IV. SES SERVICES JUSQU'A^ COURONNEMENT DE REIMS
« Geste Pucelle séjournant à Blois *, en attendant la compagnée qui la debvoit mener à Orléans, escripvit et envoya par un hérault , au chef de guerre qui tenoit siège devant Orléans, une lettre dont la teneur s'ensuit, et est telle :
' Chronique de la Pucelle, p. 435! du Panthéon!
^44 ANALYSE UAISOWKC
JÉSLS Maria
» Après lesdites lettres ainsi envoyées par la Pucelle aux Anglois, il fut conclu qu'on iroit à Orléans mener des vivres. Et furent chargés en ladite ville de Blois plusieurs charriots , charrettes et chevaux de grains : et y assembla-t-on quantiié de bétail , comme bœufs , vaches, moulons, brebis et pourceaux ; et fut conclu par les capitaines, tant par ceux qui les debvoient conduire comme par le bastard d'Orléans, qu'on iroit par la Soulongne pource que toute la grande puissance estoit du cosié de la Beauce. Ladite Jehanne ordonna là-dessus que tous les gens de guerre se confessassent et se missent en estât d'estre en la grâce de Dieu ; de plus , elle leur fist oster leurs fillettes et laisser tout le bagage ; puis ils se mirent tous en chemin pour tirer à Orléans. Ils couchèrent en chemin une nuit dehors. Et quand les Anglois sceurent la venue de ladite Pucelle et des gens de guerre, ils désemparèrent une bastide qu'ils avoient faite en un lieu nommé Saint- Jehan-le-Blanc; et ceux qui estoient dedans s'envindrent en une autre bastille que les mesmes Anglois avaient faite , aux Augustins, auprès le bout du pont; et ladite Pucelle et ses gens, avec les vivres, vindrent vers vers la ville d'Orléans , au-dessus d'icelle bastille , en l'endroit dudit lieu de Saint-Jehan-le-Blanc.
» Ceux de la ville, tantost et incontinent préparèrent et habillèrent vaisseaux pour venir quérir tous lesdits vivres; mais la chose estoit si mal à point que le vent estoit contraire. Or, ne pouvoit-on monter contremont (car on n'y peut conduire les vaisseaux , sinon à force de voile) , laquelle chose fut dite à la susdite Jehanne , qui dit : « At- » tendez un petit, car, en nom de Dieu , tout entrera en » la ville. » Et soudainement le vent se changea , en sorte
1 Voy. plus haut ces lettres dans le registre delpliinal de Mathieu Thoniassin,
DKS IH>r,L>l i:\TS SI K LA IM CEIM' . 2 4.)
que les vaisseaux arrivèrent très aisément et légèrement où estoit icelle Jehanne. En iceux estoient le bastard d'Orléans et aucuns bourgeois de la ville , qui avoient grand désir de voir ladite Jehanne : lesquels lui prièrent et la requirent de la part de toute la ville et des gens de guerre estant en icelle, qu'elle voulust venir et entrer en la ville, et que ce leur seroit un grand reconfort s'il lui plaisoit d'y venir. Alors elle demanda audit bastard : « Estes-vous » le bastard d'Orléans? » Et il respondil: « Oui, Jehanne.» Après elle lui dit : « Qui vous a conseillé de nous faire venir » par la Soulongne, et que n'avons-nous esté par la Beauce, » tout emprès la grande puissance des Anglois; les vivres » eussent entré sans les faire passer par la rivière? » Le bastard , en s'excusant , lui respondit que ç'avoit esté par le conseil de tous les capitaines, veue la puissance des Anglois dans la Beauce; à quoy elle répliqua : « Le conseil «de messire (c'est à sçavoir Dieu) est meilleur que le » vostre et celui des hommes, et si est plus seur et plus » sage. Vous m'avez cuidé décevoir, mais vous vous estes » déceus vous-mesmes; car je vous amène le meilleur se- » cours que eut oncques chevalier, ville ou cité; et ce est u le plaisir de Dieu et le secours du roy des cieux ; non » mie pour l'amour de moy, mais procède purement de » Dieu; lequel, à la requeste de saint Louis et de saint » Charles-le- Grand , a eu pitié de la ville d'Orléans, et n'a » pas voulu souiïrir que les ennemis eussent le corps du » duc d'Orléans et sa ville. Quant est d'entrer dans la ville, » il me feroit mal de laisser mes gens, et ne le doibs pas » faire ; ils sont tous confessés , et en leur compagnée je » ne craindrois pas toute la puissance des Anglois. » Alors les capitaines lui dirent : « Jehanne , allez-y seurement , » car nous vous promettons de retourner bien bref vers » vous. » Sur ce , elle consentit d'entrer dans la ville avec ceux qui lui estoient ordonnés, et y entra; et fut receue à grande joye, et logée en l'hoslel du thrésorier du duc d'Orléans , nonnné Jacques Boucher, où elle se fit désar-
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mer. Et est vrayque, despuis le matin jusques au soir, elle avoit chevauché toute armée, sans descendre, boire ne manger. On lui avoit fait appareiller à souper bien et honnorableraent ; mais elle lit seulement mettre du vin dans une tasse d'argent , où elle mit la moitié eau , et cinq où six soupes dedans, qu'elle mangea ; et ne print auire chose tout le jour pour manger ne boire , puis s'alla coucher en la chambre qui lui avoit esté ordonnée; et avec elle estoient la femme et la fille dudit thresorier, laquelle fille coucha la nuit avec ladite Jchanne. Et ainsi vint ladite Pucelle en la ville d'Orléans, le penultiesme jour d'avril, l'an mil quatre cents vingt-neuf. Or, aussilost elle sceut que les chefs du siège ne tindrent compte de ses lettres susmentionnées ne de tout leur contenu , mais qu'ils répulèrent tous ceux qui croyoient et adjoustoient foy à ses paroles pour hérétiques contre la sainte foy ; et si avoient fait prendre les heraults et les vouloient faire ardoir, laquelle prinse estant venue à la cognoissance du bastard d'Orléans , lequel estoit pour lors à Orléans , il manda aux Anglois, par son herault, qu'ils lui renvoyassent lesdits heraults, en leur faisant sçavoir que, s'ils les faisoient mourir, il feroit mourir de pareille mort leurs heraults qui estoienl venus à Orléans pour le fait des prisonniers, lesquels il fit arresler, et feroit le mesme de tous les prisonniers angîois, qui y estoient lors en bien grand nombre; et tantost après lesdits heraults furent rendus. Toutesfois , aucuns disent que quand la Pucelle sceut qu'on avoit retenu les heraults , elle et le bastard d'Orléans envoyèrent dire aux Anglois qu'ils les renvoyassent ; et ladite Jehanne disoit toujours : «En nom Dieu , ils ne leur feront jà mal ;» mais lesdits Anglois en renvoyèrent seulement un, auquel elle demanda : « Que dit Tallebot? » et le hérault respondit : que lui et tous les autres Anglois disoient d'elle tous les maux qu'ils pouvoient, en l'injuriant, et que s'ils la tenoient, ils la feroient ardoir. « Or, t'en retourne , lui dit- » elle , et ne fais doubte que tu amèneras ton compagnon.
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» Dis à Tailehol que s'il s'arme , je m'arnieray aussi , ei » qu'il se trouve en place devant la ville; et s'il me peut » prendre , qu'il me fasse ardoir ; et si je le desconfis, qu'il » fasse lever les sièges , et s'en aillent en leurs pays. •> Le herault y alla et ramena son compagnon. Or, auparavant qu'elle arrivast , deux cents Anglois chassoient aux escarmouches cinq cents François ; et despuis sa venue , deux cents François chassoient quatre cents Anglois ; et en creut fort le courage et la bonne volonté des François.
» Quand les vivres susmentionnés furent mis dans les vaisseaux ou bateaux , avec ladite Jehanne , le mareschal de Rays , le seigneur de Loré et autres s'en retournèrent audit lieu de Blois; et là trouvèrent l'archevesque de Reims, chancelier de France, et tinrent conseil pour sçavoir ce qu'on avoit à faire. x\ucuns esioient d'opinion que chacun s'en retournast en sa garnison ; mais ils furent après tous d'opinion qu'ils debvoient retourner audit lieu d'Orléans, afin de les ayder et conforter pour le bien du roy et de la ville. Et ainsi qu'ils parloient de la manière, il vint nouvelles du bastard d'Orléans, lequel leur faisoit sçavoir que, s'ils désempnroient et s'en alloient, ladite cité estoit en voye de perdition ; et lors il fut conclu , presque de tous , de retourner et de mener derechef des vivres à force de puissance, et qu'on iroit par la Beauce , où estoit la puissance des Anglois , en la grande bastide qu'on nommoit Londres , combien qu'à l'autre fois ils vindrent par la Soulongne ; et toutesfois ils estoient trois fois plus de gens qu'on n'estoit à venir par la Beauce. Ils firent donc provision de quantité de vivres, tant de grains que de bestail , et partirent le troisiesme jour de may, et couchèrent la nuit en un village, estant comme à my-chemin de Blois et d'Orléans , et prindrent le lendemain leur chemin vers ladite ville. Le susdit troisiesme jour de may, vindrent aussi à Orléans les garnisons de Montargis, Gyen , Chasteau-Regnard , du pays de Gastinois et de Chasteaudun , avec grand nombre de gens de pied, garnis de traits et de guisarmes;
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et le mesme jour, au soir, vindrcnt nouvelles que le mareschai de Sainte-Sevère, le sire de Rays, monseigneur de Bueil et La Hire , qui anienoient et conduisoient les vivres et l'artillerie, venoient de Bloispar la Bcauce. Si se doubtoit-on que les Anglois deussent aller au-devant d'eux ; pourquoy, le mercredy matin , veille de l'Ascension , qua- Iriesme jour de may, mil quatre cents vingt-neuf , parfirent de très grand matin d'Orléans, le bastard et la Pucelle, armés, avec grande compagnée de gens d'armes et de trait , et allèrent , à estendart desployé , au-devant des vivres, qu'ils rencontrèrent; et si passèrent par-devant les Anglois, qui n'osèrent sortir ne issir de leurs bastilles; et puis entrèrent dedans la ville environ prime.
» Ledit jour, environ midy, aucuns des nobles firent une sortie d'Orléans avec grand nombre de gens de trait et du commun , qui livrèrent un fier et merveilleux assaut contre les Anglois qui tenoient la bastille de Saint-Loup, laquelle estoit de grande deffense et fortifiée ; car elle avoit esté grandement bien garnie par le sire de Tallebot, tant de gens et vivres, comme d'habillements. Les François furent forts grevés en icelui assaut, durant lequel y survint très haslivement la Pucelle, armée, à estendart desployé parquoy l'assaut renforça de plus en plus. Geste Pucelle ne sçavoit rien de la sortie d'iceux gens de guerre hors de la ville , ne n'en estoit nouvelles en son hostel ne en son quartier, et s'estoit mise à dormir ; et n'y avoit audit hostel que son page et la dame de léans, qui s'esbattoient à l'huys. Et soudainement elle s'esveilla , puis se leva , et commença à appeller des gens. Alors vint la dame et le page, auquel elle dit: «Va quérir mon cheval; en nom » Dieu , les gens de la ville ont affaire devant une bastille , » et y en a de blessés. » Si dit qu'on l'armast haslivement, et qu'on lui aydast à s'armer. Et quand elle fut preste, elle monta à cheval et courut sur le pavé, tellement que le feu en sailloit; et alla droit, comme si elle eust bien sceu le chemin auparavant; et toutesfois oncques n'y avoit-elle
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onlré. Ladilo Jehaniio dil dospuis : « qiio sa voi.\ l'avoil » osveillée ot lui avoit enseigné le cliemin , et que messire » lui avoit fait sçavoir. » Et despuis sa venue et arrivée audit lieu, il ne fut Anglois qui peust illec blesser aucun François ; mais bien les François conquirent sur eux la bastille; puis les Anglois se retirèrent au clocher de l'église , et là les François commencèrent l'assaut , qui dura longuement , pendant lequel Tallebot fit issir les Anglois à grande puissance des autres bastilles , pour secourir ses gens. Alais à ceste mesme heure estoient saillis d'Orléans tous les chefs de guerre, atout leur puissance, qui se mirent aux champs et se rangèrent en batailles ordonnées, entre la bastille assaillie et les autres bastilles angloises , attendant illec les Anglois pour les combattre ; et le susdit de Tallebot , en voyant cela , fit retirer les Anglois audedans de leurs bastilles, estant ainsi contraint de deslaisser à l'abandon les Anglois de la bastille de Saint-Loup, qui furent conquis par puissance, environ l'heure de vespres. Il y eut là des Anglois audit clocher, qui se desguisèrent et qui prindrent des habillements de prestres ou gens d'église , pour, par ce moyen, se sauver; lesquels néantmoins on voulut tuer; mais ladite Jehanne les garda et préserva , disant qu'on ne debvoit rien demander aux gens d'église, et les fit amener à Orléans. Dont y fut l'occision nombrée à huit vingts hommes , et la bastille fut arse et démolie ; en laquelle les François conquirent très grande quantité de vivres et autres biens. Cela fait, la Pucelle, les grands seigneurs et leur puissance rentrèrent à Orléans. Duquel bon succès furent à ceste mosme heure rendues grâces et louanges à Dieu par toutes les églises, en hymne et dévotes oroisons , avec le son des cloches, que les Anglois pouvoient bien ouyr ; lesquels furent fort abaissés de puissance, et aussi de courage, par le moyen de ceste perte.
» La Pucelle desiroit fort de faire partir et retirer entièrement les Anglois du siégo; et pour ce, requit les chefs de
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guerre qu'ils fissent une sortie à toute puissance , le jour de l'Ascension , pour assaillir la bastille de Saint-Laurent , où estoient renfermés tous les plus grands chefs de guerre et le plus de la puissance des Anglois; et néantmoins elle ne fit aucun doubte que tantost ne les deust conquérir; mais bien se tenoit seure de les avoir, et disoit ouvertement que l'heure estoit venue. Mais les chefs de guerre ne furent point d'accord de sortir, ne de besongner ceste journée , pour la révérence du jour. Et d'autre part furent-ils d'opinion de premièrement tant faire, que les bastilles et bouleverts du costé de la Soulongne peussent eslre conquis avec le pont , afin que la ville peust recouvrer vivres du costé du Berry et autres pays. Ainsi la chose print deslay ceste journée au grand desplaisir de la Pucelle, qui s'en tint mal contente des chefs et capitaines de guerre. Ladite Pucelle avoit grand désir de sommer ellemesme ceux qui estoient dans la bastille , du bout du pont et des tournelles , où estoit Glacidas , car on pouvoit parler à eux de dessus le pont; si y fut-elle menée. Et quand les Anglois sceurent qu'elle y estoit , ils vindrent en leur garde , puis elle leur dit : « que le plaisir de Dieu estoit » qu'ils s'en allassent , ou sinon qu'ils s'en trouveroient » courroucés. » Alors ils commencèrent à se mocquer et injurier ladite Jehanne, ainsi que bon leur sembla; dont elle ne fut pas contente, et son courage lui en creut; si deslibera-t-elle le lendemain de les aller visiter.
» La mesme année mil quatre centvingt-neuf, levendredy, sixiesme jour de may, les François passèrent outre la Loire avec grande puissance, à la veue de Glacidas, lequel aussitost fit désemparer et brusler la bastide de Saint-Jehanle-Blanc , et fit retirer ses Anglois, avec ses habillements, en la bastide des Augustins , aux bouleverts et aux tournelles. Si marcha avant la Pucelle atout ses gens de pied, tenant sa voye droite à Portereau. Et à ceste heure , n'estoient encore tous ses gens do pied passés, ains y en avoit grande partie en une isle, qui pouvoient peu finer et avoir
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de vaisseaux pour leur passage. Néantmoins la Pucelle alla tant, qu'elle approcha du boulevert, et là piaula son estendart avec peu de gens. Mais à ccste heure , il survint un cry que les Anglois venoient à puissance du costé de Saint- Privé ; pour lequel cry, les gens qui estoient avec la Pucelle furent espouvantés et se prindrent à retirer droit audit passage de Loire ; de quoy la Pucelle fut en grande douleur; et fut contrainte de se retirera peu de gens. Alors les Anglois levèrent grande huée sur les François , et issirent à puissance pour poursuivre la Pucelle , faisants de grands cris après elle, et lui disants des paroles diffamantes. Et tout soudain elle tourna contre eux , et tant peu qu'elle eut de gens, elle leur fit visage , et marcha contre les Anglois à grands pas, etestendart desployé. Si en furent les Anglois, par la volonté de Dieu, tant espouvantés, qu'ils prindrent la fuite laide et honteuse. Alors les François retournèrent, qui commencèrent sur eux la chasse, en continuant jusques à leurs bastides, où les Anglois se retirèrent à grande haste. Ce veu, la Pucelle assit son estendart devant la bastide des Augustins, sur les fossés du boulevert, où vint incontinent le sire de Rays. Et tousjours les François allèrent croissant, en telle sorte, qu'ils prindrent d'assaut la bastide desdits Augustins, où estoient les Anglois en très grand nombre , lesquels furent là tous tués. Il y avoit quantité de vivres et de richesses. Mais d'autant que les François furent trop attentifs au pillage, la Pucelle fit mettre le feu à la bastide, où tout fut bruslé. En icelui assaut, la Pucelle fut blessée de chausse-trapes en l'un des pieds ; et à cause qu'il ennuitoit , elle fut ramenée à Orléans ; et laissa nombre de gens au siège devant le boulevert et les tournelles. Ceste nuit les Anglois , qui estoient dedans le boulevert de Saint-Privé , s'en despartirent et y mirent le feu ; puis passèrent la Loire en des vaisseaux, et se retirèrent en la bastide de Saint-Laurent. La Pucelle fut ceste nuit en grand doubte que les Anglois ne frappassent sur ses gens devant les tournelles ; et pour ce, le samcdy sep-
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tiesme jour de may, environ le soleil levant, par l'accord et consentement des bourgeois d'Orléans, mais contre l'opinion et volonté de tous les chefs et capitaines qui estoiont là de par le roy, la Pucelle parût à tout son effort, et passa la Loire. Et ainsi qu'elle desliberoit de passer, on présenta à Jacques Boucher, son hoste, une alose; et alors il lui dit : « Jehanne, mangeons ceste alose avant que par- » liez. » — « En nom de Dieu, dit elle, on n'en mangera » jusques au souper, que nous repasserons par-dessus le » pont, et ramènerons un godon, qui en mangera sa part. » Si lui baillèrent ceux d'Orléans des canons, coulevrines, et tout ce qui estoii nécessaire pour attaquer d'un costé le susdit boulevert et les tournelles, avec des vivres, et des bourgeois d'Orléans afin de la seconder. Et pour assaillir icelles tournelles et conquérir le pont, ils establirenl de la partie de la vil e sur ledit pont, de l'autre part, grand nombre de gens d'armes et de trait, avec grand appareil , que les bout geois avoient fait pour passer les arches rompues et assaillir les tournelles. A icelui assaut fut ladite Jehanne blessée dès le matin d'un coup de trait de gros carriau, par l'espaule tout outre. Et ensuite de cesle blessure, ellemesme se desferra, et y fit mettre du coton et autres choses, pour estancher le sang: ce nonobstant, elle n'en laissa oncques à faire les diligences de faire assaillir. Or, quand ce vint sur le soir, il sembla au bastard d'Orléans et à d'autres capitaines, qu'en ce jour-là on n'auroit point re boulevert , veu qu'il esloit desjà tard. Si desliberèrent de se retirer de l'assaut , et faire reporter l'artillerie en la ville, jusques au lendemain; et dirent ceste conclusion à Jehanne, laquelle leur respondit : « qu'en nom de Dieu ils y en- » treroient en brief, et qu'ils n'en fissent doubte. » Néantmoins , on assailloit tousjours ; et lors elle demanda son cheval. Si monta dessus , et laissa son estendart; puis elle alla en un heu destourné, où elle fit son oroison à Dien, et ne demeura guères qu'elle ne retournast, et descendit ; puib elle piint son eslendart, et dit à un gentil-honnne (jui
estoit auprès d'elle : « Donnez-vous garde, quand la queue de mon estendart touchera conlre le boulevert. » Lequel lui dit un peu après : « Jehanne, la queue y touche. » Alors elle dit : « Tout est vostre, et y entrerez. » Si furent les Anglois assaiUis des deux parties très asprement ; car ceux d'Orléans jettèrent à merveilles contre les Anglois des coups de canons, de coulevrines, de grosses arbalcstes, etd'aulre trait. L'assaut fut fier et merveilleux, plus que nul qui eust esté veu de la mémoire des vivants; auquel vindrent les chefs qui estoient dedans Orléans, quand ils en apperceurent les manières. Les Anglois se deffendirent vaillammeni, et tant jettèrent , que leurs poudres et autre trait s'en alloient saillant ; et defîendoient de lances, guisarmes, et autres bastons et pierres, le boulevert et les tournelles. Et est à sçavoir que du costé de la ville, on trouvoit très mal aisée la manière d'avoir une pièce de bois, pour traverser l'arche du pont , et de faire la chose si secrètement que les Anglois ne s'en apperceussent. Or, par advenlure, on trouva une vieille et large gouttière ; mais il s'en falloit bien trois pieds qu'elle ne fust assez longue; et aussitost, un charj)entier y mit et adjousta un advanlage, attaché avec de fortes chevilles , et descendit en bas , pour y mettre une estaye, et fit ce qu'il peut pour sa seureté ; puis y passèrent le commandeur de Geresme , et plusieurs hommes d'armes. Si réputoit-on, comme une chose impossible, ou au moins bien difficile , d'y eslre passés ; et tousjours on asseuroit ledit passage. La Pucelle fit de son costé dresser des eschelles contremont par ses gens, dans le fossé du boulevert , et renforça de toutes parts l'assaut de plus en plus, qui dura jusques à six heures après midy. Si furent tant les Anglois chargés de coulevrines, et autre trait, qu'ils ne s'osoient plus monstrcr à leurs deiïenscs ; et furent aussi assaillis de l'autre part, du cost^^ des tournelles, dedans lesquelles les François mirent le feu. Enfin les Anglois furent tant oppressés de toutes pai ts , et il \ en eut tant de blessés , ({u'il n'y eut plus en eux de delTense. A
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ceste heure, Glacidas et autres seigneurs anglois , se pensèrent retirer du boulevert es tournelles, pour sauver leurs vies ; mais le pont levis rompit soubs eux , par juste jugement de Dieu , et par ainsi se noyèrent dans la rivière de Loire. Alors les François entrèrent de toutes parts dedans le boulevert et les tournelles, qui furent conquises, à la veue du comte de Suffort, de Tallebot , et autres chefs de guerre anglois, sans qu'ils monstrassent ou fissent semblant d'aucun secours. Là fut fait grand carnage d' Anglois ; car du nombre de cinq cents chevaliers et escuyers , réputés les plus preux et hardis de tout le royaume d'Angleterre, qui estoient là soubs Glacidas, avec d'autres faux François, n'en furent retenus prisonniers et en vie, fors environ deux cents. En ceste prinse furent tués ledit Glacidas, les seigneurs de Pouvains, de Commus, et autres nobles d'Angleterre , et d'autres p.^ys. Si nous dirent et affirmèrent des plus grands capitaines des François, que après que ladite Jehanne eut prononcé les paroles dessusdites, ils montèrent contremont le boulevert, aussi aisément comme par un degré ; et ne sçavoient considérer comment il se pouvoit faire ainsi, sinon par ouvrage comme divin et tout extraordinaire. Après laquelle glorieuse victoire, les cloches furent sonnées , par le mandement de la Pucelle , qui retourna ceste nuitée par-dessus le pont ; et rendirent grâces et louanges à Dieu , >en fort grande solemnité, par toutes les églises d'Orléans. La Pucelle fut blessée de trait , comme dit est. Avant lequel coup advenu, elle avoit bien dit qu'elle y debvoit estre frappée jusques au sang ; mais aussitost elle revint à convalescence ; aussi , après son arrivée , fut-elle diligemment appareillée , désarmée et très ])ien pansée ; si voulut-elle seulement avoir du vin en une tasse , où elle mit la moitié d'eau, et s'en alla coucher et reposer. Or est à noter, que avant son parlement elle ouyt la messe, se confessa , et récent en grande dévotion le précieux corps de Nostre-Seigneur Jésus-Christ; aussi se confessoit-elle, et le reccbvoil-elle très souvent. Si se confessa à plusieurs
gens (le grande dévotion et austère vie , lesquels disoient pleinement que c'esloit une créature de Dieu.
