ANALYSE RA1S01\1\KF
C'est que le dégelé enfant Du roy de Fiance légitime , Qui longtemps a esté souffrant Mains grans ennuiz, qui or à prime Se lieva ainsi que vous, prime Venant comme roy coronné , En puissance très grande et fine Et d'esprons d'or esperonné.
Or fesons feste à nostre roy, Que très bien soit-il revenu!
Resjoïz de son noble arroy Alons trestous , grans et menu , Au devant , nul ne soit tenu , Menant joie le saluer, Louant Dieu, qui l'a maintenu :
Criant Noël! en hault huer.
Mais or veuil raconter comment Dieu a tout ce fait de sa grâce , A qui je pri qu'avisement Me doint que rien je n'y trespasse.
Raconté soit en toute place, Car ce est digne de mémoire , Et escript, à qui que desplace, En mainte cronique et histoire.
Oyez partout l'univers monde Chose sur toute merveillable; Notez se Dieu , en qui ha bonde Toute grâce, est point secourable Au droit enfin. C'est fait notable.
Considéré le présent cas ; Si soit aux decéus valable Que foitune a fiati à cas.
Et notez comment esbahir Ne se doit nul pour infortune,
DES DOCUMENTS Slîl L\ prCRME. 223
So voiant a grant tort liair,
Kt corn vint sus par voix comune.
Voiez comment toujours n'est une
Fortune, qui anuit a maint;
Car Dieu , qui aux tors faiz rexune ,
Ceulx reliève en qui espoir maint.
Qui vit doncques chose avenir Plus hors de toute opinion , Qui à noter et souvenir Fait bieiv en toute région :
Que France , de qui mention En faisoit que jus est ruée, Soit par divine mission Du mal en si grant bien muée.
* Par tel miracle vrayeraent Que se chose n'y est notoire Et évident , quoy et comment , ]1 n'est home qui le peult croire.
Chose est bien digne de mémoire Que Dieu par une vierge tendre Ait adès voulu , chose est voire , Sur France si grant grâce estendre.
Oh ! quel honneur a la couronne
De France par divine preuve !
Car par les grâces qu'il lui donne
Il appert comment il l'apreuve ,
Et que plus foy qu'autre part treuve
En ^e^tat royal dont je lix ,
Que oncques , ce n'est pas chose neuve ,
En foy n'errèrent tleurs de lys.
Et tu, Charles roy des François,
Septième d'icellui hault nom , Qui si grant guerre as eue ainçois Que bien t'en prensist , pe peu non ,
2'24 AXALYSE RAÏSOXAFË
Mais Difu grate, or voiz ton renon Hault eslevé par la Pucelle Que a soubzmis sous ton penon Tes ennemis, chose est nouvelle.
En peu de temps, que l'on cuidoit Que ce feust coni chose impossible Que ton [>ays, qui se perdoit, R'eusses jamais ; or est visible Menction, quoique nuisible C'ait esté, tu Tas recouvré; C'est par la Pucelle sensible, Dieu mercy ! qui y a ouvré.
Si croy fermement que tel grâce Ne te soit de Dieu donnée, Se à toy, en temps et espace, Il n'estoit de lui ordonnée Quelque grant chose solempnée.
A terminer et mettre à chief VA qu'il t'ait donné destinée D'estre de très grans faiz le chief.
Car ung roi de France doit estre Charles, fils de Charles nommé, Qui sur tous rois sera grant maistre; Prophécies l'ont surnommé Le Cerf- volant, et consomé Sera par ccllui conquereur Maint fait; Dieu l'a à ce somé, Et enfin doit estre empereur.
Tout ce est le prouffit de l'ame.
Je prie à Dieu que cellni soies, Et qu'il (e doint sans le grief d'âme Tant vivre qu'encores tu voyes Tes enfans grans, et tontes joyes Par tov et euK soient en France;
Mais en servant Dieu toutes voies , JXe guerre n'y face outréance.
Et j'ay espoir que bon seras, Droiturier et amant justice Et tous les autres passeras, Mais que Orgueil ton fait ne iionnisse; A ton peujiie doulz et propice Et cr.iiguant Dieu qui t'a esleu Pour son servant, si corn prémisse En as, mais que faces ton deu.
Et comment pourras-tu jamais Dieu mercier à souffisance?
