‹ Jeanne d'ArcChapitre 60 sur 95 · CHAPITRE XI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XI

prières et en pratiques de religion ; puis , de ces mêmes mains qui avaient manié l'épée royale et porté la bannière de Dieu , elle cousait et filait conmie au ten)ps de sa jeunesse et de son obscurité. Ses visions étaient revenues; et, quoique ses voix ne lui parlassent plus que de résignal ion et de martyre, elle se sentait, sinon plus consolée, du moins plus forte à chaque fois qu'elle les avait entendues.

Enfin , vers le milieu de septembre , le sire de Luxembourg annonça à sa femme et à sa sœur qu'il ne pouvait plus reculer , et qu'il lui fallait livrer Jehanne aux Anglais. Toutes deux, à ces mots, se jetèrent à ses pieds, le suppliant de sauver la pauvre jeune fille : car on savait que la livrer aux Anglais c'était la condamner au martyre. Jehan de Luxembourg promit d'offrir une dernière chance de salut à sa prisonnière : c'était de déclarer qu'il consentait, il est vrai, à sa cession, mais qu'elle resterait sous sa garde tant que les 10,000 livres ne seraient pas payées , et que tant que les 10,000 livres ne seraient point payées il serait libre de traiter de son rachat avec le roi de France.

Cette condition , qui , au premier abord , paraissait peu profitable à la prisonnière, lui ouvrait cependant un assez long délai. Le duc de Bedfort n'avait point d'argent, et Jehan de Luxembourg le savait parfaitement ; mais , comme à tout prendre , il en pouvait trouver d'un jour à l'autre , soit en France , soit en Angleterre , il chargea sa femme et sa sœur d'annoncer à Jehanne qu'il avait été forcé de traiter avec les Anglais , et que d'un moment à l'autre elle devait se tenir prête à leur être livrée. Les deux femmes essayèrent encore de fléchir leur seigneur ; mais celte fois il fut inflexible.

Il fallut donc annoncer cette terrible nouvelle à Jehanne* La pauvre enfant , en l'apprenant , oublia qu'elle était l'héroïne d'Orléans et la victorieuse de Jargeau , pour ne plus se souvenir de rien que de sa faiblesse et de son isolemeul. Du jour de sa captivité , la guerrière était dispa-^

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rue , el la femme seule élait restée. Elle fondit eu larmes comme un enfant, baisant les mains des deux femmes dont elle avait fait ses amies , comme si elle eut dû les (juitter à l'instant même et leur dire adieu pour toujours. Et cependant il ne sortit point de .sa bouche une prièi e indigne d'elle, il ne lui échappa point un seul reproche contre son roi ; seulement elle joignit les mains en s'écriant : « Mon Dieu ! mon Dieu ! je savais que cela devait être ainsi , car mes voix m'en avaient prévenue. »

Le soir , lorsqu'elle fut remontée en sa chambre , qui était située au troisième étage d'une des tours du château, elle se mit en prières, et ses saintes lui apparurent. x\lors, comme d'habitude , ses larmes se séchèrent, et elle t(3ml)a dans cette pieuse extase avec laquelle elle avait l'habitude d'attendre les ordres du Seigneur.

— Jehanne, lui dit alors sa voix , nous venons pour t^i réconforter : tu auras fort à soulîrir; mais le Seigneur te donnera le courage. Ainsi donc, à défaut d'espérance, conserve la foi.

Ces paroles indiquaient à Jehanne qu'elle élait réservée à quclcjne sombre et terrible calaslrophe; aussi, contre son habitude qui la faisait si obéissante aux ordres divins, essaya-t-elle vainemeiit de se résigner. De toute la nuit elle ne put dormir un instant, pleurant sans cesse et se levant de quart d'heure en quart d'heure pour se mellre en oraison devant un grand Christ d'ivoire qu'elle avait demandé que l'on transporlât de la chapelle dans sa chambre.

La journée du lendemain s'écoula comme la nuit, dans les larmes et dans les prières; seulement Jehanne paraissait rouler dans son esprit quelque sombre projet. Plu- MCurs fois les deux femmes, erfrayées, l'interrogèrent; mais elle ne leur répondit rien antre chose, sinon que : « J'aime mieux mourir que d'elre remise aux Anglais. »

Le soir, elle se retira à l'heure accoutumée; alors, conmic la veille, elle aperçut une giande kunière ; ya

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chambre s'éclaira , elle leva la tête et vit ses saintes , elles avaient l'air triste et presque irrité; Jehanne baissa les yeux devant leur colère.