» Les Anglois furent réduits en grande détresse de ceste desfaite, et tindrent ceste nuitée grand conseil ; si sortirent de leurs bastides le dimanche huitiesme jour de may mil quatre cent vingt-neuf, avec leurs prisonniers et tout ce qu'ils pouvoient emporter, mettants à l'abandon tous leurs malades, tant prisonniers comme autres, avec leurs bombardes, canons, artilleries, poudres, pavois, habillements de guerre, et tous leurs vivres et biens, et s'en allèrent en belle ordonance, leurs estendarts desployés, tout le chemin d'Orléans, jusques à Meun-sur-[,oire. Si firent les chefs de guerre , estants dans Orléans, ouvrir les portes environ le soleil levant , dont ils sortirent partie à pied et à cheval, à grande puissance, et voulurent aller donner et frapper sur les Anglois ; mais là survint la Pucelle, qui desconseilla la poursuite, et voulut qu'on les laissast libres de pouvoir partir, sans les assaillir de celle journée, s'ils ne venoient contre les François pour les combattre ; mais les Anglois tournèrent en crainte le dos , et se retirèrent tant à Meun comme à Jargeau. Or, par ce désemparement de siège, se despartit le plus de la puissance des Anglois, qui se retirèrent tant en Normandie comme autre part. Et après ce désemparement, les Anglois estants encore postés à la yeue de la Pucelle , elle fit venir au champ les gens d'église revestus, qui chantèrent en grande solemnité des hymnes, respons et oroisons dévotes, rendants louanges et grâces à Dieu. De plus elle fit apporter une table et un marbre, et dire deux messes, lesquelles estants dites et achevées , elle demanda : « Or, regardez s'ils ont les visages tournés de- » vers vous, ou le dos? » Et on lui dit qu'ils s'en alloient, et avoiont le dos tourné. A quoy elle répliqua : « Laissez- )) les aller; il ne plaist pas à messire qu^on les combatte )) aujourd'hui; vous les aurez une autre fois. » Elle estoit lors seulement armée d'un jesseran% à cause de la bles- • Petite cuirasse.
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sonre qu'elle avoit receiie la journée de devant. Ce fait, la coinamne d'Orléans sortit, qui entra es bastides où ils trouvèrenl largement des vivres et autres biens ; puis toutes les bastides furent jettées et renversées par terre, suivant la volonté des seigneurs et capitaines; mais leurs canons et bombardes furent retirés en la ville d'Orléans. Si se retirèrent les Anglois en plusieurs places par eux conquises; c'est à sçavoir le comte de Suffort à Jargeau , et les seigneurs de Scales, de Tallebot, et autres chefs de leur party, se retirèrent tant à Meun, à Boisgency, comme en d'autres places par eux conquises. Lesquels mandèrent hastivement ces choses au duc Jehan de Betfort, régent, qui de ce fut beaucoup dolent, craignant bien qu'aucuns de ceux de Paris se deussent pour ceste desfaite réduire en l'obéissance du roy, et faire esmouvoir le commun peuple contre les Anglois. Sur quoy il partit à très grande haste de Paris, et se retira au bois de Vincennes , où il manda gens de toutes parts ; mais peu y en vint, caries Picards et autres gens qui tenoient son parti se prindrent à deslaisser les Anglois , et à les haïr et mespriser.
» Or, ainsi que les susdits Anglois s'en alloient, Estienne de Vigiiolles , dit La H ire , et messire Ambroise de Loré, accompagnés de cent à six vingts lances, montèrent à cheval, et les chevauchèrent et poursuivirent, en les costoyant bien trois grosses lieues, pour voir et regarder leur mainlien, puis ils s'en retournèrent en ladite ville. Les Anglois détenoient prisonnier en leur bastille un capitaine françois nomme Le Bourg de Bar, lequel estoit enferré par les pieds d'un gros et pesant fer, tellement qu'il ne pouvoit aller ; et estoit souvent visité par un augustin anglois, confesseur de Tallebot, maistre dudit prisonnier. Ledit augustin avoit accouslumé de lui donner à manger, et ledit de Tallebot se fioit en lui de le bien garder comme son prisonnier, espérant d'en avoir une grosse finance, ou deslivrance d'autres prisonniers. Donc, quand cet augustin vit les Anglois se retirer ainsi hastivement , il demeura avec ledit prison-
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nier en intention de le mener après ledit ïallehot son maistre ; et le mena par-dessoubs le bras, bien demy trait d'arc de distance ; mais ils n'eussent jamais peu atteindre les Anglois. Lors icelui Bourg voyant les Anglois s'en aller en grand désordre, recognut bien qu'ils avoient du pire; si print l'augustin à bons poings, et lui dit qu'il n'iroit plus avant, et que s'il ne le portoit jusques à Orléans, il lui feroit, ou feroit faire desplaisir. Et combien qu'il y eust tousjours des Anglois et F'rançois qui escarmouchoient encore , toutesfois rest auguslin , par force et contrainte , le porta sur ses espaules jusques à Orléans; et par icelui auguslin on sceut et descouvrit plusieurs choses de la commune des Anglois.
» La Pucelle ne pouvant à ceste heure entretenir l'armée, par deffaut de vivres et de payement, elle partit, le mardy treiziesme jour de may, accompagnée de hauts seigneurs, et s'en alla par-devers le roy, qui la récent à grand honneur, et tint à Tours aucuns conseils, lesquels finis, il manda de toutes parts ses nobles; et pour nettoyer la rivière de Loire, bailla la charge au duc d'Alençon, qui voulut avoir la Pucelle en sa compagnée. Si vindrent à grande puissance devant Jargeau , où estoit le comie de SufTort , avec grande compagnée d'Anglois , qui avoient fortifié la ville et le pont. Les François mirent là le siège de toutes parts, un samedy, jour de la Saint-Bernabé , vingt et uniesme jour du mois de juin ; et fut en peu d'heures cette ville fort battue et empirée des coups de bombardes et de canons. Enfin , le dimanche ensuivant , vingt-deuxiesme jour du mesme mois , la ville et le pont furent prins d'assaut , où fut tué Alexandre La Poule , avec grand nombre d'Anglois. Si furent là prins prisonniers Guillaume de La Poule, comte de Suiïort, Jehan La Poule, son frère ; et fut la desfaile et perte des Anglois nombrée ertviron cinq cents combattants, dont la pluspart furent tués; car les gens du commun tuoient entre les mains des genlils-hoînmes tous les prisonniers anglois qu'ils avoient prins à rançon ; par-
558 ANALYSE R VISIONNEE
qiioy il convint mener à Orléans de nuit , et par la rivière (ie Loire, le comte de Suffort, son frère , et autres grands seigneurs anglois, afin de sauver leurs vies. La ville et Téglise fut du tout pillée ; aussi estoit-elle pleine de biens ; et ceste nuit se retirèrent à Orléans le ducd'Alençon, la Pucelle , et les chefs de guerre , avec la chevalerie de l'ost, pour se raiïraischir, là où ils furent receus à très grande joie.
» Quand la Pucelle Jehanne fut devant le roy, elle s'agenouilla et l'embiassa par les jambes, en lui disant : « Gen- » til dauphin , vous prendrez vostre noble sacre à Reims; » je suis fort aiguillonnée que vous y alliez , et ne faites » doubte que vous y recevrez vostre digne sacre. » Lors le roy, et aucuns qui estoient devers lui, qui sçavoient et avoient veu les merveilles qu'elle avoit faites par la conduite, sens, prudence et diligence qu'elle avoit en faits d'armes , autant que si elle eust suivy les armes toute sa vie, considérants aussi sa belle et honneste façon de vivre, combien que la plus grande partie fust d'opinion qu'on allast en Normandie, changèrent leur imagination. Or, le roy en lui-mesme, et aussi trois ou quatre des principaux d'autour de lui, pensoient s'il ne desplairoit point à ladite Jehanne qu'on lui demandast ce que sa voix lui disoit. Oe quoy elle s'apperceut aucunement, et dit : « En nom » Dieu , je sçais bien ce que vous pensez; et voulez dire » de la voix que j'ay ouye touchant vostre sacre; et je » vous le diray. Je me suis mise en oroison en ma ma- » nière accoustumce. Je me complaignois, pour ce qu'on » ne me vouloit pas croire de ce que je^disois. Et lors la » voix me dit : Fille, va, va, je seray à ton ayde; va. Et )) quand ceste voix me vient, je suis tant resjouieque mer- » veilles. « It en disant lesdites paroles, elle levoit les yeux au ciel , en monstrant signe d'une grande exaltation. Et lors on la laissa avec le duc d'Alençon.
» Or, pour plus à plein déclarer la forme de la prinse susmentionnée de Jargeau , et l'assaut qui y fut donné, il est
DES DOCUMEINTS St R LA PrCELLE. 259
vray qu'après qup le duc d'Alençon eut acquitté ses ostages, touchant la rançon accordée pour sa deslivrance, et qu'on vit et appcrceut la conduite de la Pucelle, le roy, connue dit est, bailla la charge du tout au duc d'Alençon, avec la Pucelle , et manda des gens le plus diligemment qu'il peut ; lesquels y venoient de toutes parts, croyants fermement que ladite Jehanne venoit de la part de Dieu, et plus pour ceste cause qu'en intention d'avoir soldes ou profits du roy. Là vindrent aussi le bastard d'Orléans , le sire de Boussac, mareschal de France, le seigneur de Graville, maistre des arbalestriers , le sire de Culant , admirai de France, messire Ambroise, seigneur de Loré, Estienne de Vignoles, dit La Hire, Gautier de Brussac, et autres capitaines, qui allèrent tous avec lesdits duc et Pucelle devant la ville de Jargeau , où estoit, comme dit est, le comte de Suffort. Et à mettre et tenir le siège , il y eut par divers jours plusieurs grandes et aspres escarmouches : aussi estoient-ils puissants en gens, comme de six à sept cents Anglois tous vaillants. Cependant on tiroit fort de la ville, où il y avoit quantité de traits , de canons et vuglaires. Quoy voyant, la Pucelle vint au duc d'Alençon, et lui dit: « Beau » duc, ostez-vous du logis où vous estes, comment que ce » soit , car vous y seriez en danger des canons. » Le duc creut ce conseil; et n'estoit pas reculé de deux toises, qu'un vuglaire de la ville fut laissé aller, qui emporta tout net la teste à un gentil-homme d'Anjou , assez près dudit seigneur, et au propre lieu où il estoit quand la Pucelle parla à lui. Les François furent environ huit jours devant la ville, laquelle fut fort battue de canons estants devant. Si fut assaillie devant bien asprement ; et ceux de dedans se deffendoient aussi vaillamment; et entre les autres, il y avoit un grand et fort Anglois, armé de toutes pièces, ayant en sa teste un fort bassinet, lequel faisoit merveilles de jetter grosses pierres, et d'abaitre gens et eschelles, et esloit au lieu plus aisé à assaillir. Le duc d'Alençon, appercevant ceste chose, alla à un nommé maistre Jehan le canonnier,
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ol lui nionstra cest Anglois. Alors lo canonnier assortit sa roulevrine au lieu où estoit et se descouvroit fort l'Aiiglois ; si fut frai)pé, par le moyen dudit canonnier, au travers de la poitrine, et cheut dans la ville, où il mourut. La Purelle descendit au fossé, tenant son estendart au poing , au lieu où les Anglois faisoient plus grande et aspre deffense. Si fut apperceuepar aucuns Anglois, dont un print une grosse pierre de faix et lui jetta sur la teste, tellement que du coup elle fut contrainte de s'asseoir. Bien que ladite pierre, qui estoit dure, se mist en menues pièces, de quoy on eut grand eslonnement. Nonobstant elle se releva assez tost après, et dit tout haut aux compagnons françois : « Mon- » tez hardiment et entrez dedans ; car vous n'y trouverez » plus aucune résistance. » Et ainsi fut la ville gagnée, comme dit est, et le comte de Suffort se retira sur le pont ; si fut poursuivy par un gentil-homme, nommé Guillaume Renault, auquel ledit comte demanda : « Es tu gentil- » homme ? » Et il lui respondit que oui. « Et es-tu che- » valicr? » Et il respondit que non. Alors le comte de Suffort le fit chevalier, et se rendit à lui. Et semblablement y fut prins le seigneur de La Poule, son frère; et, comme dit est, il y en eut plusieurs de tués , et quantité de prisonniers qu'on menoit à Orléans : mais le plus furent aussi tués en chemin , soubs ombre d'aucuns débats meus entre les François. Geste prinse de Jargeau fut aussitost mandée au roy, lequel en fut très joyeux, et en remercia et regracia Dieu, et manda très diligemment des gens de guerre de toutes parts, pour venir se joindre avec lesdits ducs d'Alcnçon et Jehanne la Pucelle, et autres seigneurs et capitaines.
» Le duc d'Alençon et la Pucelle séjournèrent en la ville d'Orléans par aucuns jours, pendant lesquels vindrent là, à grande chevalerie , le seigneur de Rays , le seigneur de Chavigny, le seigneur de Laval, et le seigneur de Lohéac, son frère , et autres grands seigneurs, pour servir le roy Gharles en son armée; lequel vint environ ce temps à
Siilly. Et d'autre part vint à Blois, avec grande chevalerie, le comte Artus de Richemont , connestahle de France, et frère du duc de Bretagne , contre lequel le roy, pour aucuns rapporls, avoit conceu hayne et malveillance. La Pucelle et les chefs de guerre firent faire grand appareil pour mettre le siège devant Meun et Boisgency, où se tindrent en icelui temps le sire de Scales et le sire de Tallebot , à grande compagnée d'Anglois. Et pour réconforter les garnisons desdites places , ils mandèrent les Anglois qui tenoient La Ferlé- Hubert ; lesquels, après en avoir receu le mandement , bruslèrent la basse-cour et abandonnèrent le chasteau, et s'en allèrent à Boisgency, pour aller au-devant de Jehan Fastolf, qui estoit party de Paris, à grande compagnée d'Anglois, de vivres et de trait , afin de venir avitailUr et réconforter la puissance des Anglois. Mais pource qu'il ouyt nouvelles de la prinse de Jargeau , il laissa les vivres dedans Estampes, et vint avec sa compagnée dedans Janville , auquel lieu il trouva le sire de Tallebot ; et eux estants là assemblés, ils y tindrent aucuns conseils.
» Le mercrcdy, quinziesme jour de juin mil quatre cent vingt-neuf, Jehan , duc d'Alençon , lieutenant général de l'armée du roy, accompagné de la Pucelle et de plusieurs hauts seigneurs , barons et nobles , entre lesquels estoient messire Louys de Bourbon , comte de Vendosme , le sire de Rays, le sire de Laval, le sire de Lohéac, le vidasmede Chartres , le sire de La Tour, et autres seigneurs , avec grand nombre de gens de pied et grand charroy chargé de vivres et d'appareil de guerre, partirent d'Orléans pour mettre le siège devant quelques places angloises. Tenants leur voye droit à Boisgency, ils s'arrcslèrent devant le pont de iMeun, que les Anglois avoient fortifié et fort garny ; et tantost h leur venue , il fut prins par assaut et garny de bonnes gens. Cela fait , les François n'y restèrent point ; mais, pensants que les sires de Tallebot et de Scales se fussent retirés, ils allèrent devant Boisgency; pour la venue desquels les Anglois abandonnèrent la ville, et se retirèrent
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sur le pont et an chasteaii. Alors les François entrèrent dedans ladite ville , et assiégèrent le pont et le chasteau par-devers le costé de la Beauce ; si dressèrent et assortirent là canons et bombardes dont ils battirent fort ledit chasteau. Or, le comte de Richemont, connestable de France, vint en ceslui siège, à grande chevalerie. Avec lui estoient le comte de Perdriac, Jacques de Dinan, frère du seigneur de Chasteaubriant, le seigneur de Beaumanoir, et autres. Et d'autant que ledit connestable estoit en l'indignation du roy, et à ceste cause tenu pour suspect, il se mit en toute humilité devant ladite Pucelle, lui suppliant que, comme le roy lui eust donné puissance de pardonner et remettre toutes offenses commises et perpétrées contre lui et son authorité, et que, pour aucuns sinistres rapports, le roy eust conceu hayne et mal talent contre lui, en telle manière qu'il avoit fait faire défense , par ses lettres , que aucun recueil , faveur ou passage ne lui fussent donnés pour venir en son armée, la Pucelle le voulust, de sa grâce, le recepvoir pour le roy au service de sa couronne, afin d'y employer son corps, sa puissance el toute sa seigneurie, en lui pardonnant toute offense. Et à ceste heure, estoient là le duc d'Alençon et tous les hauts seigneurs de l'ost, qui en requirent la Pucelle; laquelle le leur octroya , moyennant qu'elle reccut en leur présence le serment d'icelui connestable, de loyalement servir le roy, sans jamais faire ne dire chose qui doibve tourner à dcsplaisance. Et à ceste promesse tenir ferme, sans l'enfreindre, et eslre contraints par le roy si ledit connestable estoit trouvé desfaillant, lesdits seigneurs s'obligèrent à la Pucelle par lettres scellées de leurs sceaux. Si fut alors ordonné que le connestable mettroit le siège du costé de la Soulongne, devant le pont de Boisgency. Mais le vendredy, dix-septiesme jour du mois de juin , le bailli d'Évreux , qui estoit dedans Boisgency, fit requérir la Pucelle d'un traité, qui fut fait et accordé environ heure de nuit , en telle manière : qu'ils rendroient au roy de France, entre les mains du duc d'A-
DES DOCUMENTS SLR LA PLCELLE. 203
lençon et de la Pucclle , le pont et le chasteau , leurs vies sauves , le lendemain , à l'heure de soleil levant , sans en emporter ne emmener fors leurs chevaux et harnois, avee aucuns de leurs meubles, montants pour chacun à un marc d'argent seulement , et qu'ils s'en pourroient franchement aller es pays de leur party ; mais ils ne debvçient reprendre les armes contre les François, jusques après dix jours passés. Donc en ceste manière en partirent les Anglois qui estoient bien nombres à cinq cents combattants , lesquels rendirent le pont et le chasteau, le samedy, dix-huitiesme jour de juin mille quatre cent vingt-neuf.