Servir, doubler, en tous tes fais, Que de si grant contrariance T'a mis a paix, et toute France Relevée de tel ruyne, Quand sa très grant saint providence T'a fait de si grant bonneur digne.
Ab! soyes en loué, bault Dieu!
A toy gracier tous tenus Sommes, qui conné temps et lieu As où ces biens sont advenus.
A jointes mains, grans et menus.
Grâce te rendons, roy céleste.
Par qui nous sommes parvenus A paix et bors de grand lempeste.
Et toy, Pucelle bien beurée,
N'y doibs-tu mie estre oubliée.
Puisque Dieu t'a tant bonnourée,
Qui as la corde desliée,
Qui tenoit France e>troit liée?
Te pourro;t-on assez louer
Quand , ceste terre bumiliée
Par guerre, as faict la paix donner?
Ah! Jehanne de bonne heure née, Benoist soit ciel qui te créa !
Pucelle de Dieu ordonnée , En qui le saint esprit réa Si grant grâce , et qui ot et a Toute largesse de hault don.
Oncq requeste ne te véa Qui te rendra assez guerdon.
Que peut-il d'autre estre dit plus
Ne des grands faicts du temps passé :
Moysès en qui Dieu afflus
Mit grâces et vertus assez;
11 tira sans estre lassez
Le peuple Israël hors d'Egypte ;
Par miracle ainsi repassez
Nous as de mal , Pucelle eslite.
Considérée ta puissance , Qui es une joenne pucelle A qui Dieu a donné puissance D'estie le champion, et celle Qui donne. à France la mammelle De paix et doulce nourriture , A ruer jus la gent rebelle :
Yeci bien chose outre nature.
Car si Dieu fit par Josué Des miracles à si grant somme, Conquérant lieux , et jus rué Kn furent maints, il estoit homme Fort et puissant : mais tout en somme Veci femme , simple bergère , Plus preux qu'homme qui fut à Rome.
Quant à Dieu c'est chose légère.
Mais quant à nous , oncques parler Ne ouymes de si grand merveille,
DES DOCI'MEINTS SUR LA PUCELLE. 22"^
Car tous les preux au long aller Qui ont esté, ne s'appareille Leur proesse à ceste qui veille A bouter hors nos ennemis.
Mais ce faict Dieu qui la conseille Eu qui cœur plus que d'ommc a mis.
De Gédéon fait-on grand compte, Qui simple laboureur estoit, Et Dieu le fit , si dit le conte Combatteur; ne nul n'arrestoit Contre lui , et tout conquestoit.
Mais oncq miracle si appert INefit, quoiqu'il ammonestoit, Comme par ceste fois il appert.
Esther, Judith et Delbora Qui furent dames de grand prix , Par lesquelles Dieu restaura Son peuple qui serf estoit pris , Et d'autres plusieurs qu'ay ap[>ris , Qui furent premiers nés à celle :
Mais miracles en ce pourpris, Plus a fait par ceste pucelle.
Par miracle fut envoyée Et divine ammonition , De l'ange de Dieu convoyée Au roy, pour sa provision.
Son faict n'est pas illusion, Car bien a esté esprouvée Par conseil; et conclusion, A l'effect la chose est prouvée.
Et bien esté examinée,
Inçois' qu'on l'aye voulu croire;
1 Avant.
228 a:^alvse raisoakÉe
Devant clercs et sages menée , Pour enchercher, c'est chose voire.
Disoit avant : qu'il fust notoire Qne Dieu l'avoit au roy transmise ; Mais on a trouvé dans l'histoire Que Dieu l'avoit à ce commise.
Car Merlin, la Sebille et Bede, Plus de cinq cens a, la véirent En esperit, et pour remède A France en leurs escripts la mirent; Et leurs prophéties en firent , Disant : que porteroit bannière Es guerres françoyses ; et dirent De son faict toute la manière.
Et sa belle vie, par foy !
Monstre qu'elle est de Dieu en grâce, Par quoy l'on adjoute plus foy A son Caict , car quoy (lu'elle face , Tousjouis à Dieu devant sa face , Qu'elle appelle , sert et déprye En faict et dict, ne a a en place Où sa dévocion desliye'.
Connne lors bien y a paru
Que le siège ière '^ à Orléans.
Au premier sa force a paru.