— Jehanne, dit alors la voix, Dieu, qui voit le fond des cœurs, a lu dans le tien tes coupables pensées et t'ordonne d'y renoncer. Le martyre conduit au ciel , et le suicide à la damnation éternelle.

— Oh! mes saintes! mes saintes! s'écria Jehanne en se tordant les bras, j'aime mieux mourir que d'être livrée aux Anglais.

— Il en sera ce que Dieu ordonnera , dirent les voix, et ce n'est point à toi à disposer de loi-même.

— Hélas, mon Dieu! dit Jehanne en sanglotant , pourquoi ne m'avez-vous pas laissée pauvre et obscure dans mon village?

Le lendemain, lorsque la femme du sire de Luxembourg, ne voyant pas descendre Jehanne, entra chez elle, elle trouva la jeune fille froide , pâle et étendue sur les dalles de sa chambre; elle avait passé la nuit dans la situation où son apparition l'avait laissée.

La dame de Luxembourg fit de vives instances à Jehanne pour qu'elle vînt comme d'habitude partager le(U' repas; mais Jehanne répondit qu'elle ne le pouvait, désirant communier ; la dame de Luxembourg connaissait les pieuses habitudes de Jehanne, elle savait de plus quels puissants secours les malheureux trouvent dans la religion; elle redescendit seule et lui envoya le chapelain.

Vers quatre heures de l'après-midi , Jehanne descendit à son tour; sa reconnaissance paraissait plus grande que jamais pour les deux femmes qui, de ses geôlières, s'étaient faites ses amies; mais elle les quitta long-temps avant l'heure où elle avait l'habitude de remonter.

La femme et la sœur du sire de Luxembourg n'étaient pas sans inquiétude sur ce pâle et froid désespoir qui avait succédé dans Jehanne à l'exaltation de la veille; aussi demeurèrent-elles tard à causer ensemble de leur pi isonnière

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et des craintes qu'elle leur inspirait. Tout concourait au reste à augmenter chez elles ces inquiétudes instinctives que l'on éprouve parfois à l'appioclie des grands événements. On était arrivé au commencement d'octobre; le ciel éiait sombre et nuageux , comme il l'est à cette époque de l'année dans les contrées septentrionales de la France. Le vent battait les vieilles tours du château de Beaurevoir, s'engouffrant par les cheminées et se répandant en longues plaintes dans les chambres vides et dans les sombres corridors. Les deux femmes étaient seules dans un appartement situé au-dessous de celui de Jehanne, écoutant tous ces bruits mystérieux et indicibles de la nuit, lorsqu'il leur sembla tout à coup , au moment où minuit venait de sonner, qu'un cri douloureux traversait l'espace. Toutes deux tressaillirent et écoutèrent; mais à ce cri succéda le silence le plus profond. Elles crurent s'être trompées. Bientôt pourtant montèrent] usqu'à elles des gémissements qui semblaient venir des fossés du château. Elles coururent alors, pleines d'une vague épouvante, jusqu'à la porte de leur prisonnière: mais elles eurent beau appeler et frapper, personne ne répondit. Alors, se doutant qu'un événement étrange venait d'arrivci-, elles ordonnèrent aux sentinelles de sortir avec des torches et de faire le tour du château. Arrivée sous les fenêtres de Jehanne, la patrouille nocturne rencontra le corps de la jeune fille ; on crut d'abord que ce n'était plus qu'un cadavre ; bientôt on s'aperçut qu'elle n'était qu'évanouie. On la transporta aussitôt dans la chambre même de la dame de Luxembourg, où, grâce aux soins que lui prodiguèrent les deux femmes, Jehanne reprit ses sens; comme elle l'avait dit, elle avait mieux aimé mourir que d'être livrée aux Anglais, et, malgré l'ordre de ses voix, elle avait, dans l'espérance de fuir ou dans celle d'être tuée, sauté du troisième étage de la tour; sans doute Dieu l'avait soutenue dans sa chute : car elle eût dû s'écraber contre le talus du fond, et, connue nous l'avons dit, on l'avait retrouvée évonouie seulement.