» En la ville de Meun, entrèrent une nuitée les sires de ïallebot, de Scales et de Faslolf, qui ne peurent avoir entrée au chasteau de Boisgency, par l'empeschement du siège. Or, eux croyants faire désemparer et quitter ce siège, ils assaillirent la nuit de la composition le pont de Meun, mais le susdit dix-huitiesme jour de juin, aussitost que les Anglois furent partis de Boisgency, vint l'avanlgarde des François devant Meun, et incontinent toute leur puissance venant en batailles très bien ordonnées. Alors les Anglois cessèrent l'assaut du pont , et saillirent aux champs avec toute leur puissance , et se mirent en corps de batailles, tant à pied comme à cheval. Mais ils commencèrent à se retirer tout soubdain , deslaissant Meun avec leurs vivres et habillements , et prindrent leur chemin par la Beauce, du costé par-devers Patay. Si partirent hastivement le duc d'Alençon, la Pucelle, le comte de Vendosme, le conneslable de France, le sire de Sainte-Sevère et de Boussac, mareschal, messire Louys de Culant , admirai de France, le sire d'Albret, le sire de Laval, le sire de Lohéac, le sire de Chavigny, et auires grands seigneurs, qui s'avancèrent en batailles ordonnées, et poursuivirent si asprement les Anglois, qu'ils les atlrappèrent près Patay,-.au lieu dit des Coynées. Alors le duc d'Alençon dit à la Pucelle : « Jehanne, )) voilà les Anglois en bataille, combattrons-nous ? « Et elle demanda audit duc : « Avez-vous vos espérons ? » Lors le
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duc lui dit : « Comment dà , nous en faudra-t-il retirer, » ou fuir ? » El elle dit : « Nenny, en nom Dieu allez sur » eux, car ils s'enfuiront, et n'arresteront point, et seront » desconfits, sans guères de perte de vos gens ; et pour ce » faut-il vos espérons pour les suivre. » Si furent ordonnés pour coureurs, par manière d'avantgarde, le seigneur de Beaumanoir, Poton et La Hire, messire Ambroise de Loré, ïhiébaut de Termes, et plusieurs autres, lesquels embesongnèrent et embarrassèreni tant les x\nglois, qu'ils ne peurent plus entendre à eux bien ordonner, et se mettre en bataille. Si s'assemblèrent contre eux les François en bataille, tant que les Anglois furent desfaits en peu d'beures , dont la tuerie fut nombrèe sur le champ par les héraults d'Angleterre, à plus de deux mille deux cents Anglois. En ceste bataille, qui arriva le dix-huitiesme jour de juin mil quatre cent vingt-neuf, furent prins les seigneurs de Tallebot et de Scales , messire Thomas llameslon , et Ilougue Foie, avec plusieurs chefs de guerre, et autres nobles du pays d'Angleterre; et furent bien nombres en tout à cinq niille honmies. Si commença la chasse des fuyants, et fut poursuivie jusques près des portes de Janville ; en laquelle chasse plusieurs Anglois furent aussi lues. Les bonnes gens de Janvilie fermèrent leurs portes contre les Anglois qui fuyoient , et montèrent sur la muraille à leurs deiïenses. Pour lors estoit au chasteau , avec peu de compagnée, un escuyer anglois, lieutenant du capitaine, qui avoit le chasteau en garde ; lequel, cognoissant la desfaite des Anglois, traita avec les bonnes gens de rendre ledit chasteau, sa vie sauve, et fil serment d'estre bon et loyal François ; à quoy ils le receurent. Il demeura en icelle ville grande quantiiè de provisions, munitions et despouilles , qui y avoient esté laissées par les Anglois à leur despart, pour aller à la susdite bataille, avec grande quantité de traits, de canons, et autres habillements de guerre, de vivres et marchandises. Et aussitost ceux de ladite ville de Janvilie se réduisirent en l'obéissance du roy. Or, après
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la fuite des Anglois , les François eiUrèrent dedans Meun, et pillèrent toute la ville, d'où s'enfuit messire Jehan Fastolf et autres , jusques à Corbeil. Quand les Anglois qui esloient encore en plusieurs autres places dans le pays de Beauce , comme à Mont- Pipeau , Saint-Symon , et autres forteresses, ouyrent les nouvelles de ceste desfaite, ils prindrent hastivemcnt la fuite , et mirent le feu dedans. Après lesquelles glorieuses victoires , et le recouvrement des villages et chasleaux susmentionnés, toute l'armée retourna dedans Orléans , le dix-huitiesme jour de juin , où ils furent receus à grande joye par les gens d'église, bourgeois, et commun peuple, qui en rendirent grâces et louanges à Dieu. Or, les susdits gens d'église et bourgeois d'Orléans croy oient bien que le roy deust là venir : car pour le recepvoir, ils firent tendre les rues à ciel , et voulurent faire grand appareil, pour l'honnorer à sa glorieuse venue. Mais il se tint dedans Sully, sans venir à Orléans; de quoy aucuns qui estoient entour le roy, ne furent guères contents. Et atant demeura la chose à ceste fois. Parquoy la Pucelle alla devers le roy; et fit tant que le vingt-deuxiesinc jour de juin en icelui an , il vint à Chasteau-Neuf-sur- Loire ; auquel lieu se retirèrent par-devers lui les seigneurs et chefs de guerre. Là il tint aucuns conseils, après lesquels il retourna à Sully. La Pucelle vint ensuite à Orléans , et fit tirer par-devers le roy tous les gens d'armes avec habillements et charroy. Après se partit la Pucelle d'Orléans , et alla à Gyen , où le roy vint à grande puissance, et manda par héraults, aux capitaines et autres qui tenoient les villes et forteresses de Bonny, Gosneet La Charité , qu'ils se rendissent en son obéissance ; de quoy ils furent reffusants.
» Le comte de Richemont , connestable de France , séjourna durant aucunsjours, après la bataille susmentionnée, en la ville de Boisgency, attendant response du duc Jean d'Alençon, de la Pucelle et des hauts seigneurs qui s'esloienl portés forts d'appaiser le roy et lui faire pardonner
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son mal talent ; à quoy ils ne peui ent parvenir ; et le roy ne voulut souffrir qu'il allast par-devers lui pour le servir; de quoy il fut en grand dcsplaisir. Néantrnoins ledit connestable , qui avoit une grande conipagnée de nobles , désirant nettoyer le pays du duc d'Orléans , voulut mettre le siège devant Marchenois, près Blois, que fut garny de Bourguignons et d'Anglois ; lesquels de ce ouyrent nouvelles , et redoubtants le siège, tirèrent, soubs sauf-conduit, à Orléans, par-devers le duc d'Alençon qui estoit là en ce temps. Si traitèrent tant lesdits Bourguignons, que moyennant qu'on leur feroit pardonner par le roy toutes offenses, et qu'on leur donnasl dix jours de terme pour emporter leurs biens, ils seroient et demeureroient à tousjours bons et loyaux François. Et ainsi le jurèrent , et donnèrent aucuns ostages es mains du duc d'Alençon , qui fit sçavoir ceste chose au connestable , lequel s'en partit atant ; mais après son despart, les Bourguignons dudit Marchenois firent tant, qu'ils prindrent et retindrent prisonniers aucuns des gens d'icelui duc d'Alençon , pour recouvrer leurs ostages ; et ainsi faussèrent leurs serments.
» Durant ces choses, le roy alla en la ville de Gyen, et il envoya mestre Louys de Culant , son admirai , devant Bonny, avec grand nombre de gens; puis le dimanche après la Saint-Jean mil quatre cents ving-neuf, ceste place lui fut rendue par composition. Et pource que la Pucelle fut désireuse , avant que le roy employast sa puissance à recouvrer ses villes et chasleaux, de le mener tout droit à Reims, pour là estre couronné et recepvoir la sainte onction royale à quoy aucuns estoient de contraire opinion , tendante à ce que le roy assiégeast premièrement Cosne et La Charité , afin de nettoyer les pays de Berry , d'Orléans et du fleuve de Loire, il tint sur ces choses et affaires de grands conseils dans Gyen , pendant lesquels la royne fut là amenée, en espérance d'estre menée couronner à Reims avec le roy. Or , eux séjournants là , les barons et hauts seigneurs de plusieurs contrées du royaume vindrent au
service du roy avec grande puissance. A la fin, le roy dosiibéra en son conseil de renvoyer la royne à Bourges , et qu'il prendroit son chemin droit à Reims , pour recepvoir son sacre, sans mettre aucuns sièges sur la rivière de I,oire. Donc la royne retourna à Bourges , et le roy partit de Gyen, le jour de Saint-Pierre, au mois de juin mil quatre cents vingt-neuf, avec toute sa puissance, tenant sa voyc droit à Reims , et ce par l'instigation et le pourchas de Jehanne la Pucelle , disant que c'estoit la volonté de Dieu qu'il allast à Reims se faire couronner et sacrer , et que combien qu'il fust roy , toutesfois ledit couronnement lui estoit nécessaire. Or , combien que plusieurs , et le roy mesme , de ce fissent difficulté , veu que ladite cité de Reims, et toutes les villes et forteresses de Picardie, Champagne, risle-de-France , Brye , Gastinois , l'Auxerrois, Bourgongne , et tout le pays d'entre la rivière de Loire et la mer océane , estoient occupées par les Anglois , toutesfois le roy s'arresta au conseil de ladite Pucelle et deslibéra de l'exécuter. Si fit son assemblée à Gyen-sur-Loire ; et vindrent en sa compagnée les ducs d'Alençon , de Bourbon, le comte de Vendosme, ladite Pucelle, le seigneur de Laval, les sires de Lohéac, de La Trimouille, de Rays, d'Albret, outre que plusieurs autres seigneurs, capilaines et gens d'armes venoient encore de toutes paris au service du roy ; et plusieurs gentils-hommes, qui n'avoient de quoy s'armer et se monter, y alloient comme archers et coustillers, montés sur petits chevaux; car chacun avoit grande attente que, par le moyen d'icelle Jehanne, il adviendroit tout à coup beaucoup de biens au royaume de France; de sorte qu'ils désiroient etconvoitoient de la servir et cognoisire ses faits, comme estant une chose venue de la part de Dieu. Elle chevauchoit tousjours armée de toutes pièces, revestue d'habillements de guerre autant ou plus que capitaine de guerre qui y fust; et quand on parloit de la guerre, ou qu'il falloit mettre des gens en ordonnance, il la faisoit bel ouyr et voir faire les diligences nécessaires ;
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et si on crioit à l'armo , elle estoil la plus diligente et la première , fiisl à pied ou à cheval ; de sorte que c'estoit une très grande admiration aux capitaines el gens de guerre , de l'entendement qu'elle avoit en ces choses , veu que en autres elle esioit la plus simple villageoise que on vit oncques. Elle estoit , au reste , très dévote , se confessoit souvent, et recepvoit le précieux corps de Nostre-Seigneur Jésus-Christ, estoit de très belle et bonne vie, et d'honneste conversation.
» En ce temps , le seigneur de La Trimouille estoit en grand crédit auprès du roy ; mais il se doubtoit tousjours d'estre mis hors du gouvernement, et craignoit espécialement le connestable et autres ses alliés et serviteurs ; par quoy, combien que le susdit connestable eust bien avec lui douze cents combattants et gens de fait , et que de plus il y avoit d'autres seigneurs, lesquels fussent volontiers venus au service du roy, ledit de La Trimouille ne le vouloit pas souffrir ; et si n'y avoit personne qui en eust osé parler contre icelui de La Trimouille. Or, audit lieu de Gyen-sur-Loire, fut fait un payement aux gens de guerre de trois francs pour homme d'armes, qui estoit peu de chose; puis s'en partit la Pucelle, ayant plusieurs capitaines de gens d'armes en sa compagnée , avec leurs gens , et s'en allèrent loger à environ quatre lieues de Gyen, tirant le chemin vers Auxerre. Le roy partit le lendemain en prenant la mesme route. Le jour d'icelui despart du roy, se trouvèrent tous ses gens ensemble, qui estoit une belle compagnée ; et vint loger avec ^on ost devant ladite cité d'Auxerre, laquelle ne fit pas pleine obéissance ; car ils vindrent devers le roy lui prier et requérir qu'il voulust passer outre, en demandant et requérant abstinence de guerre; laquelle chose leur fut octroyée , par le moyen et la requeste du susdit de La Trimouille, qui en eut deux mille écus , ce qui fit que plusieurs seigneurs el capitaines furent très mal contents d'icelui de La Trimouille et du conseil du roy, et mesmement la Pucelle, à laquelle il sembloit qu'on l'eust
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eue bien aisément d'assaut ; toutosfois ceux de ceste ville baillèrent et deslivrèrent plusieurs vivres aux gens de l'ost du roy, lesquels en estoient en grande nécessité. Or, ladite Pucelle avoit de coustume qu'aussitosi qu'elle venoit en un village , elle s'en alloit à l'église faire ses oroisons , et faisoit chanter aux preslres une antienne de Nostre-Dame ; si faisoit ses prières et oroisons, et puis s'en alloit en son logis, lequel estoit communément ordonné pour elle, en la plus honneste maison qu'on pouvoit trouver , où il y avoit quelque femme honneste. Oncques homme ne la vit baigner ne se purger ; et le faisoit tousjours secrètement ; et se le cas advenoit qu'elle logeast aux champs avec les gens de guerre, jamais elle ne se désarmoit. Il y en eut plusieurs, mesme de grands seigneurs, deslibérés de sçavoir se ils pourroient avoir sa compagnée charnelle ; et pour ce venoient devant elle gentiment habillés; mais aussitost qu'ils la véoient, toute mauvaise volonté cessoit. Et quand on lui demandoit pourquoy elle estoit en habit d'homme et qu'elle chevauchoit ainsi en armes, elle respondoit: qu'ainsi lui estoit-il ordonné , et que principalement c'esloit pour garder sa chasteté plus aisément ; aussi que c'eust esté trop estrange chose de la voir chevaucher en habit de femme , entre tant de gens d'armes. Mesme quand des gens lettrés parloient à elle sur ces matières, elle leur respondoit tellement qu'ils estoient très contents, disants qu'ils ne faisoient double qu'elle estoit venue de la part de Dieu.
» Après que le roy eut esté logé devant ladite ville d'Auxerre trois jours , il en partit avec son ost , en tirant vers la ville de Saint-Florentin, où ceux de la ville lui firent plénière obéissance. Là il n'arresta guères, mais il s'en vint avec son ost devant la cilé de Troyes, qui estoit grande et grosse ville; et y avoit dedans cinq à six^ents comballanls anglois et bourguignons, lesquels saillirent vaillamment à l'arrivée des gens du roy ; et y eut dure et aspre escarmouche , où il V en eut de rués par terre d'un costé et
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d'autre, car Jes gens du roy les reccurent fort bien; et furent contraints iceux Anglois de se retirer en ladite cité. Les gens du roy se logèrent d'un costé et d'autre, au mieux (fu'ils peurent, et le roy y fut cinq ou six jours, sans que ceux de dedans montrassent oncques semblant d'avoir volonté de se mettre en son obéissance ; car il ne s'y pouvoit trouver appointement , combien que souvent on parlementoit. Pour lors il y avoit en l'ost si grand'cherté de pain et autres vivres, qu'il y avoit plus de cinq à six mille personnes qui avoient esté plus de huit jours sans manger de pain ; et vivoient seulement d'espis de blé froissés et de fèves nouvelles, dont ils trouvèrent largement ; et disojt-on qu'il y avoit un cordelier, nommé frère Richard, qui alloit preschant par le pays, et fut mesme en la ville de Troycs ; où, preschant durant l'Avent, il disoit tous les jours: (( Semez des fèves largement; celui qui doibt venir viendra » bref. » Et fit tellement, qu'on sema fèves tant largement que ce fut merveilles, dont l'osl du roy se nourrit par aucun temps : et loutesfois ledit prescheur ne pensoil point à la venue du roy. Les ducs d'Alençon et de Bourbon, le comte de Vendosme, et plusieurs autres seigneurs et gens de conseil en grand nombre , furent mandés par le roy pour sçavoir ce qu'il avoit à fa're. Et là fut remonstré par l'archevesque de Reims , chancelier de France , comment le roy estoit là arrivé , et qiîe lui ne son ost n'y pouvoit plus longuement demeurer, pour plusieurs causes, lesquelles il remonstra grandement et notablement : c'est à sçavoir pour la grande famine qui y estoit, et que vivres ne venoient en l'ost d'aucune part , et qu'il n'y avoit homme qui eust plus d'aigent ; en outre, que c'estoit merveilleuse chose de prendre la ville et cité de Troyes, qui estoit forte de fossés et bonnes murailles , bien garnie de vivres et de gens de guerre et de peuple , ayant par apparence volonté de résister et de non obéir au roy; joint qu'il n'y avoit bombardes, canons, artillerie, ne habillements nécessaires à battre ou rompre les murs d'icelle ville, ne à la guerroyer ;
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ot si n'y avoit ville , ne forteresse françoise, dont on peust avoir ayde ou secours plus près que Gyen-sur- Loire : de laquelle ville jusques à Troyes, il y avoit plus de trente lieues. Il allégua encore j)lusiours autres pjraudes et notables raisons et bien apparentes, par lesquelles il monstroit évidemment qu'il en pouvoit advenir un grand inconvénient si on s'y tenoit longcmenl. Après cela , le roy ordonna à son chancelier qu'il demandast les opinions à tous les présents, pour scavoir ce qu'il estoit de faire pour le meilleur; et le chancelier commença à demander les opinions, en leur commandant que chacun s'en acquittast loyalement, et conseillast le roy, pour sçavoir ce qu'il avoit à faire sur ce que dit est. Or, tous les présents furent presque unanimement d'opinion , que veues et considérées les choses dessus desclarées , et que le roy avoit esté rcffusé d'entrer en la ville d'Auxerre, en laquelle il n'y avoit aucune garnison de gens d'armes, et qui n'estoit si forte que la ville de Troyes, avec plusieurs autres raisons, que chascim alléguoit selon son entendement et imagination , que le roy et son ost s'en retournassent , et que de demeurer plus devant ladite ville de Troyes , ne d'aller plus avant , n'y sçavoient voir ou cognoistre que toute perdition de son ost. Les autres furent d'opinion que le roy passast, en tirant vers Reims, d'autant que tout le pays estoit plein de biens, et trouveroient assez de quoy vivre. Or, vint ledit chancelier à demander l'opinion à un ancien et notable conseiller du roy, nommé maistre Robert-le-Maçon , qui avoit esté chancelier et estoit seigneur de Trefves, lequel estoit sage et prudent. Si dit qu'il falloit envoyer quérir Jehanne la Pucelle, dont dessus est faite mention (laquelle n'estoit pas pour lors présente à ce conseil, mais estoit en l'ost) , et que bien pourroit eslre qu'elle diroit telle chose qui seroit proiitable pour le roy et sa compagnée. Et dit en outre , (pie quand le roy estoit party et qu'il avoit entreprins ce voyage , il ne l'avoit pas fait pour la grande puissance de gens d'armes qu'il eust lors, ne pour le grand aigent de
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qiioy il ftist garny pour payer son ost, ne pource que ledit voyage lui fust et semblast estre bien possible, mais seulement qu'il avoit entieprins ledit voyage par l'admonestement de ladite Johanne , laquelle lui disoit tousjours qu'il lirast avant pour aller à son couronnement à Reims, et qu'il trouveroit bien peu de résistance, car c'estoit le plaisir et la volonté de Dieu ; et que se icelle Jehanne ne conseilloit autre cliose qui n'eust esté dite en icelui conseil, qu'il estoit alors de la grande et coni^mne opinion ; c'est à sçavoir, que le roy et son ost s'en retournassent d'où ils estoient venus. Or ainsi comme on desbattoit la matière, ladite Jehanne heurta très fort à l'huys où estoit le conseil : si lui fut ouvert, et elle entra dedans; puis fit la révérence au roy, et icelle faite, ledit chancelier lui dit : « Jehanne, » le roy en son conseil a eu de grandes perplexités pour » sçavoir ce qu'il avoit h faire ; » et en effet, lui rescita les choses dessusdites, le plus amplement qu'il peut, en lui requérant qu'elle dist aussi son opinion au roy, et ce qu'il lui en sembloit. Alors elle adressa la parole au roy, en demandant si elle seroit crue de ce qu'elle diroit. Le roy respondit qu'il ne sçavoit , et que si elle disoit chose qui fust raisonnable et profitable , qu'il la croiroit volontiers. Elle demanda encore de rechef si elle seroit creue , et le roy respondit que ouy, selon ce qu'elle diroit. Alors elle dit telles paroles : « Gentil roy de France, ceste cité est vostre : » et si vous voulez demeurer devant deux ou trois jours, » sera en vostre obéissance, ou par amour ou par force, » et n'en faites aucun double. » Sur quoy il lui fut respondu par ledit chancelier : « Jehanne , qui seroit certain » de l'avoir dedans six jours , on attendroit bien : mais je » ne sçay s'il est vray ce que vous dites. » Et elle dit derechef, qu'elle n'en faisoit aucun doubte. A laquelle opinion de ladite Jehanne, le roy et son conseil s'arrestèrent, et fut conclu qu'on demeureroil là. Et à celle heure, ladite Jehanne monta sur un coursier, tenant un baston en son poing ; si mit en besongne chevaliers et escuyers, archers,
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inanonvriers et autres gens de tons estats, à apporter fagots, Iiiiys, tables, feiiestrcs et chevrons pour faire des tandis et approches contre la ville, afin d'asseoir une petite bombarde , et antres canons estants en l'ost. Elle faisoit de merveilleuses diligences , aussi bien qu'eust sceu faire un capitaine, lequel eust esté en guerre tout le temps de sa vie , dont plusieurs s'esmerveilloient.
» Les gens de la ville scenrent et apperceurent les préparatifs qu'on faisoit, et sur ce considérèrent que c'estoit leur souverain seigneur : même aucuns simples gens disoient qu'ils avoient apperceu et veu tout autour de l'estendart de ladite Pucelle, une infinité de papillons blancs. Et comme meus soubdainement d'une bonne volonté inspirée de Dieu , cognoissanls aussi les choses merveilleuses que ceste Pucelle avoit faites , pour faire lever le siège d'Orléans, deslibérèrent qu'on parlementeroit avec le roy, pour sçavoir quel traité ils pourroient avoir. Et les gens de guerre mesmes, ennemis du roy, estants dedans la ville, le conseillèrent. De fait , l'évesque et les bourgeois de la ville et des gens de guerre en bien grand nombre vindrent devers le roy, et prindrent finablement composilion , et arreslèrent traité , c'est à sçavoir : que les gens de guerre s'en iroient, eux et leurs biens, et ceux de la ville demeureroient en l'obéissance du roy, et lui rendroient ladite Tille, parmy qu'ils eurent abolition générale : et au regard des gens d'église qui avoient régales et collations de bénéfices du roy son père , il approuva les collations ; et ceux qui les avoient du roy d'Angleterre prindrent lettres du roy ; et voulut qu'ils eussent les bénéfices, quelques collations qu'il en eust fait à d'autres. Ceux de la ville firent grandes festes et grande joye, et ceux de l'ost eurent vivres à leur plaisir. Et le matin en partit presque toute la garnison , tant Anglois que Bourguignons , tirants là où ils voulurent aller. Or, combien que par le traité ils maintinssent qu'ils pouvoient emmener leurs prisonniers, et de fait ils les emmenoient, icelle Jehanne se tint à la porte en
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disant que en nom Dieu ils ne les emmeneroient pas ; et de fait les en garda. Et le roy contenta aucunement lesdits Anglois et Bourguignons des finances auxquelles lesdits prisonniers estoient mis; puis y entra le roy environ sur les neuf heures du matin. Mais premièrement y fstoit entrée ladite Jehanne, et avoit ordonne des gens de trait à pied le long des rues. Avec le roy entrèrent à cheval les seigneurs et capitaines , bien habillés et montés , et il les faisoit très beau voir. Si mit en ladite ville capitaine et officiers, et fut ordonné par le roy que le seigneur de Loré demeureroit aux champs avec les gens de guerre de l'ost. Le lendemain tous passèrent par ladite cité en belle ordonnance, dont ceux de la ville estoient bien joyeux ; et firent serment au roy d'estre bons et loyaux , et tels se sont -ils tousjours monstres despuis.