Oncq miracle, si corn je tiens,
i\e fut plus cler; cai- Dieu es siens
Ayda tellement, qu'ennemys
Ne s'aydoient non plus que morts chiens ;
Si furent prins et à mort mys.
Ah ! quel honneur au féminin Sexe! Que l'ayme, il appert',
1 Soit en retard , en défaut.
2 Était.
5 II est évident que Diiu l'aime.
DES DOClMEMS SLK LA PLCLLLK. 229
Car tout ce grand peuple clienin Par qui tout le règne ert » désert , Par femme est sus et recouvert , Ce que cent mille hommes n'eussent , Et les traistres mis au désert ; A peine devant nuls ne créassent.
Une fdlette de seize ans (N'est-ce pas chose sur nature?), A qui armes ne sont pesans, Ains semble que sa nourriture Y soit, tant y est forte et dure; Et devant elle vont fuyants Les ennemis, et nul n'y dure.
Elle a fait ce, maints yeux voyants.
Et d'eux va France descomhrant.
En recouvrant chasleaux et villes.
Jamais force ils n'auront si grand , Soyent à cent, soyent à mille; Et de nos gens preux et habiles Est principale chevetaine ^.
Telle force n'ot n'Hector, n'Âchilles; Mais cela fait Dieu qui les maine.
Et vous, gens d'armes esprouvez,
Qui faites l'exécution ,
Et bons et loyaulz vous prouvez ,
Bien faire on en doit mention;
Louez en toute nation
Vous en serez, et sans faillance
Parle-en sur toute élection
De vous et de vostre vaillance.
Qui vos corps et vie exposez Pour le droit en peine si dure.
« Etait.
^ Capitaine.
230 ANALYSE RÀISONINEE
Et contre tous périls osez Vous aler mettre à l'avanture.
Soies constaus , car je vous jure Qu'en aurés gloire ou ciel et los; Car qui se combat pour droitture Paradis gaingne, dire l'os.
Si rabaissez, Anglois, vos cornes,
Car jamais n'aurez beau gibier.
En France ne menez vos sornes;
Mats vous estes en l'escbiquier.
Pas ne pensiez l'autr'ier
Où tant vous nionstriez périlleux ;
Encores n'estes au sentier
Où Dieu pugnit les orgueilleux.
Jà cuidiez France avoir gaignée.
Et qu'elle vous deust demourer.
Autrement va , fausse mesgnée ' !
Vous irez ailleurs labourer, Si ne voulez assavourer La mort, comme vos compaignons, Que loups peuvent bien devonrer.
Car morts gisent par les buissons.
Et sacbez que, par elle, Anglois Seront mis jus sans relever, Cai- Dieu le veult, qui ot les voix Des bons qu^ils ont voulu grever.
Le sang des occis sans lever Crie contre eux ; Dieu ne veult plus Le souffrir, ains le resprouver Comme mauvais, il est conclus.
En cbrestienté et en l'église Sera par elle mis concorde.
J Ti oupc déloyale.
DES DOCUMENTS SIR LA PlT.ELLE. 231
Les mescréans dont on devise Et les hérites de vie oïde Destruiia, car ainsi l'acovde Prophétie qui l'a prédit ; Ne point n'aura miséricorde De li qui la foy Dieu laidit.
Des Sarrasins fera essart
En conquérant la Sainte Terre ;
Là menra Charles , que Dieu gard !
Ains qu'il muire fera tel erre.
Cilz est cil qui la doit conquerre :
Là doit-elle finir sa vie
Et l'un et l'autre gloire acquerra :
Là sera la chose assouye.
Donc ! dessus tous les preux passés , Geste doit porter la couronne , Car ses faits nous monstrent assez Que plus prouesse Dieu lui donne Que à tous ceul\ dont l'on raisonne.
Eir n'a pas encor tout parfaict.
Je crois que çà jus Dieu la donne Affin que paix soit par son faict.
C'est tout le moins qu'à faire y ait Que destruire l'Anglescherie ' Car elle a ailleurs plus haut hait^; C'est que la foy ne soit pérye.
Quant des Anglois, qui que s'en rye Ou pleure, il en est sué^; Le temps advenir mocquerie En sera faict : jus sont rué.
Et vous, rebelles ruppieux Qui à eux vous estes adhers ,
1 La domination anglaise.
2 Appel, mission.
"' Décrété ainsi.