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En revenant h elle, Jclianne parut fort repentante de ce qu'elle avait fait, mais l'impression produite par cet événement sur le sire de Luxembourg ne pouvait être effacée par ce repentir. 11 craignit que, dans quelque tenlative pareille à celle qu'elle venait de faire, Jeanne, moins heureuse, ne se tuât et ne lui fît perdre ainsi les 10,000 livres offertes pour son rachat; il déclara donc au régent d'Angleterre qu'il était prêt à mettre Jehanne à sa disposition, mais qu'il entendait que le procès ne commençât qu'à l'heure où il aurait touché la rançon de sa prisonnière. Le duc de Bedfort passa par toutes les conditions qu'il plut au sire de Luxembourg de lui imposer, tant il avait peur que le roi de France n'entrât en concurrence avec lui. Mais le régent s'inquiétait à tort. Le roi de France paraissait avoir complètement oublié l'existence de celle à laquelle il devait sa couronne.

Le régent avait convoqué, le U août Ki30, les étals de la province de Normandie à Rouen, et il leur avait demandé une contribution de 80,000 livres, qui avait, été volée. Sur les 80,000 livres, 10,000 étaient destinées au rachat de la Fucelle; ces 10,000 livres furent payées au sire de Luxembourg vers le 20 octobre.

L'évêque de Beauvais s'occupa alors, avec une activité derrière laquelle se faisait incessamment sentir la haine des Anglais, d'assembler le tribunal qui devait juger Jehanne. Vax attendant, elle avait été transportée du chÀteau de Bcaurevoir dans les prisons d'Arras et du Croloy; puis de celle dernière ville elle avait été conduite à Rouen, oîi se trouvait alors le jeune roi Henry, pauvre enfant qu'on allait associer, sans qu'il se doutât du crime dont on tachait son innocence, au meurtre juridique qui se préparait. Arrivée à Rouen, Jehanne fut conduite dans la grosse tour où l'on avait fait d'avance forger pour elle une cage de fer, qui se fermait avec deux cadenas et une serrure, et dans laquelle elle était encore retenue par des chaînes qui, à l'aide d'une espèce de collier, lui entrelaçaient le bas de

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chaque jambe. Là, elle fut exposée aux outrages de la multiUule comme une bete fauve. Les soldats l'insultaient et la piquaient du bout de leur lance pour la faire lever lorsque venaient pour la voir quelques personnages de distinction. Le sire de Luxembourg lui-même, après avoir touché le* prix de son sang, eut la cruelle curiosité de la venir voir une dernière fois : il était accompagné du comte de AVarwick et du comte de Strafîord : — Jehanne, lui dit-il en riant, je suis venu pour te mettre à rançon, mais il faut que tu me promettes de ne jamais plus tirer l'épée contre moi. — Hélas, mon Dieu, répondit la jeune fille, je sais bien que vous vous riez de moi, car vous m'avez vendue, et vous n'avez maintenant ni le pouvoir ni le vouloir de mo racheter. Il y a plus, je sais que les Anglais me feront mourir, croyant, par ma mort, gagner le royaume de France ; mais il n'en sera rien ; car fussent-ils cent mille de plus qu'ils ne sont maintenant, ils n'auront pas ce royaume. A ces mots, le comte de Strafîord s'emporta tellement qu'il l'insulta par les plus grossières injures; il tirait son épée pour la frapper; mais le comte de Warwick l'airêta au moment où Jehanne, voyant son intention, se jetait au-devant du coup.

Et cependant toute captive, tout enfermée dans une cage de fer, tout enchaînée et gardée à vue qu'elle était, la pauvre Jehanne inspirait encore une si grande terreur à ses ennemis, que des lettres écrites au nom du roi d'Angleterre, et datées du 12 décembre 1^30, ordonnaient de faire arrêter et traduire devant des conseils de guerre tout soldat à qui la peur inspirée par la Pucelle ferait abandonner ses drapeaux. En effet, dans les derniers temps, aucune armée ne voulait plus marcher contre elle, et les soldats aimaient mieux s'exposer à la mon en désertant qu'en combattant.

Aussi les préparatifs se poursuivaient-ils avec la plus grande activité. Enfin, le mercredi 21 février l/i31, le tribunal s'assembla en la chapelle royale de Rouen, et les lettres par lesquelles lo roi ordonnait que la Pucelle fût re-

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