» La Pucelle hastoit le roy, le plus diligemment qu'elle pouvoit, d'aller à Reims, et ne faisoit aucun doubte qu'il y seroit sacré. Pour ce le roy partit de la cité de Troyes et print son chemin à Chalons en Champagne , avec tout son ost, la Pucelle allant tousjours devant, armée de toutes pièces; et chevaucha tant qu'il vint devant ladite ville de Chalons. Quand ceux de la ville sceurent sa venue , l'évesque , avec grand nombre de peuple de ceste cité , vindrent au devant du roy, et lui firent pleine obéissance. Il logea à la nuit avec son ost en ladite ville , en laquelle il establit capitaine et autres officiers de par lui, le tout ne plus ne moins comme il avoit fait à ceux de Troyes. De ladite cité de Chalons , le roy print son chemin pour aller à Reims, et vint en un chasteau qui appartient à l'archevesque de Reims , nommé Septsaux , qui est à quatre lieues de Reims. En laquelle cité estoient les seigneurs de Chastillon-sur-Marne et de Saveuses, tenants le party des Anglois et Bourguignons, devers lesquels ceux de la ville vindrent par leur ordonnance et commandement; et s'en disoit ledit de Chastilllon capitaine. Ils demandèrent donc auxdits habitants s'ils avoient bonne volonté de tenir et se
DES DOCUMENTS SLR LA PLCELLE. 275
deffeiidre. Et les habitants leur demandèrent s'ils estoient assez forts pour les ayder à se garder ; et ils respondirent que non , mais que s'ils pouvoient tenir six semaines , ils leur amèneroient un grand secours, tant du duc de Bedfort qne de celui de Bourgongne; et sur ce ils en partirent par la volonté des habitants de la ville; dedans laquelle il y avoit alors aucuns de bonne volonté , lesquels commencèrent h dire qu'il falloit aller devers le roy; et le peuple respondit lors tout soubdain qu'on y envoyast ; et y envoya-t-on des notables gens de la ville, tant d'église qu'autres. Enfin, après plusieurs requestes qu'ils faisoient, sur lesquelles on trouva des expédients , ils deslibérèrent et conclurent de laisser entrer le roy avec l'archevesque d'icelle ville et leur compagnée dedans. L'aroiievesquc n'avait point encore fait son entrée, laquelle il fit le samedy matin. Et après le disner, sur le soir, le roy avec ses gens entra dedans la ville où Jehanne la Pucelle estoit fort regardée. Là, vinrent par devers lui les ducs de Bar et de Lorraine , et le seigneur de Commercy, bien accompagnés de gens de guerre, s'offrants à son service. Le lendemain, qui fut le dimanche , on ordonna que le roy prendroit et recepvroit son digne sacre ; et toute la nuit fit-on grande diligence à ce que tout fust prest au matin ; et ce fut un cas bien merveilleux ; car on trouva en ladite cité toutes les choses nécessaires, qui sont grandes , et si ne pouvoiton avoir celles qui sont gardées dans Saint-Denys en France. Or , pource que l'abbé de Saint-Remy n'a pas accoustumé de bailler la sainte ampoule, sinon en certaine forme et manière , le roy y envoya le seigneur de Rays , mareschal de France, le seigneur de Boussac et de Sainte- Sevère, aussi mareschal de France, le seigneur de Graville, maistre des arbalestriers, et le seigneur de Culant, admirai de France, lesquels firent les serments accoustumés, c'est h sçavoir de la conduire seurement et aussi raconduire jusques en l'abbaye. Après quoy ledit abbé l'apporta , estant revestu d'habillements ecclésiastiques, bien solem-
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nellemeiil et dévotement dessoubs un poille , jusques à la porte devant l'église Saint-Denys, là où l'archevesque , revestu d'habits sacerdotaux , accompagné de chanoines , l'alla quérir et l'apporta dedans la grande église et la mit sur le grand autel. Lors vint le roy au heu qui lui avoit esté ordonné, veslu et habillé de vestements à ce propices. Puis l'archevesque lui fit faire les serments accoustumés, et ensuite il fut fait chevalier par le duc d'Alençon. Par après, l'archevesque procéda à la consécration, gardant tout au long les cérémonies et solemniiés contenues dans le livre pontifical. Le roy y fit le seigneur de Laval comte : il y eut plusieurs chevahers faits par les ducs d'Alençon et de Bourbon. Là estoit présente Jehanne la Pucelle , tenant son estendart en sa main , laquelle en effet estoit , après Dieu, cause dudit sacre et couronnement et de toute ceste assemblée. Si fut rapportée et conduite ladite sainte ampoule, par les dessusdits, jusques en icelle abbaye Saint- Remy. Et qui eusl veu ceste Pucelle accoUer le roy à genoux par les jambes et lui baiser le pied en pleurant à chaudes larmes, il en eust eu pitié. Mesme elle provoquoit plusieurs à pleurer en disant : « Gentil roy , or est exécuté le plai- » sir de Dieu , qui vouloit que vinssiez à Reims recepvoir » vostre digne sacre , en monstrant que vous estes vray » roy , et celuy auquel le royaume doibt appartenir. » Le roy séjourna en ladite cité par trois jours. De tout temps les roys de France, après leur sacre , avoient accoustumés d'aller en un prieuré , qui est de l'égiise de Saint-Remy , nonnné Corbigny , assis et situé à environ six lieues de Reims, où est le corps d'un glorieux saint, qui fut du sang de France, nommé saint Marconi ; auquel lieu tous les ans il y a grande aflluence de peuple, pour le sujet de la maladie des escrouelles, par les mérites duquel on dit que les roys en guérissent. Et pour ce il s'en alla audit lieu de Saint-Marcoul ; et y fit bien et dévotement ses oroisons et offrandes. De ladite église , il print son chemin pour aller en une petite ville fermée, appartenant à rarchcvesque de
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Reims, iioiiiméc Vailly, qui est située à quatre lieues de Soissous et aussi à quatre lieues de Laon. Les habitants de ladite ville de Yailly lui firent pleine obéissance , et le receurent grandement bien selon leur pouvoir. Il se logea pour le jour , lui et son ost, audit pays; et de là envoya à Laon , qui est une notable et forte cité , pour en sommer les habitants, à celle fin qu'ils se missent en son obéissance, ce qu'ils firent très joyeusement et volontiers. Et pareillement en firent autant ceux de la cité de Soissons , en laquelle il alla droit d'icelui lieu de Vailly et il y fut receu à grande joye. Il y séjourna trois jours et son ost, tant dans la ville comme es environs. Or , pendant qu'il y estoit , il lui vint nouvelles que Chasteau-Tliierry, Provins , Coulommiers, Crecy-en-Brye et plusieurs autres, s'estoient rendues françoises, en son obéissance. Il y mit ensuite des officiers , et les habitants y laissoient entrer sans aucune contradiction ses gens et serviteurs.
» Quand le roy sceut que Chasteau-Thierry estoit venu en son obéissance , et qu'il eut séjourné par aucun temps en la ville et cité de Soissons, il se mit en chemin et alla audit lieu de Chasteau-Thierry, d'où il s'en alla à Provins et y séjourna deux ou trois jours. Lesquelles choses vindrcnt dans Paris à la cognoissance du duc de Betfort, qui se disoit régent du royaume de France pour le roy d'Angleterre, et lequel dit qu'il viendroit combattre le roy. Si assembla gens de toutes parts à bien grande puissance ; puis il vint à Gorbeil et à Meleun, et assembla bien dix mille combattants , qui estoit grande chose. Or , quand le roy sceut que le duc de Betfort le vouloit ainsi combattre, lui et les gens de son ost en furent bien joyeux. De sorte qu'il partit de ladite ville de Provins , et tint les champs ; et rassembla son ost près d'un chasteau nommé La Moltede-Nangis qui est en Brye; et là les batailles furent ordonnées bien notablement et prudemment. Au reste, c'estoit agréable chose que de voir le maintien de Jehanne la Pucelle , et les diligences qu'elle faisoit. Lt tousjoui s
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venoient nouvelles que le duc de Betfort s'avançoit pour comballre. Pour ce le roy se tint tout le jour en son ost emmy les champs , croyant que ledit duc de Betfort deust venir; mais il changea de conseil et s'en retourna à Paris, combien qu'il eust bien lors en sa compagnée dix ou douze mille combattants comme dit est. Le roy de son costé en avoit bien autant, et la Pucelle, et les seigneurs et gens de guerre estants avec lui avoient grand désir et volonté de combattre. Or, il y avoit aucuns en la compagnée du roy, qui avoient grand désir qu'il retournast vers la rivière de Loire, et le lui conseillèrent fort ; auquel conseil il adhéra grandement, et esloit de leur opinion et conclud qu'il s'en iroit; et lui fit-on sçavoir qu'il repasseroit la rivière de Seine par une ville nommée Bray , située dans le pays de Champagne, où il y avoit un bon pont; et lui fut promis obéissance et passage par les habitants d'icelle ; mais la nuit dont il debvoit passer le matin ensuivant , il y arriva certaine quantité d'Anglois auxquels on ouvrit la porte et ils entrèrent dedans, après quoy il y eut des gens du roy, lesquels s'avancèrent pour penser entrer des premiers, dont aucuns furent prins et les autres destroussés ; et par ce moyen ce passage fut rompu et empesché. De quoy les ducs d'Alençon , de Bourbon et de Bar , et les comtes de Vendosme et de Laval, avec tous les capitaines, furent bien joyeux et contents pource que ladite conclusion de passer fut faite contre leur gré et volonté ; car ils estoient d*opinion contraire, sçavoir que le roy debvoit passer outre pour tousjours conquester, veue la puissance qu'il avoit et que ses ennemis ne l'avoient osé combattre. Ensuite la vigile de Nostre-Dame de la my-aoust, le roy, par le conseil desdits seigneurs et capitaines, s'en retourna à Chasteau- Thierry, et passa outre avec tout son ost vers Crespy en Yalois, et se vint loger aux champs assez près de Dampmarlin. Tout le pauvre peuple du pays crioit Nott! et pleuroit de joye et de liesse. Laquelle chose la Pucelle considérant , et qu'ils venoient au devant du roy en chan-
lant Te Deutn iaudanms , avec aucuns respons et antiennes, elle dit au susdit chancelier de France et au comte de Dunois : « En nom de Dieu , voici un bon peuple et » dévot; et quand je devray mourir, je voiidrois bien que » ce fust en ce pays. » Et lors ledit comte de Dunois lui demanda : « Jehanne , sçavez-vous quand vous mourrez » et en quel lieu? » Et elle respondit qu'elle ne sçavoit et qu'elle en estoit à la volonté de Dieu. Et si dit en outre auxdits seigneurs : « J'ai accomply ce que messire m'a » commandé , qui estoit de lever le siège d'Orléans et de » faire sacrer le gentil roy ; je voudrois bien qu'ils voulust » me faire ramener auprès de mes père et mère et garder » leurs brebis et bestail et faire ce que je soulois faire. » Et quand lesdits seigneurs ouyrent ladite Jehanne ainsi parler, et que les yeux tournés au ciel elle remercioit Dieu, ils crurent mieux que jamais que c'estoit chose venue de la part de Dieu plustost qu'autrement. (Chronique de la Pucelle*.)
» Et cependant que on faisoit la provision des choses dessusdites , ladite Pucelle escripvit une lettre au roy d'Angleterre , au duc de Betfort , et autres sires et capitaines du pays , dont la teneur s'ensuit :
« JÉSUS Maria, etc^.
» Les préparatifs faits pour aller advitaiîler ladite ville d'Orléans, ladite Jehanne la Pucelle , accompagnée du baslard d'Orléans , des seigneurs de Rays et de Loré , de messire Piobert de Baudricourt , qui estoit nouvellement venu de Vaucouleurs, etautres capitaines, avec quelque nombre de gens d'armes , se partit de Blois pour mener les vivres qui estoienl prêts ; et print son chemin du costé de la Soulongne, et à toute diligence fil marcher toute sa compagnée.
» Quand les Anglois, qui estoient en un fort boulevert qu'ils avoient fait à Saint- Jehan-le-Blanc , furent advertis
* p. 431 à 447 (lu Panthéon.
- Voy. cette lettre dans le registre delpliinal de Thoniassin.
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d(* la venue des François , ils abanrlonnèrenl ledit honlevert, et se retirèrent dedans les Aiigustins , qu'ils avoient très bien fortifiés. Ladite Pucelle voyant que les ennemis s'estoient retirés, (it passer tous les vivres par-devant eux, et à toute diligence les fit passer en bateaux et passer la rivière ; et ce fait , passa elle et sa compagnée ; et avec leurs vivres entrèrent en la ville , et y furent bien venus.
» Le lendemain, que ladite Jehanne et lesdits seigneurs et capitaines eurent regarde que les vivres qu'ils avoient amenés ne leur pouvoient durer que bien peu de temps , ils advisèrent de renvoyer à Blois, devers mondil seigneur le chancelier, pour faire provision d'autres vivres pour advitailler de nouveau ladite ville. Et à celle fin renvoyèrent le bastard d'Orléans et les seigneurs de Rays et de Loré avec leurs gens d'armes, pour remonstrer la nécessité de ceux de ladite ville , et dire que , se elle n'estoit secourue en brief , qu'il estoit force de la rendre aux ennemis. Et demeura ladite Jehanne la Pucelle dedans avec autres capitaines et gens d'armes , pour donner courage à ceux d'icelle ville , el pour leur ayder à la deffendre , se les ennemis se vouloient efforcer de la prendre d'assaut.
» Or, après lesdites remonstrances faites par ledit bastard, et les seigneurs de Rays et de Loré , à mondit seigneur le chancelier et autres du conseil du roy estants audit lieu , fut ordonné qu'on assembleroit grande quantité de vivres ; ce qui fut fait à toute diligence; et advisé qu'on les mèneroit de par le costé de la Beauce. Et incontinent les choses prestes , ledit bastard et seigneurs de Rays et de Loré , avec autant de gens d'armes qu'ils en purent assembler , partirent de Blois et prindrent le chemin du costé de la Beauce, ainsi qu'il avoit esté conclud; et avec leurs vivres allèrent loger à la moitié du chemin , entre Blois et Orléans , et le lendemain bien malin se deslogèrent et marchèrent jusqu'à une petite lieue près dudit Orléans. La Pucelle advertie de leur venue, fit préparer tous les capitaines et gens d'armes qui estoient dedans la ville. El in-
DES DOr.( ME\TS Sï l\ LA PICELLE. '281
continent se partit ; et mit ses gens en si bonne ordonnance qu'elle et sa compagnée passèrent par-devant leurs ennemis, qui no saillirent point de leurs forts; et par ce passèrent sans empeschement, et se vindrent joindre avec ceux qui amenoient lesdits vivres. Et quand ils furent assemblés, et qu'il leur fut advis qu'ils estoient assez forts, ils marchèrent vers la ville avec leurs vivres , et passèrent par-devant lesdits forts , et entrèrent dedans la ville , sans contredit.
» Or, faut ici entendre que, du costé de la Beauce, les Anglois avoient fait faire deux fortes bastilles, l'une desquelles ils avoient nommée Londres , pource qu'elle estoit la plus grande et la plus forte , et l'autre estoit moindre , qu'ils nommoient la bastille Saint-Leu ; et du costé de la Soulongue , en avoient fait deux autres, l'une au bout du pont, et l'autre aux Augustins, avec un boulevert qu'ils avoient fait à Saint- Jehan-le-Blanc.
» Et le lendemain matin, Jehanne la Pucelle print les armes et fit armer les seigneurs , capitaines et gens d'armes ; et ce fait, saillit la première de la ville, et s'en va la première assaillir ladite bastille de Saint-Leu. Et quand les Anglois, qui estoient dedans la grande bastille, virent le dur assaut qu'on faisoit h leurs gens , saillirent de leur fort pour venir les secourir ; lesquels furent si vertueusement repoussés, qu'ils furent constraints de eux retirer en leur dit fort. Et ce fait, les François recommencèrent l'assaut si fièrement, que ladite bastille fut assez tost prinse d'assaut, et tous ceux qui estoient dedans tués. Et incontinent ladite Pucelle fit desmolir ladite bastille , et s'en retourna avec sa compagnée dedans la ville.
» Le jour ensuivant, et autres jours après, les seigneurs et capitaines s'assemblèrent par plusieurs fois et eurent plusieurs parlements secrels , pource quMls debvoient assaillir l'autre bastille nommée Londres; èsquels conseils la Pîicelle n'esloit point appeilée. Et finablcment fut deslibéré entre eux qu'on assailliroit ladite bastille, estimants que
ceux du costé de Soulongue passeroient la rivière , et qu'ils laisseroient leurs bastilles et leurs forts desgarnis , et qu'aucun petit nombre de gens pourroient facilement prendre lesdites bastilles du costé de la Soulongue. Après lequel advis fut deslibéré de parler à ladite Pucelle , pour sçavoir se il lui sembleroit bon d'assaillir ladite bastille. A quoy elle respondit : « Il semble à vous , messeigneurs les » capitaines, pourcequeje suis femme, que je ne sçaurois » celer une chose secrète : je vous dis que je sçay tout ce » qu'avez deslibéré; mais je vous assure que je ne révèle- » ray jamais les choses qui sont à celer. » Geste response ouye, il fut advisé que le bastard d'Orléans, qui estoit plus privé d'elle , lui diroit ce qui avoit esté advisé entre eux ; ce qu'il fit. Laquelle deslibération ouye par la Pucelle, fut respondu : qu'elle louoit ladite deslibération, s'il advenoit ainsi qu'ils l'avoient pensé; mais pource qu'elle pensoit que non , elle ne fut pas de ceste opinion. Pourquoy lesdits seigneurs Qt capitaines n'osèrent entreprendre à exécuter leur deslibération contre son vouloir , considérants qu'elle estoit venue à bonne fin de toutes les entreprinses qu'elle avoit faites ; et pour ce lui firent demander qu'ils debvoient faire. A quoy elle respondit : qu'il lui sembloit advis qu'on debvoit assaillir les forts qui estoient de l'autre costé de la rivière , es fauxbourgs Saint-Laurent ; ce qui fut conclud faire. Or, y avoit , joignant les murs de la ville, grand nombre de bateaux , èsquels elle fit charger tous les gens d'armes qu'elle vouloit mener, et les fit passer de l'autre costé de la rivière , et elle avec eux ; et en grande diligence les mit en ordre pour assaillir lesdits forts ; et les fit marcher vers celui qui estoit au bout dudit pont , lequel elle , se confiant en Dieu , fit assaillir vertueusement. Et aussi fut par les ennemis très bien deffendu ; et dura ledit assaut jusques à environ une heure devant le soleil couchant. La Pucelle, voyant la grande résistance que faisoient les ennemis, elle fit signe de retraite à ses gens , et les fit retirer vers les bateaux sur lesquels ils es-
loienl passés. LesAnglois, voyants la retraite des François, saillirent de leur fort pour venir frapper sur les François qui vouloient se retirer, comme dit est. Ce voyant, la Pucelle mit ses gens en ordre pour résister, et leur donna si bon courage, qu'ils contraignirent les ennemis de reculer et eux retirer en la bastille des Augustins , laquelle elle fit si roidement assaillir que , combien qu'elle fust très forte et bien garnie d'artillerie et de gens, toutesfois elle la print d'assaut. Et furent contraints lesdits ennemis s'enfuir en ladite bastille qui estoit au bout du pont , en laquelle avoit une très forte tour de pierre ; et ce fait , elle ordonna le guet pour la nuit; et demeura elle et sa compagnée audit lieu des Augustins et es fauxbourgs d'environ.
» Le lendemain au matin , elle mit ses gens en ordre et leur dit qu'il estoit temps d'assaillir les ennemis ; et leur promit que, sans difficulté, le temps estoit venu que lesdits ennemis debvoient estre vaincus et cbassés du royaume de France. Laquelle promesse donna grand courage aux François; et en ce courage assaillirent ladite bastille, qui fut très bien deffendue par les ennemis. Nonobstant laquelle deiïense les François ne laissèrent l'assaut , mais résistèrent, eux confiants es paroles de ladite Pucelle, laquelle estoit tousjours devant. Et combien qu'elle fust blessée d'un trait d'arbaleste en une jambe , ou , comme aucuns disent, en l'cspaule, toutesfois elle n'en fit semblant, ne ne se retira dudit assaut ; mais donna si bon courage à ses gens, qu'ils se jettèrent tous après elle es fossés dudit fort, et avec escbelles montèrent sur les murs et entrèrent dedans ; et fut prins d'assaut. Auquel furent tués de quatre à cinq cents Anglois; entre lesquels furent morts trois capitaines : c'est à sçavoir les seigneurs de Moulins , Jehan de Pommais et Guillaume Glacidas , principaux gouverneurs du siège de ce costé , et tous les a^utres prins. Les Anglois, qui estoient de l'autre costé de la rivière, virent bien l'assaut et la prinse, mais ne la pouvoient secourir. Ladite prinse faite, la Pucelle et sa compagnée retourné-
284 ANALYSE RATSONm'k
rent clans la ville par-dessus le pont, ce qu'elle avoit dit le jour de devant , au partir de ladite ville. Les habitants de la ville, après ladite victoire, commencèrent à chanter le Te Deuni iaudamus , et sonnèrent toutes les cloches des églises , et firent toute la nuit grande joye et grand bruit ; et les ennemis , voyants le danger auquel ils estoient , le lendemain , bien matin , se deslogèrent de l'autre bastille et s'en allèrent à grande diligence à Meun. Et par ce fust deslivrée la ville dudit siège , à la grande honte, perte et confusion desdits Anglois , au grand honneur et grande gloire du roy et de ses amis.