232 ANALYSE RAISONAÉr
No vj'ez-vous qu'il vous fust mieux Estre allés droit que le revers Pour devenir aux Anglois serfs.
Gardez que plus ne vous adviegne, Car trop avez esté soufferts, Et de la fin Itien vous souviegne.
IN'ajjpercevez-vous, gent aveugle, Que Dieu a ici la main mise.
Qui ne le voit, il est hien veugle; Car comme ^eruit en tel guise Cette jucelle cy transmise Qui tous morts vous faict jus abattre VA toi ce n'aNez qui suffise :
Voulez-vous contre Dieu combattre?
Jà eir mène le roy au sacre, Que tenoit adès par la main.
Oncqucs si grand chose devant Acre Ne fut faicte; car pour certain Des contredits y ot tout plain.
Mais maugré tout, à grand noblesse, Y fut reccu et tout à plein Sacré, et là ou}t messe.
A trcs grand triomphe et puissance,
Fut le roy couronné à Rains,
L'an mil quatre cents, sans doubtance,
Et vingt-et-neuf, tout saulf et sains,
Avecques de ses barons maints,
Droit le vingt-ciiiquiesme jour
De juillet, pour plus et pour moins.
Par cinq jours fut là à séjour.
Avecques lui la pucellette, En retournant par son pays, Cité, chasteau , n'aultie villette Ne remaint, aymés ou i;a\s,
DES DOCITMEATS SHU ï. V l'I r.ELLF,. 233
Qui ne soit on soient esbahys ; Et nie>mement les habitants Se rendent sans estre envahys , Tant sont sa puissance doubtants !
Combien qu'aucuns de leur folie Cuident résister; mais pou vault, Car un dernier qui contrarie A Dieu compare le d.ffault.
C'est pour nient; rendre le fault, Veuillent ou non ; n'y a si forte Résistance, qui à l'assault De la Fucelle ne soit morte.
Quoiqu'on ait faict grand assemblée Guidant son retour contredire Et lui courir sus par emblée, Mais plus n'y vaut confort ne mire' ; Car tous morts et pris tire et tire Y ont esté les contredicts , Envoyés, comme j'ay ouy dire, En enfer ou en paradis.
Ne sçai se Paris se tendra , Car encores n'y sont-ilz mie , Ne se la pucelle attendra ; Mais s'il en fait son ennemie , Je me doubt que dure escremie Lui rende, si qu'ailleurs a fait :
S'ilz résistent heure ne demie, Mal ira, je croy, de son fait.
Car ens entrera , qui qu'en groingne La Pucelle lui a promis.
Paris. Tu cuides que Bourgoigne Delende qu'il ne soit ens mis?
' Xi médecin.
Non fera, cai- ses ennemis Point ne se fait; nul n'est pnissance Qui l'en gardast , et tu soubmis Seras et ton onltrecuidance.
O Paris ! très mal conseillé !
Folz liabitans sans confiance!
Ayme-tu rnieulx estre essilli»' Qu'à ton prince faire accordance?
Certes , ta contrariance Te destruira , se ne t'avises :
Trop mieux te feust par suppliance Requérir mercy : mal y vises.
Gens a de dedans mauvais, car bons Y a maint, je n'en fais pas doul>te; Mais parler n'osent, j'en respons, A qui moult desplaist et sans double Que leur prince ainsi on déboute.
Si n'auront pas ceiilz deservie La punition où se boute Paris, où maint perdront la vie.
Et vous toutes, villes rebelles,
Et gens qui avez regnié
Vostre seigneur, et ceulz et celles
Qui pour autre l'avez nié.
Or soit après aplanie
Par douleur requérant pardon ,
Car se vous estes manié
A force, à tard vendrez ou don.
Et que ne soit occision , Cbarles retarde tant qu'il peut, Ne sur cbar d'oinme incision , Car de sang espandre se deult ; Mais au fort, qui rendre ne veult Par bel et doulceur ce qu'est sien.
DES DOCUMENTS S( R LA PirELLE. 235
Se par force en elïiisioii
De sang le requerre, il fui bien.
Hélas! il est si débonnaire Qu'à cbascun il veut pardonner, Et la Pucelle lui fait faire , Qui ensuit Dieu. Or ordonner Veuillez vos cueurs et vous donner Comme loyaulz François à lui , Et quand on l'orra sermonner N'en serés reprins de nuUuy.
