie ; le conseil du roi , de son côté , en était revenu à l'ancien projet de s'assurer de toutes les villes qui commaudaient le cours de la Loire , et le sire d'Albret , vaillamment secondé par Jehanne, venait de prendre d'assaut Saint-Pierre-le-Moutier. Cette prise,
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un des plus beaux faits d'armes de la Pucelle, avait rendu un si grand courage aux Français, que, contre l'avis de Jehanne , le maréchal de Boussac et le sire d'Albrel étaient allés du même pas mettre le siège devant La Charité; mais, par le résultat de cette entreprise, on reconnut encore une des dernières lueurs de celle ins|)iralion qui s'éteignait dans la Pucelle : les Français furent repousses par Pcrrin Granet, qui commandait la ville, et furent forcés de se retirer en abandonnant leurs canons ; cet échec, prédit par Jehanne , augmenta encore sa renommée en réalisant sa prédiction.
Cependant les nouvelles qui arrivaient de la capitale et de ses environs étaient telles que les yeux du roi et de son conseil se reportaient de ce côté. Non-seulement les garnisons françaises avaient presque toutes réussi à se maintenir, mais encore les habitants de Melun avaient chassé les Anglais de chez eux , et remis leur ville au commandeur de Giresme ; Saint-Denis, de son côté, avait été surpris, et était redevenu Français; enfin La Hire , qui ne cessait de faire la guerre en partisan , s'était emparé de Louviers, et étendait ses courses jusqu'aux portes de Rouen , qu'il avait même failli prendre par le complot de quelques bourgeois; il n'y avait pas jusqu'à Paris, qui s'était si bien défendu l'année précédente, qui, abandonné (ju'il semblait être par le duc de Bedfort et le duc Philippe aux pillages et aux rapines d'une garnison moitié picarde, moitié bourguignonne, ne se remplit de mécontents : c'étaient de riches nouvelles, comme on le voit, pour le parti du roi Charles , et dont chacun était d'avis de profiter. Aussi son conseil décida-t-il qu'au retour du printemps on reporterait la guerre de ce côté ; en attendant, on fit de grandes proclamations pour rassembler les troupes , et de grands appels au peuple pour avoir de l'argint.
Sur ces entrefaites, une conjuration qui s'ourdissait à Paris , ([uoiipie découverte et réprimée , donna de nou-
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vellcs espérances à ceux (jui suivaient le parti du roi , car elle leur prouva qu'ils avaient des intelligences dans la capitale. Quelques seigneurs de Paris, réunis à ceux du parlement et du Chàtelet, après s'être adjoint quelques marchands et gens de métiers, avaient résolu d'introduire les Français dans la capitale : un carme, nommé Tierrc Dallée, était le messager qui portait et rapportait les lettres entre ceux du dedans et ceux du dehors; mais les gardes de la porte Saint-Denis , étonnés de voir toujours passer et repasser ce carme, l'arrêtèrent un matin, et le conduisirent en prison; là, comme il ne répondait à toutes les questions qu'en déniant qu'il fût pour quelque chose dans les affaires politiques , on le mit à la torture, où la force des tourments lui fit tout avouer : six tètes furent tranchées aux Halles, et plus de cinquante cadavres retrouvés sur les bords de la Seine.
Le moment était donc favorable jiour reprendre les hostiUtés : Jehanne partit avec son petit corps d'armée , et par\int jusqu'à Lagny sans rencontrer d'Anglais. Là, elle apprit qu'un brave , mais impitoyable capitaine , nomn>é Franquet d'Arras, faisait, avec quatre cents hommes à peu près qu'il avait réunis sous ses ordres, les cours-'S les plus désastreuses pour les bonnes gens du parti du roi ; car il ne recevait personne à rançon, ni hommes, ni femmes , pillant et égorgeant tout ce qui n'était pas Anglais ou Bourguignon. Jehanne ne voulut point passer si près d'un pareil homme et laisser ses crimes sans punition. Elle sortit de Lagny avec un nombre de soldats à peu près pareil à celui qu'elle avait à combattre, et à une lieue de la ville elle rencontra celui qu'elle cherchait : eile marcha droit à lui, et l'attaqua aussitôt avec la même vigueur qu'elle avait montrée aux premiers jours. Mais les quatre cents hommes de Franquet étaient de vaillants archers qui tinrent ferme , et qui deux fois à coups de flèches repoussèrent les troupes royales; mais deux fois Jehanne k-s ramena [^ la bataille , et enlin Franquet et ses partisans fu-
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rent forcés de se renfermer dans un petit fort à peu près imprenable pour la Pucelle et ses gens , qui n'avaient point de canons. Dans ce moment, par bonheur, Jehan de Foucault, qui commandait à Lagny, arriva avec une partie de la garnison et de l'artillerie : les batteries furent donc dressées, on battit en brèche , et aussitôt que la muraille fut praticable, on donna l'assaut. Franquet et ses soldats se battirent en désespérés; mais ils avaient affaire à encore plus terribles qu'eux; une partie des partisans fut passée au fil del'épée; l'autre se rendit à merci : le capitaine Franc|uet d'Arras était au nombre de ces derniers.
Alors arrivèrent les juges de Lagny et le bailli de Senlis , qui réclamèrent Franquet comme traître , larron et meurtrier. De son côté , Jehanne déclara que , comme il était son prisonnier, elle ne le rendrait à personne, comptant l'échanger contre le seigneur de Loré , qui venait d'être pris ; mais à ceci il lui fut répondu que cet échange était devenu impossible , le seigneur de Loré étant mort en captivité. Sur celte assurance , elle abandonna Franquet et le remit au bailli en disant : « Faites de lui ce que justice voudra. » Le procès dura quinze jours, et Franquet, après avoir avoué tous ses crimes , eut la tête tranchée.
Pendant ce temps, une nouvelle conspiration venait d'éclater à Paris , et , réprimée comme la première , n'en avait pas moins fait une profonde impression , tant elle avait été près de réussir. Un des prisonniers de guerre de la Bastille , qui avait payé sa rançon , et qui , étant déjà presque élargi, allant et venant à son plaisir, trouva un jour le geôlier endormi sur un banc dans la cour; il s'approcha alors doucement de lui , et , lui enlevant le trousseau de clefs qu'il avait à la ceinture, il ouvrit la prison de trois de ses camarades , et tous quatre , armés de couteaux et de huions, s'en vinrent tomber sur les gardes, dont ils massacrèrent quelques-uns avant que ceux-ci n'eussent eu le temps de se reconnaître , si bien qu'ils allaient peut-être se rendre maîtres de la Bastille, lorsque