» Le siège levé, comme dit est, la Pucelle sollicita fort le roy de assembler le plus de gens d'armes qu'il pourroit , afin qu'il peust recouvrer les villes et places que les ennemis tenoient à l'entour d'Orléans. Par quoy ledit sire manda au duc d'Alençon venir devers lui avec ce qu'il pourroit trouver de gens d'armes ; ce que ledit duc fit à toute diligence. Et il y vint avec grand nombre de seigneurs et gens d'armes, lesquels, combien qu'ils n'eussent aucuns gages du roy , toulesfois grande partie d'eux vindrent pour voir ladite Pucelle, que on disoit estre venue de par Dieu , et pour faire la guerre avec elle contre les ennemis.
» La compagnée assemblée , ils marchèrent tout droit h Jargeau et mirent le siège devant ; laquelle ville , dedans liuit jours après , par le conseil et industrie de ladite Pucelle, fut prinse d'assaut; et furent prins le comte de Suffort et le seigneur de La Poule, et son frère tué avec grand nombre d' Anglois.
» Quatre ou cinq jours après , les seigneurs et toute la seigneurie se partirent dudit Jargeau , et s'en allèrent à IMeun, où ils prindrent d'assaut le pont et la tour du bout d'icelui; en laquelle tour ils mirent garde, et à grande diligence ils marchèrent droit à Boisgency. Et quand les Anglois furent advertis de la venue des François , ils abandonnèrent la ville et se retirèrent au chasteau^ lequel, deux
DES norjMENTS sr n i.a pfcelle, 585
jours npivs, ils rendirent par composition. Assez tost après la prinse dudit chasteaii , il fui bruit en l'ost des François, que le seigneur de Tallebot et Jehan de Scalles , accompagnés de cinq mille Anglois , estoient arrivés à Jcnvilic en Bcaucc , qui pour lors estoit en l'obéissance des Anglois ; et fut dit à nos gens que ledit Talle])Ot et toute sa compagnée niarchoient vers Meun, cuidanls que ladite ville fust assiégée des François. Ces nouvelles ouyes , les capitaines envoyèrent des chevaucheurs pour sçavoir la vérité du cas ; lesquels rapporièrent, que ledit Tallebot venoit avec une grande compagnée. Sur quoy les seigneurs et capitaines prindient conseil avec ladite Pucelle , qui fut d'opinion que toute la compagnée debvoit marcher à l'encontre dudit Tallebot , ce qui fut conclud faire. Et furent envoyés gens de nostre part pour voir la contenance des ennemis ; par lesquels les nostres furent advertis que lesdits ennemis marchoient en bonne ordonnance ; pourquoy fut advisé mettre nostre armée en ordre. Et ce fait, l'avant-garde alla loger en un village nommé Patay, auquel lieu avoit une forte lour en l'église ; et furent envoyés le seigneur de Beaumanoir, messire Ambroise de Loré, La Hire et Poton, avec quelque nombre de gens d'armes pour les chevaucher; et le duc d'Alençon et le connestable , le comte de Vendosme , le baslard d'Orléans et Jehanne la Pucelle , marchoient après les Anglois , qui marchoient en bon ordre. Quand ils apperceurent les François et virent leur contenance, ils tournèrent leur chemin vers un bois qui estoit prochain , pour trouver place convenable pour combattre. Et quand ceux qui les chevauchoient virent qu'ils vouloient gagner ledit bois , ils frappèrent sur eux si rudement , qu'ils mirent en désordre et en fuite tous ceux à cheval desdits ennemis. Les gens de pied voyants la fuite de leurs gens de cheval , se retirèrent auilit bois , et en un petit village qui estoit joignant , pour eux sauver : mais le duc d'Alençon et sa compagnée se hastèrent, et vindront frapper sur eux et les desfjrent ; et là furent occis trois
286 AXALYSE RAISOIVNÉE
mille hommes el plus de la part desdils Anglois , et plusieurs capitaines prins , entre lesquels estoit ïallebot. Après laquelle desfaite, ladite ville de Jenville et plusieurs autres places voisines se rendirent en l'obéissance du roi.
» Les victoires dessusdites et lesdites villes et places prinses par le conseil et industrie de ladite Pucelle, comme dit est, elle s'en alla devers le roy et lui dit : « Très cher sire, » vous voyez comme , à l'ayde de Dieu et de vos bons ser- » vileurs , vos affaires ont esté bien conduites jusques ici , » dont lui en debvez bien rendre grâce. Or faut mainte- » nant que vous vous prépariez pour faire vostre voyage à » Reims , pour vous estre oing et sacré ainsi que par ci- » devant ont esté vos prédécesseurs roys de France , car le » temps en est venu , et plait à Dieu qu'ainsi soit fait. La- » quelle chose sera grand avantage pour vous : car, après » vostre consécration , vostre nom sera en plus grande vé- » nération et honneur envers le i)euple de France , et en » auront les ennemis plus grande crainte et formidation. » N'ayez point de peur pource que vos ennemis tiennent » les villes, chasteaux et places du pays de Champagne, » par lequel il vous faut passer : car, à l'ayde de Dieu et » de vos bons capitaines et gens d'armes , nous vous ferons » aller en manière que vous passerez seurement. Assem- » blez vos gens d'armes , afin que nous exécutions le vou- » loir de Dieu. » Après lesquelles paroles , combien que ceste enlreprinse semblast estre difficile au roy et à toute sa compagnée, pour ce que, comme dit est, le pays de Champagne estoit tout entièrement occupé et possédé par les Anglois , toutesfois la confiance qu'ils avoient en ladite Pucelle leur donna grande espérance de parvenir à ce qu'elle avoit dit , tant pour ce qu'elle estoit venue à chef de toutes ses entreprinses, que pour la sainte et honneste vie qu'elle menoit. Ils véoient qu'elle se confessoit très souvent , et recepvoit le corps de Nosîre-Seigneur toutes les sepmaines; et , d'autre part ils ne lui véoient faire aucune (puvre de femme. Après les remonstrances faites par
DES DOCLMLATS SLU LA PLCtLLE. '^S7
ladite Pucelle , ainsi que dit est , le roy s'en alla à Gyeusur-Loire , et manda ceux qui lui pourroient ayder en son voyage. Auquel lieu s'assemblèrent bon nombre de gens pour l'accompagner à aller à Reims. Et incontinent les choses préparées, il ordonna qu'aucuns capitaines, avec les gens d'armes, marcheroient devant avec la Pucelle, pour voir si les ennemis feroient quelque entreprinsc pour lui venir à l'encontre ; ce qui fut fait. Et prindrent lesdits capitaines et leurs compagnées le chemin tout droit à Auxerre , lesquels le roy et sa compagnée suivit. Quand ceux de la ville d' Auxerre sceurent la venue dudit seigneur, ils firent tant , par le moyen d'aucuns qui estoient près de lui, que lui ne aucun de sa compagnée n'entrèrent dedans ladite ville , mais saillirent et baillèrent des vivres aux gens d'armes en les payant. Le roy passa outre et s'en alla à Saint-Florentin , où il fut receu bénignement ; et lui firent les habitants le serment de fidélité. Cela fait , toute la compagnée partit dudit lieu, et s'en alla à ïroyes, laquelle ils assiégèrent ; et après que le roy et ses gens eurent demeuré six jours devant, les vivres faillirent en l'ost, et n'en pouvoit-on recouvrer. Pourquoy ils se trouvèrent en si grande nécessité de vivres , que la plus grande partie des gens d'armes n'avoient à manger que des fèves et des espis de blé. Le roy voyant la famine qui estoit en son ost, a^ssembla les seigneurs et capitaines, sans y assembler la Pucelle, pour sçavoir qu'il debvoit faire. Tous lesquels furent d'opinion qu'il s'en debvoit retourner et remener son ost, tant pource qu'il n'avoient point de vivres, que pource que ledit seigneur n'avoit que très peu d'argent pour soudoyer ses gens. Et de tous ceux qui furent appelés à ce conseil, il n'y en eut pas un qui ne fust de cet avis , fors un nommé Robert Maçon , qui dit que l'opinion de ceux qui en avoient parlé lui senibloit assez bonne , mais qu'il voudroit bien ouyr parler la Pucelle, qui avoit esté cause de ceste entreprinse. Laquelle le roy fit présentement venir ; et lui fit remonstrer la nécessité de vivres qui estoit en son ost , et
'•2S6 AiXALYSt KA!SOx\^EL
qu'on n'en pouvoit recouvrer, la nécessité en quoy estoieul ses gens , et mesnie la force de la ville , et lui pria qu'elle le conseillast ce qu'il avoit à faire. A quoy elle respondit : «Sire, se je vous dis chose que je sçay de certain, le » croirez-vous ? » Et pource que le seigneur ne lui respondit pas pronipteaient , elle lui demanda encore une autre fois. A quoy respondit le roy : « Jehanne, se vous me dites » choses qui me soient profitables , je vous croiray volon- » tiers. — Et je vous assure , disoit-elle , sire , que dc- » vaut qu'il soit deux jours , ceux de Troyes se rendront » à vous, et vous rendront la ville. » Lesquelles paroles ouyes, le roy fut conseillé attendre encore deux jours; et commanda que homme du monde ne partist du siège. Et incontinent après ledit commandement, ladite Pucelle print ses armes , et monta à cheval , et lit crier partout l'ost , que tous les gens d'armes et autres apportassent eschellcs, fagots, bourrées, et autres choses nécessaires pour assaillir ladite ville ; et fit le tout mettre dedans les fossés , et dresser lesdites eschellcs le long de la muraille. Laquelle chose voyants ceux de la ville , incontinent envoyèrent leur évesque , et aucun nombre de citoyens et gens d'armes qui estoient dedans, devers le roy, auquel ils offrirent rendre ladite ville, s'il vouloit promettre que les Anglois qui estoient dedans s'en allassent leurs bagues sauves; ce que le roy leur accorda. Et fut appointé que le lendemain au matin il entreroit dedans ladite ville.
» Le lendemain matin, les Anglois partirent de la ville, avec leurs bagues sauves, avec lesquelles ils emmenoient des François, qu'ils tenoient prisonniers; laquelle chose la Pucelle ne voulut souffrir et les leur osta. Mais pource que les Anglois se plaignirent qu'on leur faisoit tort, et que c'estoit contre la composition qui avoit esté faite , fut appointé que lesdits prisonniers demeureroient , mais que le roy payeroit quelque somme d'argent pour leur rançon. Et ce fait, le roy entra dans ladite ville; et le receurent les liabiianis très joyeusement, et lui firent le serment de
DES DOCLMElXfS Stll LA PUCELLE. 289
Iklélilé. Et y ordonna des ofTiciei's, tant pour la justice que pour la police , et y laissa gens pour la garder. Et ce fait , deslogea et fit marcher son ost vers Chalons, où il fut receu en grande joye de tous les habitants , qui lui firent le serment de fidéhté; et institua des officiers nécessaires pour la chose publique dudit Chalons. Il s'en alla tout droit à Ileims; auquel lieu, combien que ladite ville fiist en l'obéissance des Anglois, toutesfois les habitants d'icellele receurent très joyeusement , en le recognoissant leur roy et souverain seigneur.
» En ce lieu vindrent les ducs de Bar et de Lorraine , et le seigneur de Commercy, avec grand nombre de gens d'armes , eux offrir au service du roy, lesquels ledit seigneur receut très bénignement et les remercia grandement de leur bon vouloir.
» Deux jours après, il fut oingt et sacré par monseigneur llegnault de Chartres , archevesque de Reims , la Pucelle présente, tenant l'estendart du roy en ses mains; laquelle estoit très joyeuse de ce que , à son exhortation , par son conseil et diligence , avoit emmené oindre et sacrer ledit seigneur, lequel elle admonesloit de rendre grâce à Dieu du bien et honneur qu'il avoit receu en sa coronaiion , et des belles victoires qu'il lui avoit données. » (Autre Chronique, p. 456 et suiv.)
Le jeune Guy, sire de Laval, témoin des premières actions militaires de la Pucelle, écrivit alors à sa mère et à sa grand'mère la lettre suivante, dans laquelle il raconte avec grâce le bon accueil que lui fit Jeanne d'Arc.
L Lettre de Guy, quatorziesme du nom, sire de Lavai, à ses mère et ayeule , dames de Lavai et de Vitré, dans laquelle H fait mention de ladite Pucelle d'OrUans *.
(' Mes très redoublées dames et mères , depuis que je vous escripvis de Sainte-Catherine de Fierbois , vendredy
* Tirée des Mémoires qui sont au cabinet de t^". Duehesiie.
290 AINALYSE RAlSONi\EE
dernier, j'arrivay le samedy à Loches et allay voir monsieur le dauphin au chastel , à l'issue de vespres , en l'église collégiale , qui est très bel et gracieux seigneur, et très bien formé et bien agile et habile , de l'âge d'environ sept ans qu'il doibl avoir *. Et illec vis ma cousine , la dame de La Trimouille , qui me fit très bonne chère ; et , comme on dit , n'a plus que deux mois à porter son enfant. Le dimanche j'arrivay à Saint-Aignan où estoit le roy ; et envoyé quérir et venir de mon logis du sieur de Trêves. Et s'en alla au chastel avec lui mon oncle , pour signifier au roy que j'estois venu et pour sçavoir quand il lui plairoit que j'allasse devers lui ; et j'eus response que j'y allasse sitost qu'il me plairoit. Et me fit très bonne chère et me dit moult de bonnes paroles. Et quand il estoit allé par la chambre, ou parloit avec aucun autre, il se retournoit chascune fois devers moy, pour me mettre en paroles d'aucunes choses; et disoit que j'estois venu au besoin, sans mander, et qu'il m'en sçavoit meilleur gré. Et quand je lui disois que je n'avois pas amené telle compagnée que je désirois, il respondit : qu'il sulTisoit bien de ce que j'avois amené, et que j'avois bien pouvoir d'en recepvoir greigneur ^ nombre. Et dit le sire de Trêves, à sa maison, au sieur de la Chapelle : que le roi et tous ceux d'environ lui avoient esté bien contents des personnes de mon frère et de moy, et que nous leur revenions bien ; et jura bien fort qu'il n'estoit pas mention que, à un de ses amis et parents qu'il eust, il eust fait si bon accueil ne si bonne chère; dont il n'est pas méshistre de faire bonne chère ne bon accueil , conmie il disoit. Et le lundy, me partis d'avec le roy pour venir à Selles en Berry, à quatre lieues de Saint-Aignan ; et fit le roy venir au-devant de lui la Pucelle qui estoit de paravant à Selles. Disoient aucuns que ce avoit esté en ma faveur,
* 11 était né l'an 1422, ou, selon d'autres, l423, et par conséquent cette lettre doit avoir été écrite en l'an 1429. - 1^1 us grand.
DES DOCUMRlVrS SI R LA PLCELLE. 29 î
pource que je la visse. El fit ladite Piicelle 1res bonne chère à mon frère et à moy, estant armée de toutes pièces, sauf la teste, et tenant la lance en main. Et après que fusmes descendus à Selles, j'allay à son logis la voir. Et fit venir le vin, et me dit qu'elle m'en feroit bicntost boire à Paris. Et semble chose toute divine de son fait, et de la voir et de l'ouyr. Et s'est partie ce lundy aux vespres de Selles pour aller à Romorantin , à trois lieues en allant avant et approchant di;s advenues , le mareschal de Boussac et grand nombre de gens armés et de la commune avec elle; et la vis monter à cheval , armée tout en blanc sauf la teste, une petite hache en sa main , sur un grand coursier noir, qui à l'huys de son logis se démenoit très fort et ne souffroit qu'elle montast; et lors elle dit : « Menez-le à la croix » qui est devant l'église auprès , au chemin. « Et lors elle monta , sans ce qu'il se raeust , comme s'il fust lié. Et lors se tourna vers l'huys de l'église qui estoit bien prochain , et dit en assez voix de femme : « Vous, les prestres et gens » d'église, faites procession et prières à Dieu.» Et lors se retourna à son chemin , en disant : « Tirez avant ! Tirez avant! » son estendart ployé, que portoit un gracieux page ; et avoit sa hache petite en la main. Et un sien frère* qui est venu despuis huit jours partoit aussi avec elle, tout armé en blanc. Et arriva ce lundy à Selles monsieur le duc d'Alençon , qui a très grosse compagnée; et ay aujourd'huy gagné de lui à la paume une convenance. Et n'est point encore ici venu mon frère de Vendosme. J'ai ici trouvé l'un des gentilshommes de mon frère de Chauvigny, pource qu'il avoit desjà ouy que j'estois arrivé de Sainte-Catherine; et m'a dit qu'il avoit escript aux nobles de ses terres, et qu'il pense estre bientost par-deçà ; et dit que ma sœur est bien sa mie, et plus grasse qu'elle n'a accoustumée. Et l'on dit ici que monsieur le connestable ^ vient
^ Il s'appelait Pierre. La pension qu'il eut est mentionnée dans la chambre des comptes.
^ Arthus, depuis duc do Bretagne.
292 ANALYSE RAISOîVNÉe
avec six conls hommes d'armes et quatre cents hommes de trait, et que Jehan de la Roche vient aussi , et que le roy n'eut pièça si grande compagnée que on espère estre ici ; ne oncques gens n'allèrent de meilleure volonté en besongne que vont à cestc-ci. Et doibt ce jourd'huy arriver ici mon cousin de Rays , et croy en compagnée ; et quoy que ce soit, ce qu'il y a est bien honneste et d'appareil. Et y est le seigneur d'Argenlon, l'un des piincipaux gouverneurs, qui me fait bien bon recueil et bonne chère; mais de l'argent n'y en a-t-il point à la cour, que si estroitement, que pour le temps présent je n'y espère aucune rescousse ni souslenue. Pour ce, vous, madame ma mère, qui avez mon sceau, n'espargnez point ma terre par vente ne par engage , où advisez plus convenable à faire , là où nos personnes sont à esire sauvées, ou aussi par deffaut abaissées et par adventure en voye de périr; car si nous ne faisismes ainsi, veu qu'il n'y a point de soulde, nous demeurerons tous seuls. Et jusques ici nostre fait a encore esté et est en bon honneur; et a esté notre venue au roy, et à ses gens tous, et aussi aux autres seigneurs qui viennent do toutes parts, bien agréable; et nous font tous meilleure chère que ne vous pourrons escrire.
» Ea Pucelle m'a dit en son logis, comme je la suis allé y voir, que, trois jours avant mon arrivée, elle avoit envoyé à vous, mon ayeule, un bien petit anneau d'or, mais que c'estoit bien petite chose , et qu'elle vous eust volontiers envoyé mieux , considéré vostre recommandation. Ce jourd'huy, monsieur d'Alençon, le bastard d'Orléans et Gaucourt doibvent partir de ce lieu de Selles , et aller après la Pucelle. Et avez fait bailler je ne sçay quelles lettres h mon cousin de La Trimouille et sieur de Trêves, par occasion desquelles le roy s'efforce de me vouloir retenir avec lui, jusques à ce que la Pucelle ayt esté devant les places anglolses d'environ Orléans, où l'on va mettre le siège ; et est desjà l'artillerie pourvcue. Et ne s'esmeut point la Pucelle, qu'elle ne soit tantost avec le roy, disant que, lors
DKS DOCLMFATS SIR LA PC CELLE. 293
qu'il prendra son rlieniin à tirer avant vers Reims, que je irois avec lui; mais jà Dieu ne veuille que je ne le fasse et que je ne aille. Et autretant en dit mon frère , comme monsieur d'Alençon, que abandonné seroit celui qui demeureroit. Et pense que le roy partira ce jeudy d'ici, pour s'y approcher plus près de l'ost. Et vieiment gens de toutes parts chascun jour. Après, vous feray sçavoir, sitost qu'on aura aucune chose besongné , ce qui aura esté exécuté. Et espère-t-on que, avant que il soit dix jours , la chose soit bien advancée de costé ou d'autre. Mais tous ont si bonne espérance en Dieu , que je croy qu'il nous aydera. Mes très redoublées dames et mères , nous nous recommandons, mon frère et moy, à vous, le plus humblement que pouvons ; et vous envoyé des blancs signés de ma main , afin , si bon vous semble , du datte de ceste présente, escrire aucune chose du contenu ci-dedans à monsieur le duc*, que lui en escrivez; car je ne lui escris oncques puis. Et vous plaise aussi sommairement nous escrire de vos nouvelles, et vous, madame ma mère, en quelle santé vous vous trouvez après les médecines qu'avez prinscs, car j'en suis à très grand malaise. Et vous envoyé dessus ces présentes minute de mon testament, afin que vous , mes mères , m'advertissez , et escrivez par les prochainement venants, de ce que bon vous semblera que j'y adjouste ; et y pense encore de moy y adjouster entre deux ; mais je n'ay encore eu que peu de loisir. Mes très redoublées dames et mères , je prie le benoist fils de Dieu , qu'il vous doint bonne vie et longue , et nous recommandons aussi tous deux à nostre frère Louys , et pour le liseur de ces présentes, que nous saluons , le seigneur du Boschet, et nostre cousine sa fille, ma cousine de la Chapelle, et toute voslre compagnée. Et pour l'accès et ^.. solliciter de
* Le duc de Bretagne.
2 Lacune.
la rhrvanco an mionx que fairo se pourra ; et n'avons plus en tout qu'environ cent escus du poids de France.
))Escript à Selles, ce mercredi huit de juin (1^29).
» P. S. Et ce vespres sont arrivés ici monsieur de Vendosme , monsieur de Boussac et autres. Et La Hire s'est approché de Loches, et aussi on hesoignera bientost. Dieu veuille que ce soit à vostre désir.
)) Vos humbles fils ,
» Guy et André de Laval. »
On trouve dans les archives de l'abbaye de Bénissons-Dieu, en Forez, une lettre curieuse adressée à la reine de Sicile à l'occasion du sacre de Charles VII à Rheims :
Copie d'une iettre écrite au temps de Jeanne d'Jrc, sur le sujet du sacre de Charles VII , trouvée dans ies archives de l'abbaye de ia Bénissons- Dieu, en Forez.
«Nos très souveraines et très redoubtées dames, plaise vous sçavoir que hier le roy arriva en ceste ville de Reims, de laquelle il a trouvé toute et pleine obéissance. Aujourd'hui a esté sacré et couronné. Et a esté moult belle chose à voir le beau mystère, car il a esté aussi solemnel et accoustré de toutes les besongnes y appartenants aussi bien et si convenablement pour faire la chose, tant en habits royaux et autres choses à ce nécessaires , comme s'il les eust mandé auparavant; et y a eu tant de gens que c'est chose infinie à escrire, et aussi la grande joye que chacun en avoit.