Si pry Dieu qu'il mecte en courage A vous tous qu'ainsi le laciez , Afin que le conseil orage De ces guerres soit effaciez , Et que vostre vie passiez En paix soubz votre chief greigneui-, Si que jamais ne l'effaciez Et que vers vous soit bien seigneur.
Amen.
Donné ce ditié par Christine , L'an dessusdit mil quatre cens Et vingt et neuf, le jour où fine Le mois de juillet. Mais j'entens Qu'aucuns se tendront mal contens De ce qu'il contient, car qui cliière A embrunche et les yeux pesans, Ne peut legarder la lumière
» Plusieurs autres grands faits ont esté faits, tant par assaut de villes et chasteaux, par rencontres de villes que autrement par ladite Pucelle, qui trop longs seroient à mettre icy. Et jh-soit-ce qui a esté fait par ladite Pucelle ait esté fait seulement dedans le royaume de France et non pas dedans le Daulphiné, toutesfois je l'ay voulu mettre en cestuv registre, au moins le plus espécial, pource que les faicts de
236 WALYSIÎ RAlSOX\rE
ladite Pucelle onl esté faicls du temps que niondit seigneur Charles estoit daulphiu, et a esté faict de son temps ei dessoubs lui, aussi pour ce que le Dauiphiné inséparablement, comme dit est, joint audit royaume; et, si le royaume eust esté perdu, comme on a fait ses efforts, comme sera cydessoubs déclaré. D'autre part la matière de la Pucelle est si haute et si merveilleuse que c'est chose bien à noter et digne d'entrer en tous livres-registres, pour mémoire perpétuelle, à la gloire de Dieu et honneur du royaume et du Dauiphiné.
» Les Anglois et Bourguignons disoient plusieurs paroles diffamables et injurieuses de ladite Pucelle, et avec ce la mcnaçoient que, s'ils la pouvoient tenir, ils la feroient mourir mauvaisement. Elle fut par aucuns interrogée de sa puissance, si elle dureroil guères et si les Anglois avoient puissance de la faire mourir. Elle respondit que tout estoit au plaisir de Dieu. Et si certifia que , s'il lui convenoit mourir avant que ce pour quoy Dieu l'avoit envoyée fust accomply, que après sa mort elle nuyroit plus auxdits Anglois qu'elle n'auroit faict en sa vie, et que, nonobstant sa mort, tout ce pour quoy elle estoit venue se accompliroit, ainsi que a esté faict par grâce de Dieu, comme clairement et évidemment il appert , et est chose notoire de nostre temps.
» Ladite Pucelle a souvent parlé à mondit seigneur daulphin à Paris , et lui a dit des choses secrètes que peu de gens sçavent.
» Ladite Pucelle fut trahie et baillée aux Anglois devant la ville de Compiègne, et fut menée à Rouen, et là lui fut fait ung procès de sa vie , pour trouver aucune chose sur elle pour la faire mourir; et autre chose ne sceurent trouver sur elle, mais qu'elle avoit laissé l'habit ordonné pour femme et prins habit d'homme , qui est chose deffendue. A ce et es autres choses des quelles elle fut interrogée, elle respondit tellement que on n'y sçavoit que répliquer. Et nonobstant ce, elle Un condempnée à mourir au feu, pour
DES DOrViVIEXTS SVh LA PT rRIXE. 237
occasion seulement dudit habit d'homme. Elle fut menée au feu et là mourut et fut bruslée.
>) On dit que durant son procès et sa mort furent faictes choses merveilleuses, dont procès a esté faict de l'auctorité de l'église. Celui qui l'a veu et leu en a eu la copie qu'il me debvoit envoyer, que je n'ai pas encore eue , dont me desplaist, car j'en eusse icy faict mention des choses principales*. » (Extrait du registre delphinal.)
On trouve dans l'interrogatoire de la Pucelle les détails suivants sur cette partie de sa vie :
« Si dit : que quand elle partit de Vaucouleurs elle esloit accompagnée d'un chevalier et de quatre autres hommes, et que ce jour s'en allèrent coucher en la ville de Saint- Trbain où elle coucha en l'abbaye.
» Dit aussi : que au chemin elle passa par Auxerre, où elle ouyt la messe en la grande église , et qu'elle avoit souvent ses voix avec elle.
» Dit outre : que ledit Robert de Baudricourt fit jurer ceux qui la menoient , que ils la mesneroient bien et seu rement.
» Dit : que quand ledit de Baudricourt se despartit d'elle, il lui dit : Va-t'en, et en adviegne ce qu'il en pourra advenir.
» Interrogée quelles lettres elle envoya aux Anglois et que elles contenoient, dit : qu'elle envoya des lettres aux Anglois qui estoient devant Orléans, par les quelles elle leur escrivoit qu'ils se partissent de là. El dit qu'en ses lettres, ainsi qu'elle ouyt dire, on a changé deux ou trois mots, c'est à savoir rendez à la Pucelle , et il y doibt avoir rendez au roy ; où il y a corps pour corps et chef de guerre, cela n'estoit point es lites lettres.
» Dit : que sans empeschement elle vint jusques à son roy.
») Dit : qu'elle trouva son roy à Chinon, où elle arriva en-
^ On ne voit pas que Thomassin ait reçu plus tard la copie qu'il désirait, car il n'en parle pas dans le re te de son negistrc.
238 ANALYSE RAISONIVEE
viron midi , et se logea clans une hostellerie ; et après disner elle alla devers le roy , qui esloit au chastel.
» Dit : qu'elle entra avant en la chambre où estoit le roy, lequel elle cogneut bien entre les autres, par le conseil de la voix.
» Dit : qu'elle dit au roy qu'elle vouloil aller faire la guerre contre les Anglois.
» Interrogée se, quand la voix lui monstra le roy, se il y avoit point de lumière , respond : Passez outre.
» Dit : que, devant que le roy la mist en œuvre, il eut plusieurs apparitions et de belles révélations.
)) Interrogée quelles révélations , respondit : Je ne les vous diray point encore, mais allez au roy et il vous les dira. » Dit : que la voix lui promit que, bienlost après qu'elle viendroit, le roy la reccpvroit.
» Dit : que ceux de son parti cogneurent bien que la voix estoit de par Dieu, et que ils virent et cogneurent la voix, et que elle le sçait bien,
» Dit : que le roy et plusieurs autres de son conseil ouyrent et virent les voix qui venoient à elle, et entre autres Charles duc de Bourbon.
» Dit : que jamais ne requit à la voix , fors à la fm la salvation de son a me. (Interrog. du 22 février, p. Zi72.)
» Interrogée quel signe elle donna à son roy pour luy monstrer qu'elle venoit de par Dieu , respond : Je vous ai toujours respondu que vous ne me le tireriez jamais de la bouche ; allez le lui demander.
') Interrogée se, en la compagnie où elle monstra le signe, se il y avoit autre personne que le roy , respond ; Je pense il n'y avoit autre personne que lui , combien que assez près il y avoit assez de gens.
» Interrogée si elle vit point de couronne sur la teste du '
roy quand elle monstra le signe, respond : Je ne le vous puis
dire sans moy parjurer. (Interrog. du 27 février, p. kl 6.)
» Interrogée, quand elle vint premièrement devers son
roy, so il luy demanda se elle avoit révélation de muer son
DES DOCUMENTS SLÎl LA PtCELLE. 239
habit , respond : Je vous en ay respondu ; et loutesfois ne nie souvient se il me fut demandé.
» Interrogée se les maistres qui la examinèrent en l'autre obéissance , les uns par un mois , les autres par trois sepmaines , se ils la interrogèrent point de la mutation de son habit , respond : Je ne m'en souviens. Tontes fois elle dit qu'ils la interrogèrent où elle avoit prins tel habillement d'homme, et elle leur dit que ce avoit esté à Vaucouleurs.
» Interrogée se ils luy demandèrent point qu'elle l'eust prins par ses voix , respond : Je ne m'en souviens.
)) Interrogée , quand elle alla premièrement visiter la royne, se elle luy demanda point de ses habits, respond : Je ne m'en souviens.
» Interrogée se le roy ou la royne ou autres de son party requirent point de mettre son habit jus et prendre habit de femme , respond : Cela n'est point de vostre procès.