» Messeigneurs le duc d'Alençon , le comte de Clermont , le comte de Vendosme , les seigneurs de Laval et La Trimouille , y ont esté en habits royaux , et monseigneur d'Alençon a fait le roy chevalier, et les dessusdits représentoient ies pairs de France. Monseigneur d'Albret a
DRS DOCTJME\TS S! R L\ PrCFXLE. 295
lenn l'espéc durant ledit niysti're devant lo roy, et pour les pairs de l'église, y estoient, avec leurs croces et mitres, nicsseigneurs de Reims et de Ghalons, qui sont pairs, et en lieu des autres les évesques de Séez et d'Orléans , et deux autres prélats; et mondit seigneur de Reims y a fait ledit mystère et sacre qui lui appartient.
» Pour aller quérir la sainte ampoule en l'abbaye de Saint-Remy, et pour la apporter en l'église de Nostre- Dame, où a esté fait le sacre, furent ordonnés le mareschal de Boussac, les seigneurs de Rays, Graville, et l'admirai avec leurs quatre bannières que chascun portoit en sa main , armés de toutes pièces et à cheval , bien accompagnés, pour conduire l'abbé dudit lieu , qui apportoit ladite ampoule; et entrèrent à cheval en ladite grande église et descendirent à l'entrée du chœur, et en cest estât l'ont rendue après le service en ladite abbaye; lequel service a duré despuis neuf heures jusqu'à deux heures. Et à l'heure que le roy fut sacré, et aussi quand l'on lui assit la couronne sur la teste, tout homme cria Noël; et trompettes sonnèrent en telle manière qu'il sembloit que les voustes de l'église se deussent fendre.
»Et durant ledit mystère, la Pucelle s'est tousjours tenue joignant du roy , tenant son estendart en main. Et estoit moult belle chose de voir les belles manières que le roy tenoit et aussi la Pucelle. Et Dieu sache si vous y avez esté souhaitées.
» Aujourd'hui ont esté faits par le roy : comtes, le sire de Laval et le sire de Sully , et Rays mareschal. Vendredy eut huit jours , le roy mit le siège devant Troyes , et leur fil moult forte guerre. Si vindrenl à obéissance ; et y entra le dimanche après par composition. Et s'ils ne lui eussent fait obéissance à son plaisir , il les eust prins par puissance , car c'est une chose merveilleuse de voir la grande puissance des gens qui sont en sa compagnée. Le lundy uivant se partit le roy de Troyes tenant son chemin à Ghalons. Ceux de Chalons ont envoyé devant demie jour-
^96 ANALYSE RAISOANEE
née rendre obéissance. I.e roy y entra jeudy et s'en partit vendredy, tenant son chemin en ceste ville. Et pareillement ceux de ceste ville sont venus rendre obéissance, et sont bien joyeux de sa venue, comme ils monstrent à leur pouvoir. Demain doibl partir le roy tenant son chemin vers Paris. On dit en ceste ville que le duc de Bourgogne y a esté, et s'en est retourné à Lyon où il est de présent ; il a envoyé si tost devers le roy qu'il arriva en ceste ville. A cesle heure nous espérons que bon traité y trouvera avant qu'ils ne partent; la Pucelle ne fait doubte qu'elle ne mette Paris en l'obéissance.
» Audit sacre, le roy a fait plusieurs chevaliers, et aussi lesdils seigneurs pairs en font tant que merveilles; il y en a plus de trois cents nouveaux.
» Nos souveraines et redoubtées dames, nous prions le benoist Saint Esprit qu'il vous donne bonne vie et longue.
«Escript à Pieims , ce dimanche vingt-sept de juillet.
)) Vos très humbles et obéissants serviteurs,
» Beauyeau, Moreal, Lusse.»
Et au dos de celte missive est écrit :
«A la Royne et à la royne de Secile *, nos souveraines et très redoubtées dames. »
Quelques-unes des dépenses faites à cette occasion par le trésorier des guerres sont mentionnées dans la pièce suivante :
Extrait des comptes du thrésorier des guerres de Sa Majesté nostre souverain seigneur ie roy Chartes VU sur le fait de son voyage à Reims pour soQisacre et couronnement; le wn juillet xivc.ltxix (1 ^29) , dimanche.
«Aux capitaines et chefs de guerre estants à Reims pour le sacre et garde de nostre dit seigneur :
* Il est à piésiiiuer que les deux reines auxquelles celte lettre est érrile se trouvai<Mit à la Bénissons-Dieu à cette (époque.
» A Pierre Fontaine, esciiyer, qui a gardé avec sa compagnée ledit seigneur, iiiic.lix livres tournois.
nitem, à niessire Guilbert de La Haye, chevalier dudit pays, iiic.iixxii livres tournois.
nltein, à iMichel Norvil , escuyer d'Escosse. cl escus tournois.
» /^C77i, à Guillaume Berlier, gendarme, qui a suivy avec sa compagnée le roy nostre dit seigneur, vuc.iix livres tournois.
y>Item, à Robert Jay et Gazzot de Haute- Ville, cscuyws, pour avoir un cheval. cxGxv livres tournois ; etc. «
Pendant une mission littéraire qui m'avait été confiée sous le ministère Martignac, je visitai le département du Puy-de-Dôme et je trouvai à Clermont une pièce relative à la Pucelle, voilà ce que je disais à ce ministre si éclairé et si regrettable :
Au nombre des monuments historiques que renferme la ville de Clermont , je ne dois pas oublier de compter le volume des registres de délibération des consuls qui commence à l/iiO. Ces registres sont souvent de véritables chroniques, par suite de l'état d'anarchie dans lequel vivaient les villes jusqu'à ce que Charles Vil eût recomposé la monarchie et que le chancelier de L'Hôpital eût fait rentrer chaque pouvoir dans ses limites, par sa célèbre ordonnance de Moulins, et par plusieurs autres qui la suivirent. Ce registre , intitulé : Papiers des tnémoires et diligences de la ville de Clermont , contient ce qui suit au folio kl verso :
«Memoyre soit que la pucelle Jehanne, en message de Dieu , et monseigneur de Le Bret *, envoyèrent à la ville de Clermont, le septiesme jeur de novembre, l'an 1/|29, une lettre faisant mention que la ville leur voulsist ayder de poudre, de canon , de trait et d'artiliea ie , pour le siège de La Charité. Et fut ordonné par messeigneurs d'église ,
1 D'A 11)1 et.
298 ANALYSE RAISOIVNEE
esleus et habitants do ladite ville, de leur envoyer les choses qui s'ensuivent ; lesquels leur furent envoyées par Jehan Merle , fourier de monseigneur le dauphin , comme appert par sa quittance, laquelle est en cest papier. Et premièrement, deux quintaux de saupêtre , un quintal seuphre, deux quaysses de traits contenant un malher; et pour la personne de ladite Jehanne , une espée , deux dagues et une hache d'armes. Et fut escript à messire Robert Andrieu , qui estoit devers ladite Jehanne , qu'il présentast ledit envoyé à ladite Jehanne et le seigneur de Le Bret. »
Les diverses réponses qu'elle fit dans ses interrogatoires à toutes les questions qui lui furent faites sur cette époque glorieuse de sa vie, sont pleines de courage, de modestie, de patriotisme et de fermeté.
« Dit : que les Bourguignons auront la guerre, se ils ne font ce qu'ils doibvent ; et le sçait par les voix. ( Int. du 24févr., p. Ulli.)
» Interrogée se elle dit point aux siens que les pennonceaux qui estoient à la semblance du sien estoient heureux , respond : qu'elle leur disoit aucunes fois : Entrez hardiment parmy les Anglois ; et elle-mesme y entroit.
» Interrogée se elle leur dit qu'ils le portassent hardiment et qu'ils auroient bonheur, respond : que elle leur dit bien ce qui estoit venu et viendroit encore. ( Int. du 3 mars, p. Zi78.)
» Interrogée se elle sçait point se ceux de son parti ayent fait service , messe ou oroison pour elle, respond : qu'elle n'en sçait rien ; et se ils ont fait service, ne l'ont point fait par son commandement ; et se ils ont prié pour elle, il lui est advis que ils n'ont point fait de mal.
» Interrogée se ceux de son party croyent fermement que elle soit envoyée de par Dieu, respond : Je ne sçay se ils le croyent , et m'en attends à leur courage, mais, se ils ne croyent, je suis envoyée de par Dieu.
» Interrogée si elle cuide pas ({ue, en croyant qu'elle
DES DOCLMExMS SLft LA PLCELLE. 299
soit envoyée de par Dieu, qu'ils ayent bonne créance, icspond : Se ils croyent que je suis envoyée de par Dieu, ils ne sont point abusés.
» Interrogée se elle sçavoit point bien le courage de ceux de son party, quand ils lui baisoient les pieds el les mains et les vestemenls , respond : Beaucoup de gens me voient volontiers. Et dit : qu'ils baisoient le moins ses vestements qu'elle pouvoit. Et dit : que les pauvres gens venoient volontiers à elle , pource qu'elle ne leur faisoit point de desplaisir, mais les supportoit et gardoit à son pouvoir.
') Interrogée se elle fut guières de jours à Reims, respond : Je croys que nous y fusmes quatre ou cinq jours.
» Dit : que son estendart fut en l'église de Reims, et il lui semble qu'il fut près de l'autel ; et elle-mesme l'y tint un peu. (Id. , ibid.)
» Interrogée se elle avoit point d'escu et d'armes, respond : qu'elle n'en eut oncques point ; mais son roy donna à ses frères armes , c'est à sçavoir, un escu d'azur, deux fleurs de lys d'or et une espée parmy. Et a devisé un peintre celles armes, pource qu'on lui avoit demandé quelles armes elle avoit.
» Dit : que ce fut donné par son roy pour ses frères, et à la plaisance d'eux , sans sa requeste et sans sa révélation.
» Interrogée qui lui avoit donné son cheval , respond : que son roy et ses gens le lui donnèrent, de l'argent du roy. Et si dit qu'elle avoit cinq coursiers, sans les Irottiers, où il y en avoit plus de sept.
» Interrogée se elle eut onques autres richesses de son roy que ses chevaux , respond : qu'elle ne demandoit rien à son roy fors bonnes armes , bons chevaux et de l'argent à payer les gens de son hostel.
» Interrogée se elle avoit point de thrésor, respond : que dix ou douze mille francs qu'elle avoit vaillant n'est pas grand thrésor à mener la guerre, et que c'est peu de chose ; el laquelle somme ses frères oui eu, comme elle pense. Et
300 ANALYSE RAISOININÉE
dit que ce qu'elle en a, c'est de l'argent propre de son roy. (Int. du 10 mars, p. Zi82. )
» Interrogée qui aydoit plus, elle à son estendart , ou son estendart à elle, elle respond : que de la victoire de l'estendart ou d'elle , c'est à Noslre-Seigneur tout.
» Interrogée se l'espoir d'avoir victoire estoit fondé en son estendart ou en elle , respond : Il esloit fondé en Nostre-Seigneur et non ailleurs.
» Interrogée, se un autre l'eust porté que elle, se il eust eu aussi bonne forlune comme d'elle de le porter, respond : Je n'en sçais rien ; je m'en attends à Noslre- Seigneur.
» Interrogée, se un des gens de son parly lui eust baillé son estendart à porter, se elle l'eust porlé, et si elle y eust eu aussi bonne espérance comme en celui d'elle , qui lui estoit disposé de par Dieu , et mcsme celui de son roy, respond : Je portois plus volentiers celui qui esloit ordonné de par Nostre-Seigneur.
» Interrogée se on fit point flolter ou tourner son estendart autour de la coste de son roy, respond : que non qu'elle sacbe.
» Interrogée pourquoi il fut plus porlé en l'église de Reims au sacre que ceux des autres capitaines , respond : H avoit eslé à la peine, c' estoit bien raison qu'il fust à l'iionneur. (Int. du 17 mars, p. ^93.)»
V. SES SERVICES APRÈS LE COURONNEMENT ET SA PiUSK A COMPIËGNE.
Une fois le roi couronné à Rheims, et le courage et l'espoir d'un meilleur avenir rendus aux Français , en même temps que cette série de succès avait porté le découragement dans le cœur de leurs ennemis , Jeanne d'Arc senlil sa confiance dans la sainteté de sa mission disparaître désormais, et elle voulait se retirer paisiblement dans son village pour y reprendre la vie des cliamps; mais le sol
DES DOCUMENTS SUR LA PUCELLE. 30l
français n'était pas encore complètement reconquis ; les Anglais étaient à Paris; le duc de Bourgogne était associé avec eux ; l'œuvre de libération du pays n'était donc pas complètement terminée. Charles VII eut toujours une volonté trop vacillante et une tête trop légère pour se décider de lui-même à rien de sérieux en bien ou en mal ; il eût aisément laissé Jeanne d'Arc partir après le sacre , et eût oublié ses services dans la paisible retraite où elle voulait vivre , avec la même facilité qu'il l'oublia sur l'échafaud où elle monta pour l'avoir servi. Mais les hommes qui l'entouraient sentaient que le prestige de la présence de cette fille héroïque , qui les secondait toujours sans les gêner jamais, leur était encore nécessaire, et ils insistèrent pour qu'elle restât. Son interrogatoire prouve la modestie de ses désirs et la persévérance de son courage , lors même qu'elle avait perdu l'espoir.
« Dit : qu'elle a demandé à ses voix trois choses : l'une son expédition, l'autre que Dieu ayde aux François et garde bien les villes de leur obéissance, et l'autre le salut de son ame. (Int. du 1/; mars, p. IxSl.)
» Dit que jamais ne requit à ses voix fors, à la fin, la salvation de son ame.
» Dit : que la voix lui avoit dit qu'elle demeurast à Saint- Denys en France et en quel lieu elle voulust demeurer ; mais les seigneurs ne lui voulurent point laisser, pource qu'elle estoit blessée. Dit : que autrement n'en fust point partie. Et si dit : qu'elle fut blessée dedans les fossés de Paris, de laquelle blessure elle fut guérie despuis cinq jours.
» Dit : qu'elle fit faire une grosse escarmouche devant Paris. Interrogée s'il estoit feste le jour qu'elle fit faire escarmouche, respondit, après plusieurs interrogatoires : qu'elle croyoit bien qu'il fust feste.
» Interrogée si c'estoit bien fait de faire un assaut à jour de feste, respond : Passez outre. ( Int. du 22 février, p.Z^72.)
302 AlVALYSE RAISOi\NEÈ
» Interrogée , quand elle fut venue en Coinpiégne , se elle fut à plusieurs journées avant qu'elle fist aucune saillie, respond : qu'elle vint à une heure secrète du matin et entra en la ville sans que ses ennemis le sceussent, comme elle pense ; et ce jour mesme, sur le soir, fit la saillie où fut prinse.
» Interrogée se elle fit ceste saillie du commandement de sa voix , respond : que en la semaine de Pasques dernière passée, et estant sur les fossés de Melun , lui fut dit par ses voix, c'est à sçavoir sainte Catherine et sainte Marguerite, qu'elle seroit prinse avant qu'il fust la Saint-Jehan, et que ainsi falloit qu'il fust fait, et qu'elle ne se esbahist ; mais qu'elle prinst tout en gré et que Dieu lui ayderoit.
» Interrogée se despuis ce lieu de Melun lui fut point de rechef dit par lesdites voix qu'elle seroit prinse , respond : que oui par plusieurs fois. Et comme tous les jours à ses voix requéroit, quand elle seroit prinse , qu'elle fust morte tantost sans long travail de prison , elles lui dirent qu'elle prinst tout en gré et que ainsi il falloit faire ; mais ne lui dirent point l'heure. Et se elle l'eust sceu , elle n'y fust pas allée. Et avoit plusieurs fois demandé sçavoir l'heure , mais elles ne lui voulurent pas dire ; et pria passer outre.
» Interrogée se les voix lui eussent commandé qu'elle fist saillie et signifié qu'elle eust esté prise se elle y fust allée , respond : que se elle eust sceu l'heure qu'elle eust deu estre prinse, elle n'y fust pas allée volontiers; toutesfois elle eust fait leur commandement; et le fil, quelque chose que il lui en eust deu advenir.
» Interrogée se, quand elle fit ceste saillie, elle avoit eu voix de partir et faire ceste saillie , respond : que ne sceut point sa prinse ce jour, et n'eut autre commandement de yssir ; mais tousjours lui avoit esté dit qu'il falloit qu'elle fust prisonnière.
» Interrogée se à faire saillie elle passa par le pont, respond : qu'elle passa par le pont et boulevert, avec la coin-
pagnée des gens de son parly, sur les gens de monseigneur de Luxembourg , et les reboutta par deux fois jnsques au logis des Bourguignons; à la tierce fois jusqu'à my le chemin ; et alors les Anglois qui là estoient coupèrent les chemins à elle et ses gens, entre elle et le boulevert ; et pour ce se retrahirent ses gens ; et elle , en soy retirant ès-champs au costé de Picardie, près du boulevert, fut prinse entre la rivière et Compiengne. Et n'y avoit seulement entre le lieu où elle fut prinse et Compiengne que la rivière , le boulevert et le fossé d'icelui boulevert. (Int. du 10 mars, p. ^j81, 1^82.)
» Interrogée se elle avoit un cheval quand elle fut prinse, et s'il estoit coursier ou haquenée, respond qu'elle estoit à cheval sur un demi-coursier. « (Int. du 10 mars, p. ^82.)
Les historiens du parti anglais et ceux du parti bourguignon, malgré tous leurs efl'orts pour rabaisser le caractère comme les services réels de Jeanne, ne peuvent cependant disconvenir de l'effet si divers produit par sa présence sur les deux camps. George Chastelain, un des écrivains les plus zélés du parti bourguignon , mais en même temps un des écrivains les plus exacts , est le plus curieux à étudier sur ce point dans les fragments qui nous restent de lui. Malheureusement je n'ai pu encore retrouver ni les premières années du règne de Charles VII, ni l'année pendant laquelle s'opérèrent les triomphes de Jeanne d'Arc. Un manuscrit de la Bibliothèque Laurentienne de Florence m'a fourni toutefois quelques fragments nouveaux, parmi lesquels j'en trouve un relatif à la prise de Jeanne d'Arc à Compiégne. Voici ce morceau inédit.
« Ce fut par ung beau temps de may que le duc de Bourgogne approchoit Compiengne et que jà en estoit venu près, comme ung prince à redoubter moult, car avoit les gens et l'estoffe pour mener à chief ung grant faict, et estoit valereux de soy-mesmes , vert et fier, et dur ennemy amèrement , là où il le porloit.
» Or se parti de Noyon après y avoir prins repos de huit
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jours pour adviscr de ses affaires; et en approuchaiU le lieu sur quoy avoit son entreprise , voult passer par le Ponl-à- Ghoisy, ung bel chaste! et fort assis sur la rivière d'Ayne, lequel, premier que mettre son siège là où il le véoit , désiroit moult à avoir entre ses mains; car aultrement son siège en eust peu recepvoir des destour biers beaucop. Si passa la rivière d'Oyse au pont l'Evesque , auprès Noyon ; et là, affîn que marchans et tous aultres peussent scurement aller et venir de Noyon au siège que mettroient, et eulx en retourner quant besoing leur seroit, commist deux vaillans chevaliers angles, l'ung nommé le seigneur de Montgommery, l'aultre messii e Jehan Steuart, à garder ledit passage avccques leurs gens.
») Et ce fait tyra oultre jusques audit pont à Choisy, là où Loys de Flavy, frère à Guillaume, esloit dedens; lequel de premier arrivée ne monstra pas semblant esbahy, mais de tenir fièrement sa place pour ung bon temps compétent , sur l'espoir de son frère Guillaume, lequel scavoit près de l.iy.
» Or s'estoient gens d'armes logié jà tout à l'entour, et toutes manières d'engins dressiés devant eulx pour les battre et assaillir à tous costés ; se n'est jà besoing d'en deviser la manière comment, car assez se fait à entendre de soy, mais convient bien dire comment les François logés en Compiengne, bien en nombre de deux mil combattans, entre lesquels esloient messire Jaques de Ghabannes , messire Théaulde, Poitou, messire Rigault de Fontaines, Jehanne laPucelIe, et pluiseurs aultres nobles hommes, par une belle nuyct partirent de leur ville, et à l'heure de soleil levant vindrent férir sur le logis que tenoient les Angles au pont l'Evesque, qui durement en furent surprins, pour cause que chascun dormoit encoire et ne se donnoit garde de riens. Si commença l'alarme partout très hault et très dur; et se mist chascun à delTense, qui mieulx mieulx. IMais estoient jà les François entrés bien avant parmy les Angles, et (noient et abatoient ce que trouvoient devant
DES DOri:\IFATS SIR 1.4 PlT.ELLn. 305
eiiK' , premier que se puissent trouver assamblés. Dont après, par force et vaillance, furent résistés très aigrement, par secours qui leur vint du seigneur de Saveuse et de Jelian de Brimeu , qui s'estoiont apperceu de cest alarme; lesquels, par force de coups, aidèrent à garder l'honneur des Angles, et à rcboutter les ennemis; à très grant peine toutes voyes, car moult y faisoit dur et périlleux et très mortel , et y avoit des blessés beaucop à deux lez, et des mors environ soissante d'un costé et d'aultre. Mais enfin François voyans que ne pouvoient attaindre à la victoire et autant perdre que gaigner, se plus non, aviséement et en bonne ordonnance se retrairent et retournèrent dont estoient partis ; et Angles demeurèrent là où avoient esté commis et ordonnés, gardans leur passage tousjours. Or estoit Loys de Flavy, qui capitaine estoit de ceste place, moult esbaby quant vit que si aigrement on le travailloit par dehors et que de secours ne luy venoit espoir ne confort de nul lez. Se s'apensa de sa saulveté, car congnoissoit bien que dur party trouveroit s'il estoit tenu. Par quoy secrètement, par nuyct, se embla par la rivière d'Ayne; et, le plus couvertement que il peult, se rendy avecques aulcuns aultres en la ville de Compiengnc vers son frère. Dont les aultres demourés dedens, et eulx voyans ainsy gabusés et non puissans de résister encontre leurs ennemis, demandèrent traictié, sur condition de rendre la place saulve corps et biens. Lesquels , après dix jours passés, furent receus en leur offre; et fut la place toute demollie jusques au fons, tantost après leur partement. Durant ce mesme siège aussi, devant ce chastel, ung aultre fut prins et mis en subjection par les gens de ce duc, nommé Arechy sur Ayne, lequel povoit faire prouffit grant et dommaige pour le party qui le tenoir.