» Interrogée se elle croit qu'elle eust fait péché mortel de prendre habit de femme , respond : qu'elle fait mieux d'obéir et servir son Seigneur, c'est à savoir Dieu , qu'aux hommes. (Interrog. du 3 mars, p. Z|78. )
)) Dit : que quand elle dut partir pour aller à son roy , luy fut dit par sa voix : « Va hardiement , car quand tu » seras devers le roy, il aura bon signe de te recepvoir et » croire. »
» Interrogée , quand le signe vint à son roy , quelle révérence elle y fit , et se il y vint de par Dieu , respond : qu'elle mercya Nostre Seigneur de ce qu'il la deslivra de la peine des clercs de par de là , qui arguoient contre elle, et se agenouilla plusieurs fois.
» Dit : que un ange de Dieu, et non pas de autre, bailla le signe à son roy ; et elle en mercya moult de fois Nostre Seigneur.
» Dit : que les clercs de par de là cessèrent de l'arguer quant ils eurent sceu le dit signe.
» Interrogée se les gens de par de là virent le signe dessusdil , respond : que quand son roy et ceux qui estoient
240 x\i\ALVSE iVAlS«i^^EE
avec lui eurent veu le dit signe et mesme l'ange qui le bailla, elle demanda à son roy se il esloit content, et il respondit que ouy ; et lors il se partit et s'en alla en une petite chapelle assez près. Et ouyt lors dire que , après son partcment , plus de trois cents personnes virent le dit signe.
» Dit outre : que, pour l'amour de elle et que ils la laissassent à interroger , Dieu vouloit permettre que ceux de son party, qui virent le dit signe, le vissent.
» Interrogée se son roy et elle firent point de révérence à l'ange quand il apporta le signe, respond : que ouy d'elle; elle se agenouilla et osla son chaperon. (Int. du 10 mars, p. Z)82. )
» Interrogée se l'ange qui apporta le signe parla point à elle, respond : que ouy et qu'il dit à son roy que on la mist en besougne et que après seroit tantost alegée.
» Interrogée se l'ange qui apporta le dit signe fut l'ange qui premièrement apparut à elle ou se ce fut un autre , respond : C'est toujours tout un; et oncques ne lui faillit. (Int. du 12 mars, p. 483.)
» Dit : que le signe ce fut que l'ange certifioit à son roy, en lui apportant la couronne et lui disant qu'il auroit tout le royaume de France entièrement à l'ayde de Dieu et moyennant son labeur, et qu'il la mist en besogne; c'est à savoir que , autrement qu'il lui baillast des gens , il ne seroit mie si tost couronné et sacré.
» Interrogée en quelle manière l'ange apporta la couronne, et il la mit sur la teste de son roy, respond : Elle fut baillée à un archevesque, c'est à sçavoir à celui de Reims, comme il luy semble ; et le dit archevesque la receut et la bailla au roy.
» Interrogée du lieu où elle fut apportée , respond : Ce fut en la chambre du roy , au chastel de Chinon.
» Interrogée du jour et de l'heure : Du jour , je ne sçais ; de l'heure, il estoit haute heure. Autrement n'ay mémoire de l'heure et du mois, que au mois d'avril pro-
DES DOCIML.NTS SI 11 L\ PLCELLE. 24 l
chain, ou en ce présent mois, a deux ans; il csloil après pasques.
» Interrogée se la première journée qu'elle vit le signe, son roy le vit, respond : que ouy et qu'il l'eut luymesme.
» Interrogée de quelle matière estoit la dite couronne , respond : C'est bon à savoir qu'elle estoit de fin or. El estoit si riche que je ne sçaurois nombrer la richesse. Et la couronne signifioit qu'il tiendroit le royaume de France.
» Interrogée se elle la mania ou baisa, respond : que non.
» Interrogée se l'ange qui l'apporta venoit de haut ou s'il venoit par terre, respond : Il vint de haut. Et entendis qu'il venait par le commandement de Nostre Seigneur ; et entra par l'huys de la chambre.
» Interrogée se l'ange venoit par terre et erroit despuis l'huys de la chambre , respond : Quand il vint devers le roy , il fit révérence au roy en s'inclinant devant lui et prononçant les paroles qu'elle a dites du signe ; et avec ce lui ramentevoit la belle patience qu'il avoit eue, selon les grandes tribulations qui lui estoient venues. Et despuis l'huys il marchoit et estoit sur la terre en venant au roy.
» Interrogée quel espace il y avoit de l'huys jusques au roy , respond : Comme elle pense , il y avoit bien l'espace delà longueur d'une lance; et par où il estoit venu s'en retourna.
» Dit : que quand l'ange vint, elle l'accompagna et alla avecluy par les degrés à la chambre du roy ; et entra l'ange le premier; et puis elle-mesme dit au roy : « Sire, voilà » vostre signe , prenez-le. »
» Interrogée en quel lieu il apparut à elle , respond : Je estois presque tousjours en prière, afin que Dieu envoyast le signe du roi , et estois-je à mon logis , qui est ciex (chez) une bonne femme, prcsdeChasteau-Chinon, quand il vint; puis nous allasmes ensemble au roy ; et estoit bien accompagné d'autres anges avec luy, (]ue chacun ne véoit pas. Et dit outre : Se n'est pour l'amour d'elle, et de la oster hors de
peine de gens qui l'argnoyent , elle croit bien que plusieurs virent l'ange dessus dit qui ne le eussent pas veu.
» Interrogée se tous ceux qui là estoient virent l'ange , respond : qu'elle pense que l'ai chevesque de Reiras , les seigneurs d'Orval , de La Trémouille et Charles de Bourbon le virent; et quant est de la couronne, plusieurs gens d'église et autres la virent , qui ne virent pas l'ange.
w Interrogée de quelle figure et quel grand esloit le dit ange , respond : qu'elle n'en a point congé et que demain en respondra.
» Interrogée se ceux qui estoient en la compagnie de l'ange estoient tout d'une mesme figure , respond : Ils se entre-sembloient volontiers les aucuns, et les autres non , en la manière qu'elle les vésit; et les aucuns venoient à elle. Et se y en avoit de couronnés , et les autres non ; et y estoient en la compagnie saintes Catherine et Marguerite, et furent avec l'ange dessus dit , et les autres anges aussi, jusque dedans la chambre du roy.
» Interrogée comme celui ange se partit d'elle, respond : Il despartit d'elle en ceste petite chapelle ; et fut bien courroucée de son partement, et pleuroit ; et s'en fust volontiers allée avec lui ; c'est à sçavoir son ame.
» Interrogée se au partement elle demeura joyeuse ou effrayée et en grand peur , respond : Il ne me laissa point en peur ne effrayée , mais estois-je courroucée de son partement.
» Interrogée se ce fut par le mérite de elle que Dieu envoya son ange , respond : Il venoit pou»- grand chose. Et fut en espérance que le roy creust le signe et que on laissast à Targuer , et pour donner secours aux bonnes gens d'Orléans , et aussi pour le mérite du roy et du bon duc d'Orléans.
» Interrogée pourquoy elle plus lost que une autre , respond : Il pleut à Dieu ainsi faire par une simple pucelle, pour reboutter les adversaires du roy.
» Interrogée se il a esté dit à elle oii l'ange avoit print
celle couronne, respond : qu'elle a esté apportée de par Dieu, et qu'il n'a orfebvre au monde qui la sceust faire si belle ou si riche. Et où il la print , elle se rapporte à Dieu. Et nesçait point autrement où elle fut prinse.
» Interrogée se cette couronne flairoit point bon et avoit bonne odeur, et se elle estoit point reluisant, respond : que n'a point de mémoire de ce , et s'en advisera. Et après dit : Elle sent bon et sentira , mais que elle soit bien gardée ainsi qu'il appartient; et estoit en manière de couronne.
» Interrogée se l'ange lui avoit porté lettres , respond : que non.
» Interrogée quel signe eurent le roy , les gens qui estoient avec luy et elle , de croire que c'estoit un ange , respond : que le roy le creuest par l'enseignement de gens d'église qui estoient là et par le signe de la couronne.
» Interrogée comment les gens d'église sceurent que c'estoit un ange , respond : Par leur science et pour ce qu'ils estoient clercs. » (Int. du 13 mars, p. ^85.)
Pendant ces longs et fréquents interrogatoires, dans lesquels une jeune fille , élevée aux champs dans la simplicité d'une vie pauvre , avait à disputer sa vie à tout un cortège de prélats et de docteurs nourris dans toutes les subtilités de l'école, Jeanne ne perdit jamais sa présence d'esprit et son courage , et ses réponses aux questions les plus difficiles sont toujours remarquables par leur bon sens parfait et par la hauteur d'ame et d'intelligence qu'elles manifestent en elle.