» Tantost après que le pont à Choisy ffvoit esié prins et demoulli , le duc incontinent fit deslogier son ost de là où il estoit et le fit rappasser la rivière d'Oyse pour tyrer à Compiengno tout droit , car là désiroit à mettre siège. Sy
vint liiy mesmes on personne loger à Condnn , à une lieue près de la ville, que ceulx de dedens avoient bien mise à point et bien remparée de gros et puissans bollewers par dehors et d'aultres fortiffications, comme bien adverty de long temps que le siège y viendroit ; et pour celle cause y estoient venus pour la garder les plus gens de guerre et de plus grans pris qui fussent au party des François , car la perte d'icelle leur eust tourné moult à dur et à grand meschief en la fin; sy leur séoit bien de la defîendre songneusement. Or esioit, comme je vous dys, le duc venu loger à Condun ; le comte de Liney à Claron , messire Baudo de Noyelle à !Maregny-sur-la-cauchée, et le seigneur de Montgommery atout ses Angles à Venette au debout de la prée , là où gens de diverses nations, Bourgoingnons, Flamengs , Picars , Allemans, Haynnuyers, se vindrent rendre à ce duc en renforcement de son pouvoir, qui tous y furent receus et bien viengnés , combien que largement y avoit seigneurie et gens de grant fait, comme : le comte de Liney, le seigneur de Croy, messire Jehan son frère, le seigneur de Crcquy, le seigneur de Santés, le seigneur de Commines, le seigneur de î\Jamines, les trois frères messire Jaques, messire David et messire Florimont de Brimeu, messire Le Beggue de l'Auiioy , tous chevaliers de l'Ordre , sans les aultres grant nombre dont les noms ne se mettent point et dont il fait bon à penser qu'il en y avoit largesse avccques ung tel prince, souverainement en ung tel lien là où ils estoient pour monstrer son pouvoir et elTort. Si me souvient maintenant comment, ung peu par avant que la Pucelle fust venue au secours de Compiengne, ung jour ung gentilhomme d'armes, nommé Francquet d'Ârras, tenant le party bourgoingnon , esioit allé courre vers Lai- <i,ny sur Marne, bien accompaigné de bonnes gens d'armes et de archiers en nombre de trois cens ou environ. Si voull ainsi son aventure que ceste Pucelle, de quy Françoys faisoient leur ydolle , le rencontra en son retour. Et avoit avecques elle quatre cens François bons combattans, les-
DES DOCITMEXTS SIH r\ PUCELLE. 307
rfiiols, quand tons doux s'oiUrovirenl , n'y avoil rolliiy qui peust on voulsist par honneur fuir la bataille, excepté que le nom de la Pucelle estoil si grant jà et si fameux que chascun la resongnoir comme une chose dont on ne sçavoit comment jugier ne en bien ne en mal. Mais tant avoit fait jà de besongnes et menées à chief, que ses ennemys la doubtoient, et l'aouroient ceulx de son party , principallement pour le siège d'Orliens là où elle ouvra merveilles , pareillement pour le voyaige de Reims là où elle mena le roy couronner, et ailleurs en aultres grans affaires dont elle prédisoit les aventures et les événemens.
» Or estoit ce Francquet courrageux homme et de riens esbahy que véist, pour tant que remède s'il pouvoit mettre par combattre: et la Pucelle à l'aultre lez mallement enflambée sur les Bourgoingnons , et ne quéroit tousjours que à inciter Françoys à bataille encontre eulx. Se s'enireférirent et combattirent ensemble longuement les deux parties sans que Françoys emportassent riens des Bourguignons, qui n'estoient point si fors toutes voyes comme les aultres, mais de grant valleur et de bonne deffense, pour cause des archiers que avoient avecques eulx, cfui avoient mis piet à terre; laquelle chose, quant la Pucelle vit que riens ne faisoient se ancoires n'avoient plus grant puissance avecq eulx, manda hastivement à Laigny toute la garnison. Si fit elle de toutes les places de là entour, pour venir aydier à ruer jus cesle petite poignée de gens dont ne pouvoit estre maistre. Lesquels venus à haste reprindrent la tierce bataille encontre Franquet; et là, non soy quérant saulver par fuytte, mais espérant tout jours eschapi)er et saulver ses gens par vaillance, finablement fut pris et toutes ses gens mors la plus part et desconfits ; et luy, mené prisonnier, fut descapité après par la crudelité de cesle femme qui désiroit sa mort , dont plainte assez fut faitte en son party , car vaillant homme estoit et bon guerroyeur.
» Et comme au lez de ça, le duc de Bonrgoingne veilloit en la ruyne de ses ennemis, pareillement les princes fran-
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çoys tous (le la bende de delà estudièrent à liiy faire desplaisir aussi et à porter grief et dommaige à ses adherans , comme maintenanl Renier , duc d'Anjou et de Bar, frère second de la royne de France et duc de Lorraine par mariage, ayant fait son ban par tous ses pays, s'estoit mis sus en intention de renforcer la querelle du roy et de pourchasser le dommaige des Bourgoingnons, contre l'ordonnance toutes voyes et conseil de son beau père le duc de Lorraine , qui en son lict do mort luy requist que jamais, s'il vouloit vivre eureux et puissant , il n'rntreprist riens allencontre du duc de Bourgoingne et de son pays , car en l'amictié des Bourgoingnons ses voysins gisoit son salut et son grant bien, et le contraire tout et oultre quant aultrement en feroit.
» Or y avoit en Champaingne, emprès Troyes tyrant vers Barrois, une place nommée Chappes, qui moult longuement avoit esté anuyeuse au duc Barrois; et appartenoit à ung noble homme du pays nommé le seigneur d'Aumont, iiomme de grant et bon hostel. Sy porta ainsy le conseil de cestuy duc qui emprès luy avoit le vaillant chevalier moult renommé en son temps, Barbasan, sailly nouvellement assez de la prison des Englès, qu'il iroit mettre le siège devant ccste place de Chappes qui moult avoit fait de maulx etdetravaulx à ses pays. Sy y alla de faict ; et accompaignié environ de trois mille combatans, y mist le siège, ety fit livrer desdurs assaulx beaucop, desquels ceulx dedens estoient assez traveilliés et en très maulvais party. Par quoy, voyans la difficulté de la non pouvoir tenir longuement sans secours , envoyèrent qucrre secours en Bourgoingne, là oîi le seigneur du lieu estoit puissans de parenté des plus grands du pays. Sy se disposèrent les Bourgoingnons pour y aller en belle comj)aignie, comme messire Anlhoine de Toulonjon, mareschal du pays, le conte de Joigny, messire Anlhoine et messire Jehan du Vergey, le seigneur de Jonvelles, le seigneur de Chastelu , le Veau de Bnr, et aultres grans seigneurs beaucop jusques au nombre de quatre mille comba-
tans ; lesquels, assainblés soiibs la conduite du maroschal do Rourgoingne qui est nommé dessus, vindrent jusques auprès du logis du duc Barrois , à intention de le combattre.
» Or estoit adverty le duc de Bar de la venue des Bourgoingnons. Si se mist en ordonnance tantost bien asseurement, et délibéra de les attendre et de grant coeur; et estoit encoires en son grant venir, par quoy tant plus se debvoit monstrer fier et courageux. Et les Bourgoingnons, qui oncques nulle part par coustume dont mémoire soit faicte n'ont esté trouvés lasches ne en train de desvoy, maintenant, ne sçay de quel mallieur contraire de leur condicion et nature ancienne, se commencèrent à desroyer et h eulx monstrer abastardis en armes. Par quoy le duc de Bar soy perchevant de ce , féry en la queue de eulx et en rua jus quelque soixante , que mors que prins, sans y faire plus grant exploict ; et retournèrent les Bourgoingnons en leur pays dont ils estoient près, là où le duc Renier ne les vouloit sievir, car n'estoit pas fort assez pour ce faire. Sy y furent prins aulcuns seigneurs et nobles hommes du party des Bourgoingnons, comme le seigneur de Plancy, Charles de Rochefort et le seigneur de la place mesmes , son frère , avecques aulcuns de ses gens , parce que, quant il avoit veu ses parens et amis estre venus en son secours et pour le déhvrer des mains de ses ennemis, cuidant que deussent combattre à bon escient le duc son assiégeur, il party dehors avecques ung nombre de gens, à intention de venir férir dedens le troppeau par derrière ; par quoy, cuidant retourner à temps pour rentrer, trouva le chemin empeschié et fut prins, dont après fut constrainct de rendre et abandonner sa maison à ses ennemis, qui sur pied fut démoli y e et toute mise à ruyne.
» La prinse de ceste place doncques a esté le premier exploict que le duc de Bar fit oncques sur son cousin le duc de Bourgoingne, dont le second cy après, et ne demoura guaires , luy coustera chier ; mais m'en liendray à tant jusques l'heure y cherra propre; et reviens au logis du
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duc, principal de nostre malère, là où il estoit, à Condun, pourgettant toiisjonrs ses approches de plus el de plus près pour mettre son siège clos et arresté comme il appartenoit, lequel y mist sens et entendement tout, pour en faire bien et convenablement et le plus à son honneur. Or est vray que la Pucelle, de qui tant est faitte mention dessus, estoit entrée par nuyct dedens Compiengne ; laquelle , après y avoir reposé deux nuycts, le second jour après donna à congnoistre pluiseurs folles fanlommeries que mist avant; et dist avoir receues aulcunes révélations divines et annoncemens de grans cas advenus. Par quoy, faisant une générale assemblée du peuple et des gens de guerre qui moult y avoient mis créance et foy, follement, fist tenir closes depuis le matin jusques après disner bien tard toutes les portes ; et leur dit comment sainte Catheline s'estoit apparue à elle transmise de Dieu , luy signifier que à ce jour mesmes il vouloit qu'elle se mist en armes et qu'elle issist dehors allenconlre des ennemis du roy. Angles et Bourgoingnons, et que sans double elle auroit victoire et les desconfiroit, et seroit prins en personne le duc de Bourgoingne , et toutes ses gens , la greigneur part , morts et desconfits. Sy adjoustèrent François foy à ses dicts par le peuple, de créance legière à ses folles delusions, par ce qu'en cas semblable avoient trouvé vérité aulcune fois en s(;s dicts, qui n'avoient nul fondement toutes voyes de certaine bonté, ains clère apparence de déception d'ennemy, comme il parut en la fin. Or estoient toutes manières de gent du party de delà boutés en l'opinion que ceste femme yci fust une saincte créature, une chose divine et miraculeuse envoyée pour le relèvement du roy françois. Dont maintenant, en ceste ville de Compiengne, mettant avant si haulx termes que de desconfire le duc Bourgoingnon et l'emmener prisonnier mesmes en propre personne , n'y avoit celluy qui en sy haulte besongne comme cestuy-là ne se voulsist bien trouver, et qui voulentiers ne se boutast tout joyeulx en une si haulte recouvrance, par la
DES DOCUMEMS sur LA PUCELLE. 311
quelle ils seroient au dessus de tous leurs aneniys. Par quoy tous d'ung commun assentement et à la requeste de ladite femme recoururent à leurs armes trestous, et faisant joye de ce dont ils trouveront le contraire , luy olîrirent syeulte preste quand elle vouldroit. Sy monta à cheval armée comme feroit ung homme ; et parée sur son harnois d'ung manteau de riche drap d'or vermeil, chevaulça ung coursier lyart moult beau et moult fier ; et se cointyoit en son harnois et en ses manières , comme eust fait ung capitaine meneur d'ung grant ost. Et en cest estât , atout son estandart hault eslevé et volitant en l'air du vent , et bien accompaignée de nobles hommes beaucop, entour quatre heures après midy, saillit dehors la ville, qui toulsjours avoit esté fermée, pour faire ceste entreprinse, par une vigille de l'Ascension ; et amena avecques elle tout ce qui pouvoit porter baston, à pied et à cheval ; et en nombre de cinq cens armés, conclud de venir férir sur le logis que tenoit messire Baudo de Noyelle , chevalier bien hardy et vaillant, et esleu depuys pour ses haulx faicts à estre frère de l'Ordre ; lequel logis, comme avez ouy, estoit à i>Jaregny au bout de la cauchie.
» Or, donnoit ainsi l'aventure que le conte de Ligney, le seigneur de Crequy et pluiseurs aultres chevaliers de l'Ordre estoient partis de leur logis qui se tenoit à Claron, à intention de venir au logis de messire Baudo; et vindrent tous desarmés , non advisés de riens avoir à faire de leurs corps, comme capitaines vont souvent d'ung logis à aultre. Lesquels , ainsi que venoient devisans , oïrent cris très grant et noyse au logis où ils tendoient à aller, car jà estoit la Pucelle entrée dedens , et commença à tuer et à ruer gens par terre fièrement, comme se tout eust jà esté sien. Sy envoyèrent lesdicts seigneurs hastivement quérir leurs harnois, et, pour donner secours à messire Baudo, mandèrent leurs gens à venir devers eulx, qui sur pied y vindrent ; et avecques ceulx de Maiegny qui estoient surprins, désarmés el despourveus, commencèrent à faire toute aigre
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et fière résisteiice allencontre de leurs ennemis; dont aulcune fois les assaillaus furent rondement reboutés, aulcune fois aussi les assaillis compressés de bien dur souffrir, pour ce que surpris estoient espars et non armés; mais le bruyt qui s'élevoit partout et la grant noyse des voix crians fit venir gens de tous lez et offrir secours vers eulx plus qu'il n'en failloit ; mesmes le duc et ceulx de son logis qui en esloient bien loings s'en perceurent assez tost et se mirent en apprest de venir audicl Maregny, et de faict y vindrent. Mais, premier que le duc y peust oncques arriver avec les siens , les Bourgoingnons avoient jà reboutté les Françoys bien arrière de leur logis , et commençoient Françoys avecques leur Pucelle à eulx retraire tout doulcement, comme qui ne trouvoient point d'avantaige sur leurs ennemis, ains plustost péril et dommaige. Par quoy Bourgoingnons voyans ce , et esmeus de sang et non contens tant seullement de les avoir enchâssé dehors par deffeui^e , s'il ne leur portoient plus grant grief par les poursuivir de près , férirent dedens valereusement à pied et à cheval , et portèrent du dommaige beaucop aux Françoys. Dont la Pucelle, passant nature de femme , soustint grant fès et mist beaucop peine à saulver sa compaignie de perte, demourant derrière comme chief et comme le plus vaillant du troppeau , là où fortune prinst pour fin de sa gloire et pour sa dernière fois que jamais porieroit armes, que ung archier, radde homme et bien aigre, ayant en grant despit que une femme , dont tant avoit oy parler, seroil rebouleresse de tant de vaillans hommes comme elle avoit entrepris, la prinst de coslé par son manteau de drap d'or, et la tyra du cheval toute platte à terre, qui oncques ne pouvoit trouver rescousse ne secours en ses gens, pour peyne qu'il y meissent que elle peust estre remontée ; mais ung homme d'armes nommé le basiard de Wandonne, qui survint ainsi qu'elle se laissa cheoir, tant l'appressa de près qu'elle luy bailla sa foy, pour ce que noble homme se disoit; lequel, plus joyeulx que s'il eusl eu ung roy entre
DES D«CLMEi\rS SL IV LA PLCELLE. 313
SOS mains, raimnena Iiasliveiiient à Maregny, et là la tint en sa garde jusques en la fin de la besoingne. Et fut piiiis eniprès elle aussi Ponllion de Bourgoingnon , ung gentilhomme d'armes du party des Françoys, le frère du maistre d'hostel de la Pucelle, et aulcuns autres en petit nombre qui furent menés à Maregny et mis en bonnes gardes. Dont Françoys, voyans le jour contre eulx et leur advenlure de petit acquest, se retrayrent le plus bel que peulrent, dolans et confus. Bourgoingnons et Angles, joyeulx à l'aullre lez de leur prinse, retournèrent au logis de Maregny , là où maintenant le duc arriva atout ses gens , Guidant venir à heure au chapplis, quant tout esloit fait jà et mené à chief ce qui s'en pouvoit faire. Lors luy dist-on l'acquest qui y avoit esté fait, et comment la Pucelle estoit prisonnière avecques aulcuns aultres capitaines. Dont, qui moult en fut joyeulx ce fut il ; et alla la veoir et visiter ; et eust avecques elle aulcuns langaiges qui ne sont pas venus jusques à moy ; se plus avant ne m'en enquiers ; puis la laissa là , et la mist en la garde de raessire Jehan de Lucembourg, lequel l'envoya en son chastel de Beaurevoir où long-temps demoura prisonnière ; et puis chascun s'en retourna, pour celle nuyct , arrière en son logis ordonné ; le duc au sien ; le comte de Ligney au sien, et demourèrent ceulx de Maregny où ils estoient, jusques au lendemain que les ordonnances se changèrent en aultres affaires. En cèste meslée, fut très aigrement blessé au visaige le seigneur de Crequy, qui l'enseigne en porta jusques à la mort. »
La chronique, dite de la Pucelle, ne conduit pas les événements jusqu'au siège de Compiègne, mais uniquement jusqu'au siège de Paris.
« Le duc de Betfort , y est-il dit , estoit cependant * à Paris avec grande quantité d'Anglois, et autres gens ennemis et adversaires du roy. Si vint à sa cognoissance que le roy estoit sur les champs, vers Dampmartin; sur quoy il
' l'eiRlaiit le couioiiuenieiil de Charles à Rlieinib.
partit de Paris, avec bien grande et grosse compagnée, et s'achemina vers Victry en France , soubs et proche ledit heu de Dampmartin; et print une place bien advantageuse, où il ordonna ses batailles. Le roy, d'autre costé, ht pareiUement mettre ses gens en belle ordoimance, prest d'attendre la bataille, si l'autre le venoit assailhr, voire d'aller à lui, se ils se trouvoient en pareil champ. Or, pour sçavoir de leur estât et convine, il fut conclu qu'on y envoyeroit des gens par manière de coureurs. Espécialement y fut envoyé Estienne de Vignoles , dit La Hire , vaiUant homme d'armes, entre les autres. H y eut de grandes escarmouches qui durèrent presque tout le jour; et n'y eut comme point de perte ou dommage d'un costé et d'autre. Si fut rapporté au roy, par gens se cognoissants bien en fait de guerre , comme ce duc de Betfort estoit campé en place trop advantageuse, et que les Anglois s'estoient fortifiés ; pour ce ne fut-il pas conseillé d'aller plus avant assailhr ses ennemis. Le lendemain, ledit duc de Betfort avec tout son ost s'en retourna à Paris, et le roy tira vers Crespy en Valois, d'où il envoya certains héraulls à ceux de Compiègne, les sommer qu'ils se missent en son obéissance; lesquels respondirent qu'ils estoient prêts el appareillés de le recepvoir et de lui obéir comme à leur souverain seigneur. Pareillement aussi allèrent des hauts seigneurs en ladite ville et cité de Beauvais, dont estoit évesque et seigneur, un nommé maistre Pierre Cauchon , extresme et furieux pour le party des Anglois , combien qu'il fust de la nation françoise, sçavoir d'auprès Reims. Et aussitost qu'ils virent des héraults qui portoient les armes de France , ils crièrent : Five Charies, i'oy de France! et se mirent en son obéissance ; et pour ceux qui ne voulurent demeurer en ladite obéissance , ils les laissèrent sortir et en aller avec leurs biens.
» Le roy deslibéra ensuite de venir en la viUe de Compiègne, laquelle lui avoit fait obéissance. Si tira vers Sentis, et se logea en un village à deux lieues près de Senlis
nommé Barron. Laquelle ville de Senlis estoit encore sonbs l'obéissance des Anglois et Bourguignons. Or, un malin, vindrent nouvelles au roy que le duc de Belfort partoit de Paris atout son ost , pour venir à Senlis, et que lui estoient venus de nouveau quatre mille Anglois, que le cardinal d'Angleterre , son oncle , avoit amenés ; lequel cardinal les debvoit mener contre les Bohesmes , hérétiques en la foy ; mais il les fit descendre pour guerroyer les vrais catholiques françois; et estoient souldoyés, comme on disoit, de l'argent du pape, et en intention que ce cardinal allast contre les susdits Bohesmes; lesquelles choses vindrent à la cognoissance du roy. Alors il fut ordonné que messire Ambroise de Loré et le seigneur de Sainteïraille monteroient à cheval, et iroient vers Paris et ailleurs où bon leur sembleroit , et ainsi qu'ils adviseroienl , pour sçavoir véritablement le fait et descouvrir le dessein du duc de Betfort et de son ost. Lesquels montèrent diligemment à cheval, et prindrent seulement vingt de leurs gens des mieux montés; puis ils partirent et chevauchèrent tant qu'ils approchèrent l'ost des Anglois. Si virent et apperceurent-ils sur le chemin de Senlis de grandes poudres qui s'élevoient en l'air et qui procédoient de la compagnée du duc ; sur quoy diligemment ils envoyèrent un chevaucheur devers le roy, pour lui faire sçavoir. Si approchèrent encore de plus près , tant qu'ils virent ledit ost des Anglois qui tiroit vers Senlis. Et, derechef, envoyèrent un autre chevaucheur vers le roy, lui signifier ce qui dit est. Alors le roy avec son ost tira très diligemment emmy les champs. Si furent ordonnées les batailles; et commencèrent à chevaucher entre la rivière qui passe à Barron et Mont-Espilouer , en tirant droit à Senlis. Et le duc de Betfort et son ost arriva environ l'heure de vespres, près de Senlis ; et se mit à passer une pefite rivière , qui vient d'icelle ville de Senlis, au susdit village nouMné Barron. Le passage en estoit si estroit qu'ils ne pouvoient passer que deux chevaux à la fois. xAussitost que losdits
316 ANALYSE RAISOI\NEE
de Loré et de Sainte-Traille virent que lesdils Anglois commencèrent à passer, ils s'en retournèrent hastivement devers le roy, et lui acertenèrcnt que ledit de Betfort et son ost passoient au susdit passage. A ceste heure, le roy fit avancer les batailles vers ledit lieu tout droit, croyant de les combattre à ce passage. Mais la plupart, et comme tous, estoient desjà passés : et les deux osts s'entrevirent; aussi, n'estoient-ils esloignés qu'à une bien petite lieue l'un de l'autre. Il y eut de grandes escarmouches entre lesdites deux compagnées , et de belles armes faites. A ceste heure il estoit comme le soleil couchant. Lesdits Anglois se logèrent sur le bord et au bout d'iceile rivière , et les François se campèrent à Monl-Espilouer.
» Le lendemain au matin , le roy et son ost se mirent sur les champs. Il fit ordonner ensuite ses batailles, de la plus grande desquelles le duc d'Alençon et le comte de Vendosme avoient le gouvernement. De la seconde, les ducs de Bar et de Lorraine avoient la charge. De la tierce, qui estoit en manière d'une aile , les seigneurs de Rays et de Boussac , mareschaux de France , avoient la conduite. Et d'un autre corps de bataille de réserve, qui souvent se séparoit pour escarmoucher et guerroyer lesdits Anglois , avoient le gouvernement, le seigneur d'Albret, le bastard d'Orléans, Jehanne-la-Pucelle, La Hire , et plusieurs autres capitaines. Et à la conduite et gouvernement des archers, estoit le seigneur de Graville, maislre des arbales- Iriers de France , et un chevalier de Limousin , nommé Jehan Foucault. Le roy se tenoit tousjours assez près de ses batailles, lequel avoit autour de lui pour la garde de sa personne et en sa compagnée le duc de Bourbon, le seigneur de La Trimouille , et grande quantité de chevaliers et escuyers. Plusieurs fois le roy chevaucha, en présence de la bataille d'icelui du duc de Betfort, en la compagnée duquel estoit le bastard de Saint-Pol, et plusieurs Bourguignons; et estoient en bataille près d'un village; et avoient au dos un grand estang et la susdite rivière; et ne
DES DOr.rMKNTS StU LV PrCKLLE. 317
cessèrent toute la nuit de se fortifier très diligemment de pieux, de taudis et de fossés. Or Je roy et les seigneurs estant avec lui avoient prins conclusion et estoient tous deslibérés de combattre le duc de Betfort et les Anglois et Bourguignons. iMais quand les capitaines estants avec le roy eurent veu et bien considéré la place et le lieu qu'occupoienl les Anglois, et leur fortification et assiette avantageuse , ils apperceurent et cogneurent évidemment qu'il n'y avoit aucune apparence de combattre le duc de Betfort en icelle place. Toutesfois , les batailles des François s'approchèrent à deux traits d'arbaleste desdits xVnglois ou environ ; et leur firent sçavoir que s'ils vouloient saillir hors de leur parc, qu'on les combattroit ; mais ils ne voulurent oncques partir , ni desloger de leur parc. Il y eut néantmoins de grandes et merveilleuses escarmouches, tellement que les François alloient souvent à pied et à cheval , jusques aux fortifications des Anglois ; et aucunes fois les Anglois faisoient des sorties, à grande puissance, et repoussoient les François. Il y en eut d'un costé et d'autre de tués et de prins, et tout le jour se passa ainsi en faisant lesdites escarmouches , jusques environ le soleil couchant.
» Le seigneur de La Trimouille, qui estoit bien joly* et monté sur un grand coursier, voulut venir aux escarmouches; et de fait il print sa lance et vint jusques au frapper. Mais son cheval cheut ; et s'il n'eust eu bientost secours , il eust esté prins ou tué; mais il fut remonté, quoy qu'à grande peine. Il y eut à ceste heure une grande escarmouche. Et environ ladite heure de soleil couchant, se joignirent ensemble grand nombre de François, qui vindrent vaillamment jusques près du parc des Anglois, combattre main à main et escarmoucher. El à ceste heure saillirent grande quantité d'Anglois à pied et h cheval, et aussi les François se renforcèrent. Et à ceste fois il v eut
D'humeur vive et gaie.
318 AIVALYSE RMSONKÉE
une plus grande et rude escarmouche qu'il n'y avoit eu tout le jour; et y avoit tant de poudre sur la terre et de poussière en l'air, qu'on n'entre-cognoissoit ni François ni Anglois; tellement que, combien que les batailles fussent bien près les unes des autres, toutesfois elles ne pouvoient s'entevoir. Ceste escarmouche dura tant qu'il fut nuit serrée et obscure ; et les Anglois se retirèrent tous ensemble, et se resserrèrent en leur fort parc. Les François aussi se retirèrent vers leurs batailles. Les Anglois se logèrent donc en leur parc, et les François se campèrent là où ils avoient logé la nuit de devant, environ à demi-lieue de distance d'iceux Anglois, auprès de Mont-Espilouer. Les Anglois deslogèrent ensuite , et descampèrent le lendemain bien au matin , et s'en retournèrent à Paris. Et le roy et ses gens s'en allèrent à Grespy en Valois.
» Le lendemain, le roy partit de Crespy, et print son chemin vers Compiègne, où il fut receu grandement et honnorablement ; car ceux de dedans se remirent en son obéissance; puis il y commit des officiers; et y ordonna pour capitaine et gouverneur un gentil-homme du pays de Picardie, bien allié de parents et amis, nommé Guillaume de Flavy. Là les manants et habitants de la ville de Beauvais envoyèrent devers lui, et mirent eux et la ville en son obéissance. Semblablement ceux de Senlis se soumirent à lui, et le roy y vint loger.
» Sur la fin du mois d'aoust , le duc de Betfort , doublant que le roy ne tirast en Normandie, partit de Paris avec son ost, pour y aller; et despartit son armée en plusieurs et divers lieux , et mit ses gens en garnison es pays où il avoit encore obéissance , afin de garder les places , laissant à Paris messire Louys de Luxembourg, évesque de Tlîerouenne, soy-disant chancelier de France pour les Anglois, et un chevalier anglois nommé messire Jehan Rathclef*, avec un chevalier françois nommé messire Symon
1 Ra^lcliffe.
îMorliier, qui se disoit alors ostro provost de Paris ; lesquels avoient en leur conipagnée environ deux mille Anglois, pour la garde et deflense d'icelle ville , ainsi qu'on disoit. Environ la fin du mesnie mois d'aoust , le roy deslogea de Senlis , et s'en vint à Saint-Denys , où ceux de la ville lui firent ouverture et pleine obéissance; et avec lui tout son ost se tint et logea en ladite ville.
» Alors commencèrent de grandes courses et escarmouches entre les gens du roy estants à Saint-Denys , et les Anglois et autres estants lors dans Paris. Puis quand ils eurent esté par aucun temps à Saint-Denys, comme trois ou quatre jours durant , le duc d'Alençon , le duc de Bourbon , le comte de Vendosme , le comte de Laval , Jehanne-la-Pucelle , les seigneurs de Rays et de Boussac , et autres en leur conipagnée, se vindrent loger en un village qui est comme à mi-chemin de Paris à Saint-Denys, nommé la Chapelle. Après quoy, le lendemain , commencèrent de plus grandes escarmouches et plus aspres qu'auparavant; aussi esloient ils plus près les uns des autres. Et vindrent lesdits seigneurs aux champs vers la porte Saint-Honnoré, sur une manière de butte ou de montagne, qu'on nommoit le Marché-aux-Pourceaux ; et firent assortir plusieurs canons et coulevrines, pour jetter dedans la ville de Paris , dont il y eut plusieurs coups de jettes. Les Anglois estoient cependant autour des murs, en tour noyant avec des estendarts, entre lesquels il y en avoit un qui paroissoit sur tous, lequel estoit blanc avec une croix vermeille , et alloient et venoient par ladite muraille.
» Or, aucuns seigneurs estants là devant, voulurent aller jusques à la porte Saint-Honnoré; et entre les autres espécialement, un chevalier nommé le seigneur de Saint- Vallier et ses gens allèrent jusques au boulevert, et mirent le feu aux barrières. Et combien qu'il y eus^t quantité d' Anglois et de ceux de Paris qui le deffendoient, toutesfois ledit boulevert fut prins par les François d'assaut , et les ennemis se retirèrent par la porte dedans la ville. Les Fran-
320 ANVLYsn RAISO^^EE
çois, sur ces entrefaites, curent imagination et crainte que les Anglois ne vinssent par la porte Saint-Denys frapper sur eux ; parquoy les ducs d'Alençon et de Bourbon avoient assemblé leurs gens, et s'estoient mis, comme par manière d'embuscade, derrière ladite butte ou montagne; et ne pouvoient bonnement approcher de plus près , pour double des coups de canons , vuglaires et coulevrines, qui venoient de ladite ville , et qu'on tiroit sans cesse. La susdite Jehanne dit là dessus qu'elle vouloit assaillir la ville ; mais elle n'estoit pas bien informée de la grande eau qui estoit es fossés ; et toutesfois il y en avoit aucuns audit lieu qui le savoient bien, et lesquels, selon ce qu'on pouvoit considérer et conjecturer, eussent bien voulu par envie, qu'il fust mescheu à icelle Jehanne. Néantmoins elle vint à grande puissance de gens d'armes , entre lesquels estoit le seigneur de Rays, mareschal de France ; et descendirent en l'arrière fossé avec grand nombre de gens de guerre; puis, avec une lance, elle monta jusques sur le dos d'asne, d'où elle tenta et sonda l'eau , qui estoit bien profonde ; quoy faisant elle eut d'un coup de trait les deux cuisses percées, ou au moins l'une ; mais ce nonobstant elle ne vouloit en partir, et faisoit toute diligence de faire apporter et jetter des fagots et du bois en l'autre fossé, dans l'espoir de pouvoir passer jusques au mur, laquelle chose n'estoit pas possible, veu la grande eau qui y estoit. Enfin , depuis qu'il fut nuit , elle fut envoyée requérir par plusieurs fois; mais elle ne vouloit partir ne se retirer en aucune manière ; et fallut que le duc d'Alençon l'allast quérir, et la ramenast lui-mesme. Puis toute la susdite compaguée se relira audit lieu de la Chapelle-Saint-Denys , où ils avoient logé la nuit de devant; et lesdits ducs d'Alençon et de Bourbon, avec la susdite Jehanne , s'en retournèrent le lendemain en la ville de Saint-Denys , où estoit le roy et son ost. Et disoit-on qu'il ne vint oncques que de lasche courage de ne vouloir prendre la ville de Paris d'assaut, et que s'il y eussent esté jusqu'au matin , il y eust eu des habitants de reste ville ({u\
DES DOCLUIENTS SUR LA. PICELLE. 321
so fussent advisés. Or, il y en ont en ces renronlros pin- Rionrs de blessés, mais presque point de lues.
» Au susdit mois d'aoust mil quatre cents vingt-neuf, un capitaine du pays de Bretagne, nommé Ferbourg, s'advisa comment il pourrait avoir la place de Bons-Molins, laquelle les Anglois tenoient. De fait il trouva moyen d'y entrer, et d'en mettre les Anglois debors; le duc d'Alençon lui en donna la capitainerie. En ce mesme temps, il y avoit un gentilhomme au pays , nommé Jehan Armange , de la compagnée de messire Ambroise de Loré, lequel se mit dedans la place de Saint-Séverin, qui avoit esté abattue; avec lui il y avoit un gentilhomme de Bretagne , nommé Henry de Ville-Blanche, et ils réparèrent icelle place. Or, le troisiesme jour après qu'ils furent entrés dedans , les Anglois de la garnison d'Alençon , avec d'autres dans leur compagnée , s'assemblèrent , et vindrent devant ladite place, garnis de canons , vugiaires , coulevrines et arbalestes. Ensuile qu'ils eurent esté aucun temps devant , ils la crurent prendre d'assaut ; et de fait ils l'assaillirent grandement et merveilleusement ; mais lesdits capitaines et leurs gens se defîendirent si vaillamment et tellement, qu'ils demeurèrent les maistres en icelle place , et que lesdits Anglois s'en retournèrent à Alençon , sans y avoir pu rien gagner.
» Le vingt-neuviesme jour du susdit mois, le prieur de l'abbaye de Laigny et un nommé Arlus de Saint-Mery, avec plusieurs autres , vindrent vers le roy audit lieu de Saint-Denys, pour remettre ceste ville de Laigny en son obéissance; lequel les récent très bénignemcnt et doucement , et ordonna au duc d'Alençon qu'il y pourveust. Lequel y envoya messire Ambroise de Loré , qui y fut receu par les habitants à grande joye. Puis, quand il y eut en plainière obéissance, il fit faire aux habitants le sermen en tel cas accoustumé.
» Le douziesme jour de septembre, le roy assembla son coiist'il, pour sçavoir ce qu'il avoit à faire, veu que ceux de Paris ne monstroiiMit encore aucun semblant de se von-
322 AI^ALYSE RAISO]\^ÉE
loir réduire. Et aussi n'oussent-ils osé parler onsemble, veue la puissance des Anglois et Bourguignons; et si n'y avoit denier de quoy il eust pu entretenir son ost. Si fut deslibéré par le conseil : qu'il laissas! de grosses garnisons par-deçà , avec aucuns chefs de son sang , et qu'il s'en allast vers et outre la rivière de Loire. Et en exécutant ceste deslibéralion du conseil, il laissa le duc de Bourbon, le comte de Vendosnie , messire Louys de Culant , admirai de France, avec autres capitaines; et ordonna que ledit duc seroit son lieutenant. De plus , il laissa dans Saint-Denys le comte de Vendosme et le seigneur de Culant , avec grande compagnée de gens d'armes ; puis le roy s'en partit avec son ost , et alla au giste à Laigny-sur-Marne , d'où le lendemain il partit; et ordonna à messire Ambroise de Loré qu'il demeurast en icelui lieu de Laigny; et lui fut baillé en sa compagnée un vaillant chevalier Limousin , nommé messire Jehan Foucault , avec plusieurs gens de guerre. Or, quand les Anglois et Bourguignons sceurent que le roy estoit ainsi party, ils assemblèrent de toutes parts de leurs gens en grand nombre. Sur quoy ceux qui estoient dans Saint-Denys, considérant que la ville estoit foible , ils en partirent; c'est à sçavoirque le susdit comte de Vendosme et autres deslaissèrent ceste ville-là , et s'en vindrent à Senlis.
-> Environ le mesme mois de septembre, audit an, vindrint les Anglois , et aussi leurs alliés de la langue françoise, nommés Bourguignons ; et se mirent à grande puissance sur les champs, en intention, comme on disoit, de venir mettre le siège devant Laigny, laquelle ville estoit mal fermée et mal munie et pourveue des choses appartenant à la deffense de la guerre. Ils vindrent donc devant ceste ville, et faisoient comme mine d'y arrester ; mais quand iceux messire Ambroise de Loré et Foucault les virent, considérant que ceste ville estoit foible, et qu'ils n'anroient aucun secours, ils saillirent aux champs eux et leurs sens en belle ordonnance contre les Anglois etBour-
DES DOCCMEMS SLR LA PLCELLE. 323
guignons , et leur tindreiU si grandes et fortes escarmouches , par trois jours et trois nuits , que lesdits Anglois et Bourguignons n'apj3rochèrent oncques des barrières, plus près que du trait d'une arbaleste. Enfin , quand ils apperceurent si grande résistance, et qu'ils virent avec lesdits chevaliers tant de gens de guerre et si vaillants , ils se retirèrent et s'en retournèrent à Paris, sans faire autre chose. Auxdites escarmouches il y en eut plusieurs de tués , tant d'un costé que d'aulre.
» Le seigneur de Tallebot, vaillant chevalier anglois, print par escalade, à faute de guet et de bonne garde, la ville de Laval, et ce avant le siège misa Orléans, comme ci-dessus il a esté touché ; et y gagna de fort grandes richesses et chevances. Pour lors estoit dedans messire André de Laval, seigneur de Lohéac, lequel estoit dans le chasteau dudit lieu de Laval ; et fit composition pour lui et les autres d'icelui chasteau, à vingt mille escus d'or, comme dessus est dit ; et demeura prisonnier jusques à ce qu'il eust payé ladite somme , ou baillé piège. Or, audit mois de septembre, fut faite une entreprinse par les seigneurs du Hommet , messire Raoul du Bouchet et Bertrand de la Perrière , sçavoir comme ils pourroient recouvrer ladite ville de Laval. Et par le moyen d'un meunier, homme de bien, qui avoit desplaisir de ce que les Anglois estoient devenus seigneurs et maistres en icelle ville , ils firent bien secrètement une embuscade de gens d'armes à pied en un mouhn , dont ledit meunier avoit le gouvernement , estant sur la rivière de Maine* qui passe au-dessoubs et joignant ladite ville, et joignant aussi au bout du pont et du costé de ladite ville dont les barrières sont par icelui pont. Et un matin , à l'ouverture d'icelle porte , saillirent lesdites gens de guerre à pied , ainsi que les portiers estoient allés ouvrir les barrières estant sur icelui pont ; et entrèrent en ladite ville de Laval , criants : Nostre-Dame ! Saint-
^ Mayenne.
324 AIVALYSE RAISDAM^E
Denys ! Eu laquelle place il y avoit deux à trois ceuts Anglois , et les François n'esloienl pas plus de deux cents , combien qu'il y en avoit plus de six cents qui les suivirent. Il y eut plusieurs Angîois de tués et prins; les autres saillirent par dessus la muraille de la ville pour se sauver ; et par ce moyen , ladite ville fut remise en l'obéissance du roy.
» Environ ceste mesme saison, le duc de Bourbon, lequel estoit demeuré lieutenant du roy es pays de nouveau réduits en son obéissance, dont dessus est faite mention , se tenoit à Senlis , Laon, Beauvais, et autres villes , pour tousjours les garder, et y mettre provision, ordre et gouvernement ; car en plusieurs lieux il ne trouvoit pas bonne obéissance, combien qu'il prcnoit grand peine à bien conduire le fait du roy, et d'entreprendre et exécuter quelque cbose sur les Anglois , lesquels estoient bien diligents et mettoient peine à grever les François. Or advint que lesdits messire Ambroise de Loré et messire Jeban Foucault estant à Laigny, avoient en mêsme temps fait certaine entreprinse sur la ville de Rouen , par le moyen d'un nonmié le Grand-Pierre. El pource que, au temps que l'exécution se debvoit faire , il n'estoit point de clair de lune pour pouvoir chevaucher de nuit , ils prolongèrent , et remirent à un autre jour icelui Grand-Pierre; car il leur sembloit qu'il n'étoit pas possible de mener si groi-se compagnée par le pays où il falloit passer, sans s'entre-perdre si c'cstoit en nuit obscure. Et s'en alla ledit Grand- Pierre par Senlis, où il trouva le duc de Bourbon, le comte de Vendosme et l'archevesque de Reims, chancelier de France; mais pour conclusion, ceste entreprinse fut perdue et faillie pour l'heure. » {Chronique de la Puccile, p. hUl.)
Une autre chronique de la Pucelle que j'ai publiée, d'après un manuscrit de la ville d'Orléans, prend le récit où l'a laissé la première chronique.
« Et pour retourner à mon propos , à parler de ladite Pucelle, de laquelle, la renommée croissoit tous les jours :
Di:S DOCUMENTS SUR LA PLCtLLE. 325
pource que les aiïaiics du royaume venoicnt loutcs à bonne fin, et ne failloit ledit seigneur de venir à chief de toutes les entreprinses qu'il faisoit par le conseil de ladite Pucelle ; aussi elle avoit l'honneur et la grâce de tout ce qui se faisoit ; ce dont aucuns seigneurs et capitaines , ainsi que je trouve par escript, conceurent grande liayne et envye contre elle ; qui est chose vraisemblable et assez facile à croire, attendu ce qui advint assez tost après; car, elle estant à Laigîiy-sur-Marne , fut advertie que le duc de Bourgongne et grand nombre d'Anglois avoient mis le siège devant la ville de Compiègne, qui avoit, n'a pas longtemps, esté réduite en l'obéissance du roy ; et se partit avec quelque nombre de gens d'armes qu'elle avoit avec elle, pour aller secourir les assiégés dudit lieu de Compiègne. La venue de laquelle donna grand courage à ceux de ladite ville.
» Un jour ou deux après sa venue , fut faite une entreprinse , par aucuns de ceux qui estoient dedans, de faire une saillie sur les ennemis. Et combien qu'elle ne fust d'opinion de faire ladite saillie, ainsi que j'ay veu en quelques chroniques, toutesfois, afin qu'elle ne fust notée de lascheté, elle voulut bien aller en la compagnée ; dont il lui print mal ; car , ainsi que elle se combattoit vertueusement contre les ennemis, quelqu'un des François fit signe de retraite ; par quoy chascun se hasta de soy retirer! Et elle, qui vouloit soustenir l'effort des ennemis cependant que nos gens se retiroient, quand elle vint à la barrière, elle trouva si grande presse qu'elle ne put entrer dedans ladite barrière ; et là fut prinse par les gens de monseigneur Jehan de Luxembourg , qui estoit audit siège avec mondit seigneur le duc de Bourgongne. Aucuns veulent dire que quelqu'un des François fut cause de l'empeschement qu'elle ne se put retirer; qui est chose facile accroire, car on ne trouve point qu'il y eut aucun François, au moins lionmie de nom, prins ne blessé en ladite barrière. Je ne veux pas dire qu'il soit vray ; mais, quoiqu'il en soit, ce
326 ANALYSE RAISOIMnÉe
fut grand dommage pom- le roy et le royaume, ainsi qu'on peut juger par les grandes victoires et conque stes qui furent, en si peu de temps qu'elle fut avec le roy.
» Ladite Pucelle prinse par les gens dudit Luxembourg, en la manière que dit est, icelui de Luxembourg la fit mener au chasteau de Beau-Revoir, auquel lieu la fit garder bien soigneusement de jour et de nuit, pource qu'il doubtoit qu'elle eschappast par art magique, ou par quelque autre manière subtile, n (Petile chronique de la Pucelle, p. 16L)